Cf. Bastier
5. Cf. supra, 437 et notes et Bastier, 24 : « Ces relations profondes entre le poète et ses créations nous expliquent souvent la singularité des jugements que l’auteur portait sur ses œuvres. Rien ne serait plus curieux que d'étudier à ce point de vue les poésies lyriques qu'il tenait pour ses plus belles, et avant de taxer Hebbel d’un manque de goût critique, d'estimer l'énergie qu'il dépensa à ces confessions dont la forme dissimule la valeur subjective. »
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aux nécessités du gagne-pain. Il peut désormais flâner, paresser, se reposer, se détendre et acquiert ainsi plus de santé que d'argent". La lutte pour la vie a laissé ses traces en lui. Il est curieux de l’observer en pantoufles, toujours irritable, très occupé de lui-même, consignant au journal ses rhumes de cerveau et ses malaises, se plaignant des domestiques ?. Il continue à être peu : sociable, accusant l'indifférence des gens, la précarité des relations banales, les menus mensonges conventionnels, et la foire aux vanités, réfugiant son hypocondrie persistante dans le petit cercle des êtres siens tout à fait et sur lesquels il reporte toute son affection *. Au total, il exprime dans son bilan de fin d'année sa satisfaction *.
Nous avons fait allusion déjà * à maint portrait contemporain de Hebbel pour les périodes antérieures à 1848. En 1848, Robert Waldmüller nous le représente dans son élégante demeure, le recevant à cette première rencontre en pantoufles brodées et tout de noir vêtu. Il nous décrit « un homme de taille moyenne, étroit d’épaules, un front élevé, encadré de cheveux blonds clairsemés, sous des paupières enflammées des yeux d'un bleu profond au regard vif et perçant; le corps voûté et le teint maladif indiquaient la fatigue. Une barbe roussâtre couvrait la moitié du visage; des sourcils d’un blond clair faisaient tort à la netteté des traits par ailleurs réguliers. Il n’avait pas oublié à Vienne son dialecte holste, mais il le parlait sans cette insistance aisée dans la prononciation qui donne au langage de ses compatriotes une allure si assurée, faite de pondération et de placidité. On était choqué aussi par ce que la voix-avait d'irrité et non moins surpris de la brusque interruption, à maintes reprises, du ton ordinaire et familier de la conversation par des accents solennels et pathétiques. On avait le sentiment de se trouver en présence d’un tempérament foncièrement nerveux ‘. »
Mais tant les difficultés intérieures de sa nature que l’adversité lui avaient appris, nous l’avons vu, à exercer une singulière maitrise sur soi-même. Cette maîtrise, il la conserva aussi dans l’atti- ‘ tude adoptée en face de la tourmente révolutionnaire. Nous pouvons la deviner, si nous nous rappelons les dispositions de Hebbel à Wesselburen 7. Toute sa vie il resta fidèle à l’humanisme de ses maîtres de jeunesse : Uhland et Gœthe. « Même au cas d’une révolution, s’était-il écrié en 1836, les Allemands ne chercheraient à
1. T., 3966, 4003, 4007, 4011, 4113, 4128, 4305 et supra, 420-424. — 2. T., 3875, 3880, 3998, 3943, 3976, 3979; Bw., V, 127 : l’aversion de Hebbel pour les domestiques dure toute sa vie; cf. T., 6098.
3. Cf. T., 3973 : « der tiefe Mensch arbeitet in Gesellschaft, geniesst in der Einsamkeit »; 4133 : « Wenig Sachen sind mir etwas werth, aber von diesen wenigen ist mir auch jede meinen Kopf werth »: et encore 3904, 3911, 3918, 3920, 3933, 3938, 3970, 4235, etc.
4. T., 4338 et supra, 423. — 5. Cf. chronologiquement : Wesselburen, 1834 (Klaus Groth); Munich, 1836 (Ihering); Rome, 1845 (Kolbenheyer); Vienne, 1846 (L. À. Frankl); supra, 32 et n. 5, 149 et n. 1, 405 et 7, 412 et n. 4.
6. Kuh, II, 237; cf. supra, 9 et notes; et T., 4288, 4521, 4700, 4703, ete. — 7. Cf. supra, 116-122. ù
conquérir que la liberté par rapport à l'impôt, jamais la liberté de pensée !. » Il n’est, dans la suite, ni révolutionnaire ni réactionnaire?. Comment serait-il antidémocrate lui, enfant du peuple et fils de ses œuvres, lui partisan des textes équitables et des commentaires limpides *? Il définit, dès 1843, les formes les plus hardies, les plus violentes, de revendications sociales ‘, mais il ne se dissimule pas que la question de la propriété n'est pas facile à résoudre : « D'une part, chaque individu que la terre porte a le droit qu'elle le nourrisse aussi; d'autre part, la mise en commun de tous les biens supprimerait infiniment de motifs indispensables à l'insolente nature humaine si on ne veut pas en détendre les ressorts. Mais ne pourrait-il pas y avoir une mesure du droit de propriété °? » Ainsi, bien avant la révolution de 1848, Hebbel en entrevoit le véritable caractère, il discerne l'origine sociale des convulsions politiques et va de prime abord au cœur du problème. Le mot « mesure » est le terme essentiel de son programme et indique le point de vue dont ilne se départira jamais. Il observe à Paris et à Rome les prodromes menaçants de l’inévitable lutte des classes en même temps qu'il exprime sa défiance à l'endroit des théories simplistes et se contente d'écrire en gros caractères dans son Journal le titre : À une époque quelconque. Tragédie de l'avenirf. Un passage de la préface de Maria-Magdalene précise sa profession de foi : « l’homme de ce siècle ne veut pas, comme on l’en accuse, des institutions nouvelles et inouïes, il ne veut qu'une meilleure base pour celles qui existent déjà, il veut qu’elles ne s'appuient que sur la moralité et la nécessité, notions identiques, et qu'au lieu du crochet tout extérieur auquel elles étaient jusqu'ici en partie fixées, on les ramène au centre immanent de gravité duquel on peut complètement les déduire’ ». On prévoit qu'en pratique, ces généralités vont s’accorder assez bien avec cette sentence d'Uhland à l'assemblée nationale de Francfort en 1848 : « Croyez qu'aucune tête de souverain ne brillera sur l'Allemagne sans avoir été ointe d’une goutte d'huile démocratique ». On prévoit aussi que, comme Gæthe et Uhland, Hebbel sera d’abord touché et un instant enivré de l’irrésistible souffle libérateur, puis, vite déçu, consterné par la violence aveugle et dévastatrice du cyclone, se détournera vers les consolations éternelles :
1. T., 140. — 2. Cf. supra, 268, n. 4; T., 44 et das revolutionaire Kieber supra, 571. — 3. Cf. supra, 578 : Text und Commentar, à
L. T., 2747, par exemple, ne résume-t-il pas admirablement les principes de l’antimilitarisme moderne : « Der Pauperismus ist doch eine ganz furchthare Frage. Wie, wenn die Leute, die jetzt den Armen hinrichten wollen, weil er sich an ihrem Eigenthüm vergreift, einmal von den Armen hingerichtet würden, weil sie Eigenthum besitzen? Das Recht des Besitzes hat scheussliche Consequenzen. Wenn die Soldaten sich einmal plôützlich erinnerten, dass sie selbst zum Volk gehüren, und wenn Feuer commandiert würde, allerdings auch Feuer gäben, aber auf den, der commandiert hätte? Ich wünsche solche Hi nicht, aber sie scheinen mir sehr môglich. » (Hambourg, 31 juillet 843).
5. T., 2748 (Hambourg, 31 juillet 1843). — 6, T., 2777, 2785, 2907, 9995: Bw., III, 248-249. — 7. W., XI, 43 (1844). è
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In diesen kampfbewegten Maientagen
Hôrt doch die Nachtigall nicht auf zu schlagen, Und mitten in dem tobenden Gedränge :
Verhallen nicht unsterbliche Gesänge 1.
De 1847 à 1863 cette conception hebbélienne des rapports de l'Individu et de l'Etat va mürir, mais non varier, En 1847, dès les premiers signes avant-coureurs, Hebbel prend position à égale distance de la démagogie et des réactionnaires. Il n’a pas l’échine servile de ces laquais qui font des courbettes dans l’antichambre lorsqu'un grand personnage éternue au salon ?, mais il s'incline devant la noblesse vraie, devant l'aristocratie de mérite, tandis qu'il n’a que mépris pour les braillards, les phraseurs et les agitateurs sans culture *. Il ne se désintéresse nullement des problèmes sociaux, réflé- chit aux doctrines de Malthus, de Louis Blanc et de List, mais n'est de rien plus éloigné que de croire au communisme, Il y a pour lui une hiérarchie de valeurs, d'individu à individu et de peuple à peuple, il y a pour lui des rapports de forces primant tout échafaudage abstrait et des compromis complexes entre l'éthique individuelle, organique et évolutive et la morale étatiste, nécessairement déterministe *. Hebbel ne veut pas de la politique négative de Bruno Bauer. Il est frappé de la débauche de phrases et du gaspillage d'intelligence, de la laideur de la bande révolutionnaire et de la vulgarité de ses champions f. ILest sincèrement libéral et raille l’absurdité des mesures de répression dès qu'elles sont dirigées contre de pacifiques manifestations de pensée libre’. Ce qu'il demande, c’est toujours la: mesure, et sa préférence bien nette va aux opinions moyennes et aux solutions de juste milieuf. On peut ne pas se rallier à ses vues, mais les critiqués sont unanimes à louer la noblesse et la fermeté de ses convictions ?. Aux dates du 15 et du 25 mars, nous trouvons dans son journal à la fois un salut à l’aube nouvelle et une déclaration d’expectative prudente; Hebbel ne méconnaît pas l'importance de la révolution, mais il fait ses réserves sur le cours encore incertain des événements. On sent tout de suite qu'il ne cessera pas d'être libéral sans devenir jamais radical et sa modération n’est pas moins expresse dans sa correspondance et les chroniques qu'il adresse à l’Allgemeine Zeitung”, Au moment des élections de députés au Parlement
1. Uhland : mit Gœthes Gedichten (31 mai 1849); cf. Gœthe : Hermann unp Dorothea, chant VE, v. 1 à 101 et Frankl, 33-34. — 2. Cf. T., 4173, 4553 et Demefrius, W.. NL, v. 1358. — 3. Cf. T., 3884, 3907, 3927, 3966, 4011, 4157, 4202; 1936, 4263: cf. W., V, 353-354. — 4, T,, 3884, 3913, 3919, 3987, 4009, 4021, 047, 4108, 4138, 4179, 4197, 4199, 4374: Bw., LV, 93, 94, 98... etc.
5.NT.,,3946, 3947, 3965, 3993; 4937, 4966, 4558, k621, 4619; Bw., IV, 122, 126. — 6. T., 4070, 4315; Bw., IV, 108, 140.
7. T., 4384-4385, 4560, 4599, 4611, 4909 et note; Bw., IV, 93-94; 100, 135-135: Rubin, W., II, v. 1068; W., VII, 204 : « ein Apfelbaum ward arretiert ».
8. Bw., IV, 125, 131-132, 140; VIII, 37-38. — 9, Cf. Kulke, 77-85, Frankl, 29-30; Kuh, II, 227-241, 242-243; Müller, 12, Bartels, 83-85; Werner, 269-272; Winterfeld, 327; cf. encore le jugement de Hebbel sur la fuite de Herwegh devant les troupes wurttembergeoises (T., 4395).
10. Cf. T.;, 4369, 4371-4372, 4399; Bw., IN, 118, 131, 159, 173 et W., X, p. 15, et 55-68, 428-130.
allemand, Hebbel fut candidat dans la « Leopoldstadt », mais Frankl, qui le présenta aux électeurs, raconte qu'ils ne comprirent pas son discours à cause du dialecte holste!. Il fut plus heureux comme membre de la députation que l'association d'écrivains viennois Concordia envoya à l'empereur Ferdinand lors de sa retraite à Innsbruck. Ce fut lui qui prit la parole, non seulement pour l’allocution à l'empereur, mais à l’audience qu’accorda ensuite l’archiduc François-Charles, et, si l'on s'en rapporte à Hebbel, sa démarche la plus importante fut un grave entretien avec l’archiduc Jean *. Nous n'avons pas à analyser en détail ses articles de l’Allgemeine Zeitung et son programme de rédacteur politique et littéraire de la Reichszeitung. Qu'il nous suffise de noter son conservatisme libéral et surtout son loyalisme germanique et son patriotisme unitaire; il est, en Autriche, partisan de la subordination ferme des éléments slaves turbulents et anarchiques à l'élément allemand, de civilisation supérieure, et le seul rêve qu'il poursuive est celui de lunification organique qui mettra fin au morcellement et aux discussions dans son pays. [l répugne également au particularisme et au cosmopolitisme et nourrit d'autant moins de scrupules au point de vue de la question des duchés que son bienfaiteur, Christian VIII, roi de Danemark, vient de mourir *.
Nous connaissons déjà ses préoccupations au sujet des destinées de l'Allemagne ‘ ; Hebbel les conservera fidèlement jusqu'à sa mort et de l’appel poétique intitulé an Deutschland*, composé le 12 septembre 1848 aux déclarations patriotiques en 1863 nous verrons que les aspirations n'ont fait que se préciser dans la direction de l’unité, au fil des événements f,
Son journal et sa correspondance d'alors reprennent un à un les détails de ce tableau, mais moins pour noter « les répercussions des grands événements mondiaux dans le petit cercle privé? », que pour exprimer des convictions et des sentiments d'ordre général. Nous y retrouvons disséminés les éléments que les dissertations synthétisent : libéralisme modéré, également opposé aux excès de l’absolutisme et aux violences de l'anarchie, sourd au charlatanisme des démagogues et aux récriminations des magnats, dédaigneux de l’émeute autant que de l’état de siège, mais très conscient