VIENNE
« Nous mîmes trois heures, écrit-il à Elise, pour gravir et redescendre une montagne qui sépare Trieste de la terre allemande, puis nous descendimes de voiture; qu'éprouvai-je alors? Un vent glacé me souffla au visage, des gouttes de pluie tombèrent; je frissonnai, et mon âme aussi commençait à frémir. Ce fut le salut de la patrie; adio, bella Italia*!... » L'allemand ne le surprit pas moins, après les douceurs de l'italien. Cependant l’imposante beauté de Vienne et de ses environs ont assez vite raison de ces premières impressions désagréables. « Mais, gémit-il tout de suite, Paris est bon marché comparé à Vienne. » Et, de nouveau, il se remet à dresser le catalogue des prix du loyer, des vivres, des pourboires".
Et comment faire face aux dépenses? Il n'est point fait pour le journalisme, qui seul lui offrirait quelques ressources. De Campe il n'attend plus rien. Hebbel est malade, découragé, désespéré : « Je rentre en Allemagne avec la ferme conviction que j'ai perdu la bataille littéraire, que je l’ai perdue contre des gueux, non contre des dieux, mais bel et bien perdue. » II manque d’habits convenables, aussi nécessaires pour lui, écrit-il, que le pain quotidien : « Non, je n'aurais jamais pensé qu’à 32 ans encore je serais moins avancé que le plus pouilleux des commis de magasin. Bah! dans le cercueil nous sommes tous nus ?. »
Le conseiller aulique Deinhardtstein, alors vice-directeur du théâtre impérial, ayant à plusieurs reprises et chaudement loué les drames de Hebbel dans les Wiener Jahrbücher, sa première visite est pour lui. Frès aimablement accueilli par Deinhardtstein, le poète se rend sur son conseil chez le comte Dietrichstein, intendant du théâtre impérial, qui l’ignore complètement. Quelques jours suffisent les filles du gouverneur de Messine. « Le poète, dit Emil Kuh, s'était visiblement épris de l’aiînée. Il ne pouvait, de son propre aveu, la regarder sans se sentir heureux. Elle-même était aimable envers lui, mais il n'avait point touché cœur, tandis que la plus jeune, dont la vue le charmait, sans provoquer LA désir, lui témoignait une confiance d’enfant avec l’intrépidité de l’innocence. » Kuh, Il, 145. [1 est probable que le biographe a tiré ses conclusions d’une poésie lyrique dédiée aux deux sœurs et que nous aurons l'occasion d'étudier.
1. Bw., IL, 257, 264; Kub, II, 148-149, Tibal, 691. — 2. Bw., III, 265, 270, 271, 274 et suiv.; T., 3507, 3522, 3746; Kuh, Il, 153-154.
3. Bw., ILE, 279; Kub, Il, 153-155. — 4, Bw., III, 281. — 5. Bw., LIT, 282-283.
L12 ” HEBBEL (1842-1848).
à Hebbel pour se rendre compte de la valeur des protestations et des belles promesses des Viennois et il s’indigne contre cet admirateur qui ne lui rend même pas sa visite!. [l se fait annoncer chez Grillparzer, qui le reçoit bien et lui conseille d’aller voir le baron Münch (Friedrich Halm), enthousiaste de ses œuvres et, en réalité,
le véritable intendant du « Burgtheater ». Auprès de celui-là encore,
belles paroles et monnaie de singe; si bien que Hebbel renonce à aller voir le baron Zedlitz, que Grillparzer lui avait dit être au nombre de ses amis ?.
Il met ces échecs sur le compte de sa pauvreté : il ne loge point « à l'archiduc Charles, mais dans une maison privé », va à pied et est vêtu « un peu trop simplement », Il se remet à des lectures allemandes, italiennes, françaises et recommence à ronger son frein, non sans le maudire, s’avouant qu'il finira par succomber à sa misère ?.
Alors une transformation d’opérette se produit dans sa vie et l’oriente vers le bonheur. Au moment même où il va retenir une place de la poste qui l’emportera de Vienne, non à Hambourg, mais vers les hasards de l'inconnu, où il veut se créer « une existence à tout prix », un homme « qu'il connaissait un peu » le rencontre et l’informe que deux barons de Galicie (qu'il ne connaissait pas) désirentardemment faire sa connaissance et ont demandé son adresse à Deinhardtsiein, mais que ce dernier ne l’a pas lui-même et la fait demander. Hebbel retarde son départ, fixe un rendez-vous, en reçoit un, s'y rend et trouve un accueil qui lui paraît «un conte de fée, miabsurde, mi-profond, mais en somme, agréable ». On l'invite à un banquet quien son honneur dure toute la nuit, et où il est fêté, régalé, célébré, presque adoré, puis, « de peur que sa précieuse vie ne soit exposée à un refroidissement », on le force à rester et il dort sous des couvertures de damas à franges d’or. « Leur enthousiasme, écrit Hebbel, toujours avec le même humour, la même note de stupéfaction attendrie, leur enthousiasme ne s’est point refroidi, ils s’attachent à réaliser tout ce qu’ils peuvent lire dans mes regards et, merveille encore plus grande que la première, ils pensent, apparentés comme ils le sont aux premières familles d'ici, m'être d'un grand secours. Ils s'appellent de Zerboni‘. »
Il change d'adresse, recommence des visites : Deinhardtstein à qui il propose d'écrire la critique des derniers volumes de l’histoire de la littérature de Gervinus acquiesce volontiers. Halm est à dessein négligé, bien que désirant un rapprochement. « J'y suis disposé moi aussi, écrit Hebbel, mais seulement s’il veut s'intéresser à mes œuvres, sinon Je lui montrerai quel cas je fais des belles phrasesf, » Les journaux s'occupent beaucoup de lui, presque tous ont annoncé son arrivée, quelques-uns publient de longs articles le
1. Bw., IIT, 281-284; Kuh, IT, 154-156. —- 2. Bw., III, 285-286. — 3. Bw., III, 286-287. — 4, Bw., III, 291-293; T., 4297; Kuh, Il, 162-165; cf. aussi L.'A. Frankl, 3 et le portrait qu'il fait de Hebbel à l’hôtel zum Erzherzog Karl : tbid., &. — 5, Bw., I, 293, ligne 26; cf. Bw., III, 283, ligne 25. — 6. Bw., III, 293-294.