Entretien du ‘27 février
2. Winterfeld (525) se réclame de cette autre sentence de Gœthe : Ueberhaupt
Il n’ést pas sans intérêt de voir avec quelles pensées le pèlerin lui-même va le parcourir, si sa respiration sera plus libre, son allure plus calme et surtout quel usage il fera de ces biens si ardemment désirés et maintenant conquis : la sécurité et l'indépendance matérielles. Nous ne serons point surpris que les forces actives et créatrices cèdent le pas aux puissances de passivité!. Mais nous nous demanderons si au recul des sèves vigoureuses les progrès de l’apaisement et de l'expérience n'apportent pas quel-que compensation, et si, dans la mesure où le sentiment perd de son élan et de sa flamme, le désir de son âpreté, la sensibilité du poète ne gagne pas plus d'harmonie dans la joie comme dans la tristesse et plus de douceur jusque dans la mélancolie. :
S'il est un poète à propos duquel l'étude de la biographie soit inséparable de celle du lyrisme, c'est bien Hebbel. Ce que nous connaissons déjà de son œuvre lyrique nous permet de discerner à quel point lui conviendrait cette caractéristique qu'il adresse à un poète de ses amis : « Vos poésies ont une physionomie; ce n’est pas tout, mais c’est beaucoup. Vos indications biographiques en sont le commentaire et montrent que cette physionomie est le résultat auquel ont collaboré un destin peut-être capricieux et une individualité peu disposée à céder *. »
Et cette biographie ne saurait être seulement esquissée, résumée dans ses grandes lignes. Le poète insiste lui-même sur la toute première importance des détails et du point de vue analytique pour l'exposé de sa vie’. Nous tiendrons donc jusqu'au bout un compte minutieux de toutes les données biographiques, nous continuerons à tourner, un à un, les feuillets de la correspondance et à examiner, aphorisme par aphorisme, le journal. Le journal surtout ne saurait être parcouru superficiellement, car Hebbel n’en a pas fait toujours le calepin où il notait ses traités avec les libraires, des recettes contre la goutte et le mal aux dents et le nombre des bouteilles de vin fin qu’il mettait ou prenait en cave‘. Il faut y voir surtout l'historique le plus scrupuleux de sa pensée et de son âme, comme il nous l'indique encore lui-même à maintes reprises .
ist die bedeutendste Epoche eines Individuums die der Entwickelung »; mais Ja commente ainsi : « Die letzten Jahre in Hebbels Leben bieten wenig Inte ressantes.... Wie der zweite Teil des ersten Aktes seiner /udith nur eine Aus führung dessen bietet, was auf den beiden ersten Seiten gesagt ist, so liegt in Hebbels Entwickelung bis in die ersten Jahre seines Wiener Aufenthaltes der ganze Hebbel der späteren Zeit. Es spielen keine unvorhergesehenen Ereignisse mehr in sein Leben hinein. Wir kônnen, wenn wir Hebbels Charakter genau kennen, den gereiften Hebbel mit mathematischer Genauigkeit aus seiner Entwickelung konstruieren. » Cette construction mathématique, nous ne la tenterons pas. !
1. Le même critique se hâte d'ajouter (v. 526) : « Es ist dies die Zeit, die sich wohl im Leben aller hervorragenden Geister früher oder später einmal einstellt als Reaktion gegen ihr unermüdliches Schaffen ».
20Bw., LV 064 tof. By OU $
3: Cf. sa réponse à Bamberg (1, 307) : Bw., IV, 119, 121 et note et encore Bw., V, 179, VI, 275 et les autobiographies : supra, 16, n. 1. — 4. Cf. TN 5753% 5777 a et b, 5778, 5782, 5956, 6002; letzte Brieftasche, XXIV, n° 4 et 5, etc., cf. encore T., 3887. — 5. Cf. T., 3887, 3983, 4270, 4968. 5016 et supra, 431.
HEBBEL A VIENNE DE 1848 A 1863. 593
d'autant plus précieux que, dans le dialogue, Hebbel mettait sa A L a 2! ® A suprême pudeur d'homme à ne jamais montrer son cœur à nu!.
Et ce tête-à-tête solitaire, l'intimité de ce monologue nous sont
De cette déclaration du poète un critique? a induit la nécessité d’une interprétation ésotérique de ses confessions. Il y a abus de termes à parler d’ésotérisme à propos de quelques confidences un peu voilées. Le mot d’ésotérisme suppose un sens secret, mythologique, religieux, métaphysique. Et d'ailleurs, même s'il nous paraît indispensable à la conquête d’un supplément d'investigations de rechercher les allusions et de lire entre les lignes, il convient d’autre part de ne s’aventurer qu'avec prudence sur ce terrain et de se montrer circonspect dans la mesure même où la pénombre, puis l’ombre, se font plus épaisses. A insister trop sur les crises secrètes indiquées par des signes mystérieux et à systématiquement chercher un double sens aux indications les plus naturelles, on court le risque de déformer singulièrement cette image réelle du poète que l’on voulait, au contraire, saisir derrière tous les obstacles. 11 y a sans doute des voiles qui gênent, raison de plus pour n’en point interposer de factices et se garder d’avoir à dissiper une obscurité que l’on a en partie créée. Il se peut que Hebbel ait été tourmenté à la pensée rétrospective des mauvais traitements qu'à certaines heures il fit subir à Elise lors de leur vie commune à Hambourg, que tout particulièrement le souvenir d'une de ses violences à l'égard de sa compagne alors qu'elle portait dans ses flancs celui qui devait être le petit Max, l'ait torturé et qu’à la mort et après la mort de l'enfant le repentir soit devenu cuisante obsession au point d'arracher au père en deuil des allusions où l’on peut discerner aussi bien l'exagération de l’affolement que la honte paralysante des demi-aveux ‘. 1l est également vraisemblable que la rupture avec Elise et le mariage avec Christine n'’allèrent pas sans déchirements ni heurts. Nous nous sommes efforcé de l'établir pour les débuts du séjour à Vienne et nous allons voir que les rapports ultérieurs conservèrent, en dépit et peut-être en raison même des efforts des intéressés quelque chose de forcé et de douloureux’. Nous n'avons pas dissimulé non plus la tendance du poète à enfler démesurément sa personnalité, à se comparer volontiers aux grands hommes, aux surhommes, à s'intéresser aux héros « au delà du bien et du mai », à explorer de préférence la psychologie des extrèmes, les sommets de la gloire et les bas-fonds du crime’. Mais représenter Hebbel purement et simplement comme un « mégalomane »
4, Cf. T,. 4968, 5458; Bw., V, 320; Nibelungen, v. 4539. — 2. Bastier, 69, — 3, Cf. supra, 424 et note. ;
4, Cf. Bastier, 25-35. — 5. Cf. Bastier, 35 et suiv., 44-57 et supra, 414-494, — 6. Cf. Bastier, 49-54, Kulke, 43 et supra, 181-182, 301, 438, 497-198 et notes.
NEBBEL,
déçu, « virtuose du remords », « passant sa vie à regretter sa première maîtresse toujours vivante et à détester la femme légitime qu'il avait épousée de gaîté de cœur, à jouer vivant au mort vis-à-vis de sa veuve morale », à payer à celle qu'il n'aime pas, en égards et en ménagements, tout le tribut de regrets qu'il s'interdit de laisser deviner à celle qu'il aime toujours, arrivant ainsi par une série d'humiliations volontaires au renoncement total sans laisser de ce martyrologe mystique autre chose que les traces les : plus discrètes à l'encre sympathique !, c’est là à notre avis une hypothèse bien compliquée et peu vraisemblable. Plutôt que de traiter Hebbel de « déséquilibré », de « vaincu de la vie » sans ressort et sans autorité ?, nous préférons, ici encore, lui faire crédit et nous en rapporter à un passage de son journal où il nous indique à la fois le véritable caractère de son écriture ésotérique et la méthode qu'il souhaiterait qu’on apportât à la déchiffrer : ïl avoue s'être servi de notations dont le sens complet et réel ne saurait apparaître qu’à l’auteur, mais en même temps il nous met en garde contre l'inventaire ridicule du bric-à-brac posthume et la mise aux enchères des corbeilles à papier de l’homme célèbre *. C’est, après l'analyse des détails vraiment caractéristiques, permettant de reconstituer l’évolution de l’individualité vivante, conseiller la traditionneile synthèse classique. Et nous estimons qu'une telle méthode n'exclut aucunément le souci de ne pas exposer seulement les relations de Hebbel avec tel ou tel écrivain, mais de le comparer à lui-même *.
Ces réserves faites, nous nous empressons de reconnaître que l'interprétation ésotérique peut être Judicieuse à propos de certaines poésies lyriques et en étudiant ces dernières nous ne manquerons pas d'y avoir recours *.
Revenons donc à l’année 1847 où nous ayons montré Hebbel en possession d’une femme aimée et de conditions d'existence lui assurant le luxe suprême pour un poète : des loisirs et la tranquillité d'esprit, la possibilité de ne pas sacrifier ou subordonner son art
1. Cf. Bastier, 60-66 et T., 2236, 3119, 3555, 3558, 3564, 3765, 4283, 4441. 454, etc.
2. Cf. par exemple, sur la représentation de Marie-Madeleine au théâtre des Arts, l’article de Ÿ. de Pawlowski dans le numéro du 15 novembre 1912 de Comaædia.
3. « Ist man auch kein Gœthe », conclut-il, « so steht man doch nicht so ganz tief unten, dass man ganz gegen Aehnliches gesichert wäre » (T., 4968).