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CHAPITRE II

Si, avant d'étudier le recueil des Neue Gedichte, nous tenons à nous rendre un compte exact de l’évolution, pendant les années de 1842 à 1848, des idées de Hebbel sur le lyrisme, nous pourrons consulter, non sans profit, d'abord l’œuvre même du poète, ensuite les aphorismes disséminés dans sa correspondance et son journal.

.. La période de Hambourg nous fournira un premier document : mein Wort über das Drama, fruit de la polémique contre le professeur danois J. L. Heiberg, qui avait attaqué dans l’/ntelligenzblatt de Copenhague l’article publié par Hebbel dans le Morgenblatt de 1843 : ein Wort über das Drama. L'ensemble des deux articles constitue avant tout un véritable petit traité de dramaturgie à propos de Judith?, mais il contient certaines vues générales sur l’art et aussi quelques indications particulières que nous ne saurions négliger. Ce qu'il nous faut noter avant tout, c’est que l'esthétique de Hebbel demeure et même devient plus consciemment « spéculative » et tente un effort de synthèse aux points de vue sociologique, historique et philosophique *. Derrière les images, il y a les problèmes, c'est ce que Hebbel veut dire à Heiberg en lui reprochant de n'avoir pas tenu compte du « moment de P’Idée * ». « Philosophie et art poursuivent un même problème, mais ils cherchent à le résoudre de façon différente; tandis que la philosophie s'efforce de s'emparer immédiatement de l’idée, l’art se contente d’anéantir tout ce qui, dans le monde des phénomènes, y contredit... La philosophie n’a pas encore trouvé de solution définitive, l’art au contraire a déjà donné « des réalisations 5 ». Si donc Hebbel ne bannit point la métaphysique de l’art, c’est à condition qu’elle lui reste subordonnée 5, Et de même il nous explique de quelle manière il

1. Les articles de Hebbel, W., XI, 3-39; l’article de Heiberg d’après la traduction de Hebbel : ibid., 426-440; sur Heiïberg, 1791-1860; cf. T., 2737, 2741, 2751, 2975, Guzkows ausoew. Werke, éd. Houben, XII, 213; Werner, 197 et Tibal, 604-605. Voir, de plus, lettre du 31 juillet 1843 de Hebbel à Oehlenschläger (Oesterreich. Rundschau, Wien, XV, 1).

2, CE. surtout, p. 10 et 11. — 3. Zbid., 9. — k. P. 13, ligne 12. — 5. Ibid., 29. — 6, Cf. encore Jbid., 9, 10; Bw., 315; Zinkernagel, 30 et suiv.

conçoit les rapports de l’art et de l'histoire. Comme Napoléon, il n'a que du mépris pour l'histoire écrite, « ce fatras bariolé, cette complication monstrueuse de faits douteux »; l'artiste n'a à se préoccuper que d'utiliser et d'interpréter les données de l’histoire

réelle, « ce précipité du temps en marche! ». Quels seront alors les

rapports de l'art et de la vie? Ni métaphysicien, ni historien, l’artiste doit se tenir à égale distance de l’abstraction et du « réalisme pragmatique », pour atteindre à la loi, en donner une représentation concrète grâce à laquelle l’antinomie entre le phénomène et l'idée n'apparaîtra plus irréductible?., C’est ainsi que le poète, mettant en scène le conflit entre la volonté individuelle et la volonté cosmique, se gardera bien de retracer les rencontres fortuites, propres seulement à éveiller l'intérêt et à satisfaire la curiosité d’un public vulgaire, mais s’attachera à pénétrer jusqu'aux profondeurs où l’antagonisme révèle tout son caractère de nécessité, et où, derrière lui, la raison n'entrevoit plus le hasard, mais la loi. L'art ne sera donc point la reproduction de la variété infinie des contingences que la nature montre au premier coup d'œil, il sera avant tout : choix, délimitation, mise en forme. Et d'autre part, ces formes, bien qu’en réalisant une harmonie comparable à l’équilibre vital, laisseront, tout comme la vie, deviner l’évolution qui se poursuit sans jamais s'achever, respectant ainsi la grande dissonance initiale, le grand mystère cosmique ‘.

Nous voyons que Hebbel reste fidèle à l'esthétique classique *. Les deux maîtres dont il se réclame sans cesse dans cette nouvelle profession de foi sont Gœthe et Sophocle; en critique, c’est toujours Lessing qu’il invoque, et comme Lessing et Gœthe, il exige qu’on n'apprécie un chef-d'œuvre que comme un organisme qu'il faut considérer dans sa totalité5. [1 apparaît du reste affermi plus que jamais dans une sage mesure, également éloigné de l’outrecuidance que lui reproche Heiïberg et d’un manque de confiance en lui-même que le témoignage de ses œuvres et l'appui de solides autorités ne lui permettent plus *.

L'époque du séjour à Paris nous fournit le drame de Maria Magdalene et son Vorwort, concernant les « rapports de l’art dramatique et du temps et autres points analogues * ». Le sous-titre indique assez l’objet de cette préface. Elle nous intéresse à trois points de vue essentiels.

D'abord, parce qu'elle définit nettement, à propos du drame, les grands contours de l'esthétique générale de Hebbel. A ses yeux il y à un abîme entre un symbole vital et une intrigue, une énigme”; l'importance de l'élément problématique ‘* est à nouveau soulignée

1. W., XI, 5 et 36, — 2. Jbid., 24 et 33. — 3, Cf. ibid.; k et suiv. et supra, 212-213..— 4. Ibid., 3, 4 et 31.

5. Cf. J. Collin : die Weltanschauung der Romantik und Friedrich Hebbel. Grenzboten du 8 janvier 1894, surtout les pages 147-149.

6. W., XI, 6, 7, 8, 10, 11, 18, 23, 27, 30. — 7. Ibid., 13 et 19. — 8. Cf: supra, 403 et n. 1. — 9. W., XI, 48-45.

10. Nur wo ein Problem vorliegt, hat Eure Kunst etwas zu schaffen, wo

Euch aber ein solches aufgeht, wo Euch das Leben in seiner Gebrochenheit.

di y

et comme autrefois, Hebbel se sert, pour départager les artistes, toujours du criterium gœthéen, distinguant les « sains » et les « malades ! ». Il s'efforce de démontrer qu’il y a différence de nature entre le manœuvre, qui poursuit l'effet immédiat et passager, vise à satisfaire « une vanité mesquine, et le vrai poète, qui obéit à une nécessité, qui n’a pas le choix », et pour qui l'œuvre est question de vie ou de mort?. Un à un, sont repris et mis au point les thèmes de l’article que nous venons d'analyser : quelle part il convient de faire au phénomène et à l’idée dans l'élaboration « de l'œuvre d'art —de la confusion à éviter entre la notion de «temps» et celle de « périodique » (la poésie ne fut jamais et n’est pas encore le miroir de la journée ou même de l'heure, mais le miroir du siècle et de la marche de l'humanité‘) — sur quelle erreur repose la concepüon révolutionnaire, en morale et en art; il n’y a pas à inventer de onzième commandement, mais à remplir les dix qui existent déjà — quelle illusion poursuivent les amateurs de nouveauté à tout prix, les courtisans de la mode et ceux qui aperçoivent dans le succès le criterium unique de la valeur d'une œuvreÿ — de combien l’art, tout à l'encontre de l'opinion de Kant, est supérieur à la philosophie proprement dite : il est la philosophie réalisée comme le monde est l’idée réalisée, et de quelle hauteur il dépasse les constructions et compilations des historiens, étant lui-même l’ « histoire suprême © ». Aussi doit-on rattacher le présent non seulement au passé, mais encore à l'avenir’. Aussi la délivrance d’un poète peut-elle, tout comme celle d’une mère, devenir fatale, si elle ne peut suivre son cours organique *.

En second lieu, la préface nous renseigne sur les préférences et les antipathies littéraires de Hebbel et elle les motive. -Il en revient toujours à la tradition classique et aux grandes étapes de l’évolution de la poésie : le paganisme et les anciens, le christianisme et Shakespeare, enfin l’art moderne et Gœthe”. Mais ce qui constitue pour nous son intérêt principal, c’est qu'elle contient plusieurs passages spécialement consacrés au lyrisme, Hebbel s’y retrouve champion d'Uhland contre les « poètes à tendances » et il présente sa défense, ou plutôt fait son apologie, avec les mêmes arguments dont nous l'avons vu se servir déjà : il met ces faiseurs de « controverses contre les bardes du vin, de l’amour et du printemps » au défi de les imiter sans rappeler le sauvage brisant un piano à coups de hache pour s'être rendu ridicule en essayant entgegentritt, und zugleich in Eurem Geist, denn Beides muss zusammenfallen, das Moment der Idee (cf. supra, 440 et n. 3), indem es die verlorne Einheit wiederfindet, da ergreift es … (W., XI, 45-46).

1. W., XI, 46 et supra, 2U4et 205. — 2. W., XI, 47. — 3. Ibid., 48. 1

4. P. 48-51; cf. Collin, op. cit., 147 : « den Welt- und Menschenzustand in seinem Verhältnis zu der Natur und dem Sittengesetz in einer Kette von Tragôdien auszusprechen, ist die Aufgabe von Hebbels Poesie ». !

5. W., XI, 51-54; ce passage vient à l’appui de la thèse de J. Collin contra Gottschall; cf. op. cit., 257. ;

6. Ibid,, 54-61. — 7. Cf. p. 41, contre Calderon, cf. supra, 215 et n. 9. — 8. Exemple : Lessing, Hôlderlin, Grabbe, p. 47: cf. supra, 208 et 218. — 9. W., XI, 39-49; cf. R. M. Werner, Gaæthe-Jahrbuch, XXX, 177-178.

d’en jouer; il raille ces donneurs d'alarme qui se croient supérieurs à Mozart et à Beethoven parce que l'appel du tocsin vide les salles de concerts et dont les épigrammes stupides, par cela même à la portée du premier venu, éclipseraient les satires de Juvénal. Gœthe lui-même ne trouve point grâce devant Hebbel lorsqu’ « en une minute de mauvaise humeur » il s’en prend à Ubhland et lui reproche de n'avoir rien donné dans ses poésies « qui secoue ou domine l'humaine destinée »; — « d'accord, répond Hebbel, car le parfum du lis n’est pas de la poudre à canon et Ærlkünig et der Fischer eux aussi, bien qu’ils vaillent plus que des millions de méchantes pièces où s'entendent des roulements de tambour, ne pourraient, en cas de guerre, pas plus servir au trompette que Jouer un autre rôle. La poésie a des formes où l'esprit livre ses batailles : les épiques et les dramatiques; elle a des formes où le cœur dépose ses trésors : les lyriques, et le génie se révèle précisément en remplissant chacune de ces formes comme il convient, tandis que le demi-talent, qui n'a pas assez de contenu pour les plus grandes, cherche à faire sauter les plus étroites pour paraître riche malgré sa pauvreté. Une telle sentence portée d’un point de vue complètement faux et déjà modifiée par Gœthe lui-même dans ses entretiens avec Eckermann n'aurait dû amener la critique qu'à une distinction radicale entre Uhland et le roi guiorant des rats et des souris qui s’est mis à sa remorque, à savoir : l’école souabe, car ce n’est pas Ubhland, mais un poète souabe pris par Gœthe à la légère pour un membre de cette école, qui a provoqué la sentence !. » Hebbel distingue encore entre le lyrisme de sentiment (Gemätslyrik) et le lyrisme de réflexion (Reflexionslyrik), mais pour déclarer que, lorsqu'ils sombrent dans la trivralité, ils sont également négligeables et que, pour sa part, il rejette indifféremment la sobriété prosaïque et la rhétorique emphatique et creuse. « Il va de soi, ajoute-t-il, que je ne compte pas tous les Souabes et encore moins uniquement les Souabes comme faisant partie de l’école souabe, car Kerner, lui aussi, est Souabe ?. » En résumé, notre poète reste fidèle au grand principe dont il se réclame comme dramaturge : « sacrifier l'accessoire à l'essentiel » et, en tant que poète lyrique, ses deux grands maîtres demeurent Gœthe et Uhland*.

On ne le croirait guère, à lire la dédicace lyrique‘ de Maria Magdalene au roi de Danemark et ce n’est pas par l'alternance des rimes masculines et féminines des stances qu’elle diffère essentiellement d'une production analogue d'Uhland, ce n’est pas surtout par le caractère nettement métaphysique de l'inspiration qu’elle s'éloigne des modèles gœthéens. Le moins qu'on puisse en dire est qu'elle est indigeste. La pièce de résistance n'est rien de moindre que le problème des rapports de la nature et de l’art, et nous nous passerions volontiers de ces variations sans nouveauté sur les thèmes,

1. W., XI, 49-50; cf. supra, 193-195, 200 et n. 4 — 9, W., XI, 51; cf. supra, 378-381 et n. 8, sur Kerner, supra, 192.

3. Cf. W., XI, 41, lignes 15 et 16, 46, ligne 31; T., 3003, ligne 60 et suiv.; Bw., HI, 26, ligne 2. — 4. W., U, 5.

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