DE L'’ANALYSE A LA SYNTHÈSE
Nous voici au terme de notre analyse. Nous avons tenu à la rendre aussi complète que possible et l'avons poussée jusqu'aux plus minutieux détails afin de saisir sous tous ses aspects la personnalité de Hebbel et surtout par adaptation de notre méthode au caractère éminemment aphoristique de son inspiration. Le nombre des épigrammes cet des glanures l’atteste du premier coup pour le lecteur le moins prévenu, de sorte que se borner à évoquer de grandes lignes eût équivalu à laisser échapper le contenu même de l’œuvre. On ne donne point l'idée d’une mosaïque en en traçant le cadre et son caractère d'ensemble ne peut résulter que de la multiplicité même des éléments, de la totalité des figures, de la netteté des démarcations et de la diversité des couleurs. Même en ce qui concerne la partie non épigrammatique de cette œuvre, nous avons été maintes fois tenté de passer sous silence telle bluette insignifiante, ou au contraire tel poème plus lourd de matériaux indigestes que d’enivrante beauté. Aucune tâche ne nous eût été plus agréable que de restreindre notre exploration aux oasis de fraicheur, de grâce et de mystère. Mais précisément alors notre enquête n’eût point été celle qui nous semble convenir à Hebbel. Il importait, à nos yeux, de mesurer toute l'aridité, toute la désolation de vastes régions de cette existence et de cette poésie afin d’en bien montrer les relations organiques ou, pour nous servir d’une autre métaphore que nous suggère Hebbel, nous avons cru devoir respecter l’inextricable enchevêtrement de toutes les dissonances, puisque, de l’aveu du poète, elles sont la condition même de ses
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harmonies. Ainsi nous avons exposé longueméënt et amplement commenté maint poème que nous aurions sacrifié de gaîté de cœur s'il ne s'était agi pour nous que d'établir la hiérarchie des valeurs poétiques dans le lyrisme de Hebbel. Mais ce n'était là que notre but essentiel. Nous nous sommes efforcé à la fin de chacune de nos étapes de suivre à la fois les deux invitations de Hebbel et de rendre justice également aux poèmes dont la Muse fut la Beauté et à ceux dont l’âme est le Caractéristique. Tantôt nos développements procèdent de l'admiration, tantôt, au contraire, ils tendent à la critique et, dans l’un et l’autre cas, s’inspirent de sympathie.
Nous ne nous sommes point dissimulé les difficultés et les dangers d'une telle méthode. À vouloir faire une-trop large place au détail, on risque de ne point mettre suffisamment en évidence l'essentiel. 11 est malaisé de ne jamais perdre de vue l'unité d'un paysage lorsqu'on est décidé à en savourer les multiples aspects en le parcourant d’un bout à l’autre par monts et par vaux au lieu d'en embrasser à vol d'oiseau le panorama. Maïs l’art de Hebbel, nous le répétons, a tout à perdre, tandis qu'il n’a rien à gagner à être contemplé de loin, ou, ce qui revient au même, de trop haut. Nous nous sommes donc résigné à préférer à tout autre moyen d'investigation la marche à pied, lente et obstinée, allant droit devant nous, montant et descendant tour à tour et quitte à nous arrêler sur tous les sommets, à jeter de la hauteur un regard en arrière sur le chemin parcouru et un regard en avant jusqu’à la prochaine crête. Mais trêve de métaphores! Comment avons-nous assuré ce que nous venons d'appeler la hiérarchie des valeurs poétiques? Quels résultats avons-nous obtenus à l'instant des haltes? En d’autres termes, il est temps de totaliser toutes nos synthèses partielles avant de formuler les conclusions générales.
Tout d’abord, nous avons apporté une préoccupation de synthèse au moment même, à chaque moment, à chaque pas de l'analyse. Nous avons examiné toutes les poésies et jusqu'aux moindres aphorismes, mais nous ne leur avons point donné à tous la même importance. Un poème nous a-t-il paru insignifiant? malgré sa longueur nous nous sommes contenté d'en mentionner le titre et la date. Quantité de fragments, d’épigrammes et de glanures ont été de la sorte purement et simplement enregistrés, pourvus d'un extrait de naissance. Une pièce, par contre, nous a-t-elle semblé présenter un réel intérêt? nous y avons insisté, indépendamment de sa brièveté ou de son étendue. Certains morceaux qui n'eurent aucunement l’heur de nous plaire nous ont arrêtés par leur difficulté et nous ne nous sommes reconnu le droit de les taxer à leur juste valeur qu'après les avoir minutieusement expliqués. De purs chefs-d'œuvre, enfin, ont été très rapidement présentés, car les chefs-d'œuvre se présentent eux-mêmes et se font valoir le plus souvent par leur propre vertu. Parfois une citalion, une allusion suffisait, parfois aussi nous n'avons pas pu nous défendre de reproduire intégralement des poésies connues et