HAUT
d'autre part, nous le voyons maintenant ouvrir sur les choses et les hommes un œil toujours curieux et pénétrant, parfois charmé, et sa Muse, volontiers objective, nous donne fréquemment de gracieux tableaux ou de saisissants et poignants petits drames où les tendances romantiques et réalistes se font pendant et dont certains deviennent classiques à force de perfection.
La période suivante marque l’apogée de son lyrisme. Le premier mot de la première poésie écrite à Rome le 10 janvier 1845 annonce l'Evangile nouveau :
Schônheit, wo ich dich erblicke, Huldige ich deinem Licht,
Und wie ich mich selbst erquicke, So erfüll’ ich eine Pflicht.
De là le titre de la pièce eine Pflicht'. C’est l’identification du point de vue esthétique et du point de vue moral ou, plus exactement, leur opposition. Car on pourrait soupçonner un rétour à Schiller et à l'inspiration de l’époque, déjà lointaine, où Hebbel se préoccupait, selon l'exemple de Schiller, de concilier les antinomies du dualisme kantien, on pourrait dire chrétien, et où le but de la vie humaine lui paraissait être de réaliser l'harmonie entre l’inclination et le devoir ?. Et certes il n’a point abandonné ce problème, qui lui semble encore et lui semblera toujours poser les questions suprêmes et définir les plus profondes énigmes. Et, après Schiller, il croit, comme auparavant, et continuera à croire, que la réponse à ces questions et la solution de ces énigmes ne peuvent être fournies que par l’art. Nous avons vu, en étudiant l'esthétique de 1842 à 1848, que pendant cette période Hebbel lit assidûment et volontiers les traités esthétiques de Schiller et qu'il s’approprie sa définition du Beau, conçu non point comme « notion expérimentale » mais comme « impératif catégorique* ». Nous reconnaissons sur ce point l’absolue et définitive concordance des esthétiques. Nous . reconnaîtrions même non moins volontiers de nombreuses affinités de caractère et, partant, des contradictions analogues jusque
1. 89; VI, 235. Rome, 10 janvier 1845. Der Salon. Mitteilungen aus den Kreisen der Literatur, der Kunst und des Lebens. Unter Mitwirkung geachteter Schriftsteller, hrg. von Sigmund Engländer. Wien, 1847; II, 14. La pièce plut à Môrike (Bamberg, II, 379).
2. Cf. W., IX, 4, ligne 52 et suiv., et fragments poétiques et aphorismes en prose de Wesselburen, supra, 60-62 et notes. ù à |
3. Cf. supra, 461, 464, n. 3. Nous verrons plus loin l’épigramme Schiller in seinen ästhetischen Aufsätzen (NI, 350). Il est, du reste, facile de jalonner cette fidélité de Hebbel au point de vue esthétique de Schiller; cf. surtout, T., 3191 (1° août 1844), où est développée longuement cette thèse : « die Thatsache der Poesie im Makrokosmus entspricht durchaus der Thatsache des Gewissens im Mikrokosmus, sie deutet auf dasselbe Bedürfnis und hat denselben Zweck. » (Cf. plus tard : VI, 338, l'épigramme das Hôüchste und das Tiefste et (1848-1849) W., XI, 166-169 et 176-177.
dans les théories éthiques‘. Mais (et c’est le cas de distinguer entre la théorie et la pratique) nous nous sommes refusé à admettre qu’il n'y ait pas dans leur poésie d’essentielles divergences?. Ces divergences, rien, avons-nous dit, ne les révèle mieux qu'un fait admis par les critiques mêmes qui ont rapproché les deux poètes, le fait que Schiller procède déductivement, Hebbel, au contraire, par induction. La présente pièce nous offre à l'appui de ce que nous avons avancé alors un nouvel et frappant exemple. La joie dont il est question ici est d’un tout autre ordre que celle que célèbre par exemple le fameux hymne schillérien an die Freude. Tandis que Schiller consacre sa longue pièce à une abstraction et en fait son sujet même, nous savons que chez Hebbel la joie que fait naître la beauté n’est précisément « impératif catégorique » qu’en tant qu’elle s’est révélée d’abord « notion expérimentale » un nombre indéfini de fois : en d’autres termes, il faut voir dans ce premier quatrain que nous venons de citer l'hommage à une loi qu'est venue vérifier toute une série de faits. À nous de sentir que le « réconfort » dont parle le poète tire sa vie et sa sincérité précisément de ces faits vécus que la poésie ne vient, en somme, que couronner. Aussi ne s'agit-il poiñt 1c1 de la froide et abstraite entité des traités d'esthétique, mais de l’émouvant mystère « qui n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre », et qui est, au fond du cœur du poète, le lien vivant qui enchaîne ses souvenirs les plus personnels et les plus concrets. La Beauté, Hebbel la chantera dans ses poésies sous toutes ses formes, dans l’Art, dans la Nature et chez la Femme, mais dans ses poésies il montrera ou laissera deviner quelle œuvre, quel paysage, quel ou quels êtres de charme
ont suscité l'hymne. Le plus souvent, la notion de Beauté ne sera
pour lui que la généralisation de ses enthousiasmes amoureux. Et sous ce rapport, il n’attendit point d’être en Italie et nous savons dans quels transports le jetait cette Beauté avant qu'il n’en devint le poète et n’eût perfectionné sa technique”. L'Italie vient seulement alléger et rendre plus clair et plus lumineux son symbolisme. Le critique le plus sévère pour le lyrisme de Hebbel et le plus acharné à l'assimiler à celui de Schiller se rend très bien compte de l'importance, à cet égard, du séjour en Italie et voici comment il caractérise la poésie qui nous occupe : « Hebbel délaisse
les symboles pour une aimable et courante mythologie, il célèbre
la déesse de l'amour comme le plus frivole des anacréontiques. Le culte de la beauté est un devoir en ce pays, déclare-t-il; que le poète soit le miroir sans tache, où se reflète la face radieuse de
1. Hebbel pas plus que Schiller ne se débarrassera jamais complètement de l’obsession dualiste; cf. en particulier T., 3228 (13 septembre 1844) et, plus tard, l’épigramme ÆEthischer Imperativ, VI, 364.
2. Cf. supra, 378-382, et en particulier la note 2 de cette dernière page.
3. Cf. Môller, 25 : « Diese Gedanken sind Hebbel gekommen, lange bevor er Dichter der Schônheiït werden wollte. In Italien aber werden sie ihm durch den Anblick der Kunstwerke, und durch den Verkehr mit schônen Frauen beständig nahe gelegt, und er spricht sie in einer Reïhe von Gedichten aus. » Rappelons seulement, en remontant le cours de son existence, la folle
l'univers!. » La pièce développe de plus une motivation de ce consil”:
Hast du je dich selbst genossen, Wenn man dich nicht erst geniesst?
Bleibst du nicht in dich verschlossen, Wenn man sich vor dir verschliesst 2?
On aurait tort, à notre avis, de contester la filiation, voire la parenté qui relie cette poésie à celle qui la suivait immédiatement au recueil de 1848 et qui, logiquement et chronologiquement, a avec elle de multiples rapports*. Il s’agit d'une poésie comprenant deux parties réunies dans l'édition de 1857 sous le titre das Mädchen im Kampf mit sich selbst, dans la précédente sous le titre de Magdthum. La première partie, composée à Hambourg le 18 septembre 1839, figurait même au recueil de 1842 sous une forme absolument identique à celle qu’elle a dans celui des Neue Gedichte*. Nous avons alors préféré la réserver pour la traiter avec sa continuation et allons à présent examiner l'ensemble sous la forme définitive, quitte à tenir compte des remaniements. Comme ils ont une importance capitale pour l'interprétation de la pièce, force nous est d’en parler tout de suite. Le début était, en 1848, encore :
Mägdlein schaut beim Lampenstrahle Schüchtern in des Spiegels Rund, Und ïhr thut zum ersten Male Ihrer Schônheit Macht sich kund.
On peut suivre tout au long du journal de Hebbel le motif sur lequel il médite à propos d’une jeune fille se mirant : c'est l'inno-
cence, la pureté, la naïveté absolue de la vierge, qui l’intéresse. Les termes zum ersten Mal, kund étaient donc essentiels à ses yeux. Aussi consacre-t-il, en remaniant la pièce, tout un quatrain, le premier de la leçon définitive, à les motiver :
Schweigend sinkt die Nacht herniedéf, Und in tiefster Dunkelheïit Lôüs’t das Mädchen ihre Glieder Aus dem engen Sonntagskleid.
Aber ibhre Hände irren Bei den Locken dann und wann,
passion anonyme de son dernier séjour à Hambourg, cf. supra, 395; plus anciennement l'épisode d'Emma Schrôder, supra, 162, 326 et suiv.; plus anciennement encore, sa liaison avec Josepha Schwarz (Beppy) (supra, 156 et suiv.); cf. au sujet de cette dernière la très curieuse lettre que Hebbel écrit le 26 octobre 1836 à Franz de Munich (Oesterr. Rundschau, XXX, 5; Literarisches Echo du 1” avril 1912).