‹ HebbelChapitre 218 sur 425 · CATRE ° À · texte numérisé non relu

CATRE ° À

montré d’hésitant, de mal assuré! Et il se décide à rendre une première visite à Christine Enghaus. D'autres suivent, rapidement: « des yeux noirs regardent dans des yeux bleus comme de brillantes étoiles dans un lac d’azur », et Christine raconte ce que les âmes se dirent en même temps que les regards se pénétraient : deux cœurs, tous deux éprouvés par la lutte, s'associent pour la continuer?. Dès - février 1846, Hebbel déclare que de ces relations dépend sa destinée tout entière et aussi qu'il est résolu à en finir avec Elise : « Tout ce qui est faux, sans fondement, doit un jour prendre fin, donc aussi cette union sans amour. Comme un voile de mort, voilà bientôt dix ans qu'elle s’est appesantie sur mon existence, c’est assez! » Il se fait maintenant adresser son courrier, soit à « l'Archiduc Charles », soit chez Christine‘. Il a rompu avec la misère. Le bonheur le transforme et il se soumet délicieusement à la volonté de la nature. Il aime, il admire aussi : « Ah, écrit-il à Bamberg, si vous pouviez voir la Enghaus sur la scène! c’est aujourd’hui l'unique tragédienne d'Allemagne. Promet d'atteindre à l’art suprême. Cela, c’est le poète qui le dit, non l’amoureux.® » La quatrième fois qu'ils se virent, ils se fiancèrent®. Hebbel avoue que, du seul fait qu'il a cessé d'écrire à Elise et mis fin à cette correspondance qui pendant dix ans lui avait « assombri l'horizon », le calme et la sérénité sont descendus en son cœur, et qu'il s’est senti renaître. Belle, bonne, riche, admirée, adorée, Christine va lui apprendre à aimer les dieux”, Sans doute, il offre maintenant un point vulnérable : « qu'on dirige les traits sur elle et je tomberai vite »; mais n'est-elle pas la préférée du public viennois, la seule grande actrice de l'Allemagne‘? Le 26 mai 1846, il écrit dans son journal : « il est dix heures du matin, je suis habillé pour, à midi, aller à l’église me marier avec Christine Enghaus de Brunswick? ». Et le 6 juin : « j'ai enfin appris à considérer aussi le navire sur lequel je suis, au lieu de l'océan qui me porte. Et certes, me voici aussi heureux que je pouvais l'être! Ma femme est l’âme la plus noble de l'univers et de même qu’elle a débrouillé l'inextricable écheveau de ma vie, j'ai fait de même pour la sienne. Je l'aime infiniment et que peut-on trouver de plus sublime sur terre qu’un être qui attire magnétiquement à lui tous les vœux errants, épars ? Deux créatures humaines, en s’embrassant, ferment un cercle !, »

Les premiers jours du mariage furent troublés par le suicide en plein théâtre, au moment où Christine était sur la scène, d’un de ses admirateurs inconnus!!. Quelques jours après, Hebbel part avec sa femme pour Ofen en Hongrie où elle devait paraître. « Accompagner une actrice en tournée et une actrice qui est ma femme, si l’an dernier, à Naples, quelqu'un m'avait prédit cela, je lui aurais conseillé la maison de fous!?. »

1. Bw., IIL, 303. — 2. T., 3543; Kuh, IT, 166 et suiv, — 3. Bw., III, 306. — L. Bw., III, 304, 310-319. — 5. Bw., III, 313-316, 323. — 6. Bw., III, 319, 321. — 7. Bw., IN, 314, 323; cf. l’épigramme an die Gôtter, NI, 367. — 8. Bw., III, 323. — 9, T., 3565. — 10. .Bw., III, 327; cf. T., 3570, 3812 a, et le sonnet an Christine Engehausen, NI, 313. — 11. Bw., II, 332. — 12. Bw., III, 350 et

Même après le mariage, le réquisitoire contre Elise et le plaidoyer pro domo continue : Elise avait autrefois spontanément offert à Hebbel de s’effacer, s’il trouvait son bonheur; elle soutient mal l'épreuve. Celle qui accepterait un mariage sans amour est-elle digne qu’on renonce pour elle à un mariage d'amour? et n'est-il pas légitime d'opter plutôt pour le choix inverse? Hebbel n'avait jamais aimé Elise et ne le lui avait jamais laissé ignorer; il l’estimait seulement et jusqu’à la vénération, mais cette vénération, cette adoration, il l’avait pour Christine et en outre il l’aimait comme jamais encore il n'avait aimé, en était chéri, et elle lui offrait par surcroît une situation brillante et un dévouement absolu!. Avait-il le droit d'hésiter? « On peut faire tous les sacrifices, mais non celui d’une vie tout entière, quand cette vie a un autre but que d’être vécue jusqu’au bout. La vie ne se maintient que par l'attrait”. » Elise est indigne d’un tel sacrifice parce qu'elle le réclame; elle n'aurait pas dû se laisser entraîner à insulter bassement Christine et à accabler son fiancé de reproches immérités. Hebbel se doit à Christine qu'il aime de tout son être, mais avant tout, il se doit à lui-même : placé en face de la même épreuve que « le secrétaire de Maria Magdalene », l'auteur ne doit pas avoir la faiblesse qu'il a reprochée à son héros; enfin et surtout, il ne peut laisser se prolonger une situation qui, « résultant de toutes les précédentes, met en danger la vie même avec tout son contenu ». Il est convaincu que, dans sa totalité, l'homme appartient à la force pour ainsi dire centrale de son être; or c’est, pour lui, sa poésie, et d’elle seule peut jaillir son bonheur et aussi tout le profit que le monde peut retirer de lui : incapable commeil l’est de faire de la littérature marchande et au jour le jour, s’abandonner à la misère serait renoncer à la condition fondamentale de son existence”. Le principe de la lutte

our la vie était depuis longtemps sa règle suprême‘; l’occasion de l'appliquer était ici décisive.

Mais, objectera-t-on, ne pouvait-il faire pacte avec Christine sans l’épouser et ne nous souvenons-nous pas des diatribes de Hebbel contre le mariage en général? Ses idées à ce sujet se sont sensiblement modifiées : ce n’est plus maintenant l'insütution en ellemême qu'il critique, mais seulement une union de ce genre, sans amour’. Il reconnaît qu'il est chimérique de raisonner sur ces matières in abstracto et que la valeur de l'association dépend avant tout des conjoints : ses rapports avec Elise lui avaient démontré l'impossibilité pour un individu comme lui de ne pas garder jalousement son indépendance; ses rapports avec Christine vont lui prouver l'impossibilité contraire.

suiv.: MT 8548.-— 01. Bw., 11 "806,,388,839, 14 — ©, Bw., LI, 1339.0— 3. Bw., INT, 340-343; T. 8874; Kuh, Il, 170-173. Bientôt du reste, Hebbel se montre plus indulgent et généreux dans son appréciation de l'attitude d’Elise, cf. T., 3917 (20 janvier 1847).

4. Cf. T., 442 (Munich, 30 octobre 1836) : « Wirf weg, damit du nicht verlierst; dies ist die beste Lebensregel ».

5. Cf. d’une part, T., 2772, et d’autre part, supra, 156 et 395; Bw., II, 322- 823; T., 3482 et supra, 416. — 6. Cf. Bw., IN, 335; IV, 42-43; T., 3864, 4908, 4537.

Tout d’abord, la vie commune n’alla point sans quelques difficultés : la pensée de la précédente liaison de Christine tourmentait Hebbel, mais ni la jalousie, ni cette satiété qu'entraine la possession, n'eurent raison de son amour’. Christine eut à subir les susceptibilités et les emportements de son mari, et aussi ses exigences d'administrateur : il tenait les cordons de la bourse et les tenait serrés, se rendant du reste très bien compte lui-même que, par rapport à l’argent, il se sentait dans la situation d'un esclave qui, après de longues années de servitude, aurait tout à coup à commander à son maître?. L’harmonie profonde qui existait entre ces deux êtres triompha bientôt de toutes ces difficultés et s’affirma de jour en jour. Christine comprit rapidement le caractère de son mari et sut faire le départ entre ce qu’il y avait en lui de foncièrement noble et les mouvements de sensibilité qu'il fallait s'expliquer comme les dernières convulsions de son passé. Hebbel de son côté, plus encore que la répercussion bienfaisante sur son état d'âme de l’améliocation sensible de sa situation matérielle, apprécia de mieux en mieux la nature « angélique » de sa femme et s'apaisa sous son influence jusqu’à la déclarer indispensable à sa vie.

Le 27 décembre 1846 leur naquit un fils pour lequel Hebbel avoua éprouver « des sentiments tout autres que pour ses deux

enfants précédents ». Mais le petit Erich — la mère l’appelait Ariel — mourut le 14 février de l’année suivante: La douleur du

père et de la mère ne fit que les unir plus étroitement encorei, Trois mois plus tard un nouveau deuil scella un autre rapprochement : le 12 mai, le petit Ernst mourut à Hambourg sans que son père l'ait jamais vu. Christine proposa alors à Elise, accablée et désespérée, de venir à Vienne; celle-ci accepta et s'installa auprès des époux, Hebbel méprisant l'opinion publique et faisant à chacun sa part de ce qu’il appelait le « droit des vivants et des morts ». Elise ne devait repartir que le 27 août 1848, réconciliée et résignée et emmenant à Hambourg le petit Karl, fils illégitime de Christine. La correspondance se poursuit cordiale entre les deux femmes; jamais Hebbel n’écrit plus lui-même‘.

Hebbel, aussitôt après son mariage, éprouve le besoin de se recueillir et de jeter un coup d'œil en arrière. Il semble dès lors que la préoccupation, non d'une froide relation, mais d'une biographie « écrite par l'amour » l’'obsède, comme les souvenirs de son enfance pauvre et l’image d'Emilie Voss qui vient de mourir’.

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