PURE ER VE
L'HOMME ET L'ŒUVRE. e 827
entendre isolément chacun de ces témoins, elle n’a pas à redouter leur confrontation. Le juste milieu nous semble indiqué par les disciples de Hebbel plus nettement que par tous ses autres juges. De même quela critique moderne eut le mérite d'établir que Schiller abusa de son génie de discrimination en identifiant d'une part la poésie naïve et l’art antique, d'autre part la poésie sentimentale et l'art moderne, de même, les amis de Hebbel eurent l’immédiate intuition du mélange de classicisme et de romantisme que cette forte originalité recélait. C’est Debrois van Bruyck qui, dès l’apparition du recueil d'ensemble, s’empresse d'y découvrir, en même temps que des modèles de la plus solide poésie philosophique, d’autres échantillons « de la plus suave naïveté! ». C'est Bamberg qui, en conclusion de son article biographique, note dans la nature de Hebbel et dans son tempérament la plus irréductible combinaison d’élan et de retenue, de violence et de douceur, de spontanéité et de réflexion?. C'est Uechtritz qui, analysant sa forme d'imagination, y montre, indissolublement, organiquement associées, les données de l'intelligence et celles de la sensibilité5. C’est Kuh, enfin, de tous les disciples de Hebbel le mieux doué pour comprendre en particulier son lyrisme et dont les pages consacrées à l'appréciation des poésies sont la plus judicieuse en même temps que la plus éloquente protestation anticipée contre la condamnation en bloc et sans appel du poète lyrique. Nul ne fit plus vigoureusement justice de ces généralisations sommaires dont la critique de Paul Heyse n'était qu'un des premiers exemples et qui allaient accréditer la légende de Hebbel métaphysicien, victime de sa cérébralité tyrannique, incapable de refréner sa curiosité toujours en éveil, d’assouvir son inquiétude spéculative, de sortir des zones glacées de l’abstraction-et d'atteindre jamais, malgré tous ses efforts,
1. Oesterreichische Blätter für Literatur uud Kunst. Beilage zur Oesterretchisch-Kaiserlichen Wiener Zeitung, n° du 31 octobre 1857; cf. Bw., VI, 69-71 et notes. Ce fut là du reste le seul article que la presse viennoise consacra au recueil de 1857; cf. Kuh, IL, 415-416.
2, Cf. allzemeine deutsche Biographie. Article Hebbel, p.186-187; cf. de plus Bamberg, IT, 605 et suiv.
3. Cf. supra, 377, n. 1 et Bamberg, IT, 213 (lettre d'Uechtritz à Hebbel du 10 janvier 1855); cf. ensuite la lettre de Hebbel à Uechtritz da 19 mars 1855 (Bw., V, 218-224), celle d'Uechiritz à Hebbel du 17 mai 1855 (Bamberg, IT, 216-219); cf. surtout ce passage de la lettre de Hebbel à Uechtritz du 25 juillet 1855 : « Es ist unglaublich, obgleich tiefer gefasst, wie wenig Unverstand und bôüser Wille gegen ein zugleich energisches und sittliches Streben auszurichten vermôgen. So erscheint jetzt in New York eine Gesamt-Ausgabe meiner Schriften, das ist für meinen Verleger, der es mir kurz vor meiner Abreise jammernd anzeigte, nicht angenehm, mir selbst beweist es jedoch, dass Alles, was Geist, Herz und Phantasie in inniger Gemeinschaft hervorbringen, noch immer auf Erden Wurzel fasst » (Bw., V, 252. N. B. l'édition en question ne se trouve dans aucune bibliothèque américaine); Werner suppose (ibid., note) qu'il s'agissait peut-être seulement d’un projet; cf. enfin la lettre de Hebbel à Uechtritz du 12 mars 1857, à laquelle nous avons fait allusion à plusieurs reprises ; la lettre d'Uechtrits du 16 mai 1857 (Bamberg, Il, 239-243) et la correspondance échangée entre les deux amis à l’occasion de la publication du recueil d'ensemble (cf. chronologiquement : Bw., VI, 46, ligne 10 et suiv.; VI, 82-83 et suiv.; Bamberg, If, 251-252; Bw., VI, 128-129 et suiv.).
au domaine privilégié de l'imagination naïve et de la sensibilité normale, aux régions où palpite la. vie et que traversent les tièdes et murmurantes haleines de la vraie poésie !.
Pour notre part, nous n’irons pas jusqu'à l’apologie sans réserve du disciple favori?, mais nous nous refuserons à admettre les trop catégoriques sentences des détracteurs du maitre. Nous nous sommes efforcé, tout au long de notre analyse, de faire la part des deux éléments d'inspiration de son lyrisme : la réflexion et la sensibilité et de montrer que, d’un moment à l’autre de l’évolution du poète, bien mieux, d'une de ses pièces à l’autre, c’est tour à tour l’idée ou l'émotion qui prédomine. À ne considérer que les grandes lignes de l’époque de Wesselburen, il est intéressant de signaler la conversion de l'autodidacte, d’abord imitateur passionné de Schiller, puis disciple enthousiaste de Hoffmann et d'Uhland qui lui révèlent l’art naïf. L'étude chronologique des poésies de cette période nous a montré, toutefois, qu'en pratique et en ce qui concerne le détail de la production lyrique du jeune Hebbel, il est impossible d'établir une ligne de démarcation aussi rigoureuse et qu'au lieu de chercher à découvrir une solution de continuité, il est plus judicieux de suivre simultanément les deux courants d’influences divergentes. Nous les avons retrouvés en examinant le lyrisme de 1835 à 1842. Hebbel se rapproche sensiblement de Gœthe et s'inspire de lui, même dans ses poésies philosophiques, mais il n’en convient pas moins de distinguer, d’un bout à l’autre de ce recueil et à chacune des étapes, à Hambourg, à Munich, à Heidelberg, puis à Hambourg encore, d'une-part des pièces où l'imagination et la sensibilité ne sont nullement immolées au Moloch de la spéculation, d'autre part celles que la réflexion a desséchées et qui ne sauraient soutenir la comparaison avec les nouveaux modèles. Et c’est encore le même départ que nous avons pu faire, après être passé des Gedichte aux Neue Gedichie: Les voyages à l'étranger, les impressions des séjours à Copenhague et à Paris, mais surtout l’azur du ciel italien et l'intuition des chefs-d'œuvre de l’art antique, rien de tout cela ne laissa d’agir sur l'inspiration hebbélienne dans le même sens que déjà l'école d'Uhland et de Gœthe et de renforcer ses qualités de naturel, de fraïcheur, de
1. Cf. Kub, IT, 406-418, 466-467 et suiv.; sur les poésies des dernières années, cf. encore tbid., 480, 488, 490, 507-508, 512, 517-519 et enfin Bamberg, I, 99, 145-147. $
2. CF. en particulier Kub, IF, 409 : « Hebbel schlägt nur dort den lyrischen Ton an, wo der innerste Herzensgrund des Menschen gcetroffen ward, er gibt das zum lyrischen Klange gesammelte, verdichtete Leben wieder, er lässt das Gefühl oder den Zustand nicht ausschôpfen wie zuweilen im Drama, sondern er ergreift den Punct, wo das springende Leben noch der sinnlichen Hülle sich fügt, und hinter dem Bilde wallt und wogt jenes Unendliche und Ewige, das ihm erst den vollen Nachdruck verleiht, und in uns selbst die wundersame Erschütterung erzeugt, die wir Resonanz nennen ». Bartels (111-112) reprend ce jugement de Kuh et ajoute : « Im Grunde kommt die bei Hebbel besonders starke Resonanzwirkung natürlich von seiner mächtigen
Persünlichkeit »; et il cite ensuite celles de ses’ poésies qui lui paraissent les plus belles.
spontanéité, d'objectivité. Le lyrisme de Rome et de Naples célèbre un « et ego in Arcadia » vibrant de sincérité et souvent harmonieux : les inquiétudes philosophiques semblent par instants délaissées, oubliées dans ces brumes du Septentrion et, de plus en plus consciemment, le poète poursuit sa cure de beauté en même temps que son pèlerinage classique. Cependant, ne l’oublions pas, c'est dans ce second recueil que se trouve le long poème das abge-
.schiedene Kind an seine Mutter dont Hebbel était fier comme d’un
chef-d'œuvre et où nous n'avons pu discerner que la pire de ses élucubrations métaphysiques ‘; et il nous a fallu abandonner égale-
«ment, pour ne point nous faire l'avocat du diable, plus d’un des
sonnets composés en lialie. Puis c'est Vienne et le magique revirement de fortune, le mariage avec Christine, une existence assurée
et la possibilité de la consacrer uniquement à la poésie. Cette
sécurité, le bonheur domestique portent à leur plein épanouissement les fleurs de douceur et de sagesse que jusque-là avait toujours maltraitées ou menacées le sort adverse. Les profondes expériences de la maturité se succèdent, la tourmente révolutionnaire passe; aux satisfactions du foyer et de l'art s'opposent les déceptions de la vie sociale et non seulement les ordinaires et multiples contre-temps de la vie d'un homme de lettres, mais la très particulière hostilité d’un rival médiocre et tout-puissant. C'est à cette
époque que s’élabore le recueil d'ensemble de 1857, ajoutant aux
anciennes poésies quelques chefs-d'œuvre de forme vraiment classique, mais aussi, nous l'avons montré, certaines pièces moins glorieuses où reparaît le malencontreux penchant du poète à la méditation abstraite. La floraison des épigrammes atteste, du reste, tout au long de ces deux périodes, la curiosité toujours en éveil, l’inquiétude jamais apaisée du « Grübler » impénitent; on peut dire qu'elles naissent des laves de sa pensée volcanique, dont le tropplein se déverse alors de ce côté, libérant en quelque sorte un versant privilégié où, à l’abri des fumées et des scories, peuvent surgir les œuvres proprement lyriques et les productions mixtes, participant à la fois du lyrisme, de l'épopée et du drame. Enfin les honneurs tardifs et les désillusions suprêmes couronnent cette carrière et achèvent un apaisement fait à la fois de sage renoncement et d'ironique mélancolie; quand l'âge vient, les amis s’en vont, et la même heure où justice commence à être rendue au poète est celle qui lui signifie son congé. Les poésies des dernières années reflètent toute la grandeur et aussi la gravité hautaine de ce départ. L'harmonie de certains lieds, l’objectivité de mainte ballade, ia sublimité des pièces d’adieu témoignent que l'homme et l'artiste ne font plus qu’un et que cette individualité d'élite est, au terme de son développement, non plus seulement pénétrée des enseignements du classicisme, mais capable de les réincarner. Et en même temps, non seulement la production épigrammatique, jusqu’au
1. Cf. Bartels, 112 : « Sogenannte Reflexionspoesie findet man kaum beï
Hebbel, doch manche metaphysische Gedichte, die nicht voll anschaulich geworden sind ».
bout abondante, mais un certain nombre de poésies à tendances didactiques ou métaphysiques, très souvent la coexistence, au sem du même morceau, de l'inspiration objective et de la plus vivace spéculation, par instants une recrudescence de mysticisme qui rappelle les débuts du jeune Hebbel, tout cela indique assez que tout au long de son évolution s'accompagnent, s'accordent ou se contrarient, dans l’œuvre de notre poète, l'inspiration « naïve » et l'inspiration « sentimentale » et qu'il serait aussi vain de prétendre les départager selon les périodes de sa vie qu'injuste de sauvegarder la netteté de la classification en rangeant en bloc, d’un même côté, tout son lyrisme. -
Nous nous séparerons sur un point encore de l'apologiste Kuh, quelque cas que nous fassions de sa pénétrante caractéristique. «Étant lui-même, déclare Bamberg, de nature foncièrement lyrique, Kuh a mis le lyrisme de Hebbel — lequel a du reste une très grande valeur — au-dessus de son art dramatique, alors que les plus éminentes productions lyriques de notre poète comme Ziebeszauber, Zwei Wanderer, der Bramine, d'autres encore, sont précisément marquées au sceau du génie dramatique et tragique !. » Kuh n'est cependant pas le seul critique qui ait préféré le lyrisme de Hebbel à ses drames. « Hebbel, écrit le moderne Johannes Schlaf, n’esten somme pas un poète dramatique. Hebbel est poète lyrique; c’est un de nos plus grands compositeurs de ballades et l'auteur des Tagebücher, importants comme documents humains modernes; mais il commença à avoir fait son temps et à errer dès l'instant où il se crut la vocation dramatique”. » Il est intéressant de rapprocher de ces opinions de Kuh, de Bamberg et de Schlaf celle d'Otto Ludwig que nous avons entendu proclamer essentiellement épique le talent de Hebhel5. Il est intéressant surtout d'en rapprocher les déclarations de Hebbel lui-même, s'affirmant avant tout poète dramatique“. Ce troisième point de vue est également celui de
1. Article de l'al//gemeine deutsche Biographie, p. 185. — 2. Nord und Süd, XAXIII, 5 : das Idol ebbel: cf. encore Engelhard 1-2 : « Der Dramatiker Fr. Hebbel bricht sich zu dem dornenumwucherten Herzen des deutschen Volkes endlich mit aller Gewalt Bain; der Lyriker in ihm ist noch nicht so weit gekommen. Bis jetzt hat es nur wenige tiefer fühlernde Münner gegeben, die auch seinen Lyriken gerecht geworden sind; ich nenne Ochlenschläger, Groth, Schumann, Liszt, Gœdeke, Storm, von denen einige in dieser Seite seines Schaffens sogar das Wertvollere ja Dauernde seiner Lebensarbeit erbliicken wollten. Hebbel selbst schätzte seine lyrischen Arbeiten hoch:; die Lyrik war ja auch der Ausgangspunkt des machtvoll und breit dahinfliessenden Stromes seiner dichterischen Kraft. Dass er später zum Drama überging, hatte seinen Grund darin, dass für sein oft fieberhaft heisses und zum Ucberschäumen angeschwelltes Herz die Form des lyrischen Gedichtes zu klein und widérstandslos-zart war, als dass sie sein Lebensblut ganz und unverschüttet hätte anfnehmen künnen. Im Vergleich zu seiner Dramatik sind seine Lyriken quantitativ géringer, nicht qualitativ. Was er in die glasartigfeinen Gefässe der Lyrik an Gedanken, Gefühlen und Erlebnissen eingegossen hat, ist ein Zauboertrank, der mich wenigstens zu dem Ausspruch berauscht hat : Hier ist ebenso Grosses wie in seinen Dramen, — wenn nicht gar Grôsseres! », cf. enfin cbid , 42-43, "
3. CF. Bw. VI, 230, Bartels, 111 et supra, 631. — 4. Cf. supra, 373, 627 et suit, Bw. VI, 291,261 et 702.
Heine et de maint critique moderne!. On tire argument de ce que l'élément dramatique doune à ses poésies une note toute parüculière pour en conclure à la supériorité du poète tragique sur le poète lyrique?; mais nous avons discerné, d’autre part, qu'il est possible de retrouver la veine lyrique dans tous les drames de Hebbel et nous ne croyons aucunement avoir établi par là la prééminence du lyrique sur le dramaturge. Il nous semble que la divergence même des impressions à cet égard atteste assez qu'il serait vain de prétendre trancher la question en formulant une sentence de plus. La seule remarque objective qu'il nous paraisse possible et même important de faire est de constater que, chez Hebbel, lyrisme et drame se complètent et s'associent indissolublement et que c’est dans cette complexité même qu'il faut discerner son originalité profonde. « Dans l’un et l’autre genre, écrit R. M. Werner, il éveille une impression d'âpreté et même de rudesse, et les beautés caractéristiques ne se révèlent que par une insensible progression, mais le lyrisme trahit plutôt que le drame les douceurs de sa nature. Son lyrisme aussi ne s’en tient Jamais à l’objet immédiat, mais le raccorde aux horizons lointains, infinis, car Hebbel était absolument incapable de créer différemment; son lyrisme aussi développe à l’occasion du phénomène particulier la loi générale, sauf que le cadre plus restreint du poème lyrique exige un tour de main plus léger et fait son profit de la technique procédant par touches évocatrices, par allusions et par suggestions, technique qui était tout à fait dans la manière de Hebbel#. » Ainsi définis les rapports des deux genres, considérés comme extérieurs l’un à l’autre, on pourrait poursuivre cette analyse en étudiant leur interpénétration et c’est alors au creuset d'une même pièce lyrique que l’on surprendrait dans sa genèse le vivant amalgame de dureté et de tendresse, de pensée rigide et de molle sensibilité. Cette complexité organique d'inspiration explique que Hebbel ait de préférence cultivé la ballade, participant à la fois du drame, de l'épopée et du lyrisme, et le genre annexe de l'épigramme, plus hospitalier à l'imagination spéculative. Nous l'avons vu, de temps à autre, réussir dans le « lied », qui est le lyrisme pur, et telle de ses pièces de circonstance, mainte de ses poésies diverses nous a ravi. Mais on ne saurait le nier, ce n’est pas dans le lyrisme proprement dit qu'il excelle, c'est dans les genres mixtes". De là à ne voir dans
1. Cf. Kulke, 68 et Müller, 9-10, — 2, Cf Bamberg (supra, 830 ct n. 1) et Müller, 10; ce dernier critique invoque l'autorité de Werner dont il cite la Einleilurg, NII, p. xzix. Mais Péditeur critique se contente d'indiquer la Jarenté du dramaturge et du poète lyrique sans même poser la question de la supériorité de l’un et de l’autre,
h. Pour l'épigramme, nous nous contenterons de renvoyer aux développe ments de nos chapitres spéciaux; pour la ballade, cf. literarisches Echo du 15 mai 1902, Hans Benzmann : die deutsche Ballade : « Hebbel steht auch hier allein. Auch er hat Balladen geschrieben im \olkston: aber die Persônlichkeit mit ihrer Schwere und Tiefe durchbricht gleichsam wie ein erdgeborener Riese die leichten Erdschollen, und ein eigenartiges Gebilde steht vor uns, das uns immer mit den durchbohrenden Augen seines Schôpfers ansieht und
l'ensemble de son lyrisme que la réflexion et à lui contester tout sentiment, il y a un abîme!.
Le danger des simplifications apparaît encore si l'on tente de diviser la difficulté en qualifiant de lyrisme philosophique les productions de Wesselburen et les pièces du recueil de 1842 et de sauver du naufrage le second recueil et les poésies de Vienne : le séjour au pays classique, et le climat méridional opéreraient dans le tempérament et dans la manière du poète une sorte de transformation radicale; insensible auparavant à d’autres séductions qu’à celles de l’austère mais absorbante métaphysique, « la douceur italienne » toucherait comme une grâce magique le cœur du rude Dithmarse; la lumière méridionale écarterait victorieusement les brumes de la spéculation, détournerait l'imagination de la poursuite du Noumène, squelette desséché, et lui révèlerait une réalité plus proche et plus attrayante, la fraicheur et le charme du monde vivant des formes. On peut ne pas se dissimuler limportance de l'influence du Midi sur la poésie de Hebbel et se rendre compte des progrès vers l’apaisement et vers l'harmonie que témoignent les Neue Gedichte et cependant ne pas se laisser entrainer à schématiser ainsi son évolution?. Le poète lui-même paraît avoir cédé différentes fois à une tentation de ce genre et ne s'être soucié qu'après coup d'accorder ensemble ses propres généralisations. Il commence, pendant son second séjour à Hambourg, par opposer la sérénité gœthéenne au pantragisme shakespearien et préfère alors la beauté parfaite, réalisée sans efforts et sans dissonance à la beauté conquise au prix d’une lutte longue et douloureuse *. Deux ans après, il s’avise d’une tout autre interprétation de la dissonance, mais c’est justement en Italie, au pays de la limpidité divine et du farniente voluptueux, sous le ciel où Gæthe « laissait son œil devenir lumière » que Hebbel renverse l’antithèse précédente et définit la vraie beauté « résultat d’un combat “ ». C’est ce second genre de beauté qu'il revendique pour celles de ses poésies lyriques italiennes qu'il considère comme ses chefs-d'œuvre : Liebeszauber et das Opfer des Frühlings et à Vienne, en 1847 et en 1848, il n'hésite pas à se déclarer de plus en plus hardiment supérieur à Gœthe qui ne réalisa le Beau qu’en se dérobant à l'épreuve suprême, et supérieur à Kleist, qui y succomba. Il oppose, d'autre part, la même période, où il se dit capable de représenter le Beau et l’époque précédente, où ses œuvres n’exprimaient que le Caractéristique ÿ. Le 3 février 1849, il découvre une nouvelle antithèse, das immer auch von dem Erddunst seiner norddeutschen Heimat umwittert ist. Man vergleiche die herrlichen Schôüpfungen : ein Dithmarsischer Bauer, der Haideknabe, ?s ist Mitiernacléé, Virgo et Mater, das Kind am Brunnen, die heilige Drei, das Korn auf dem Dache »; cf. encore notre bibliographie.
1. Sur cette. question si controversée, cf. notre bibliographie systématique.
2. Cf. Werner, 267-268 et supra 505 et suiv., 536 et suiv. — 3. Cf. T., 2149 (1° octobre 1840) et 2269 (12 février 1841).
h. Cf. T., 2776 (Hambourg, août 1843) et 3257 (Rome, 18 octobre 1844). — 5. Cf. Bw. INT, 218-219 (Rome, 3 mars 1845); IV, 43, 67-68, 72, 87, 124 (Vienne, 23 juin, 15 novembre, 22 décembre 1847; 27 janvier et 16 juin 1848); cf. encore supra, 460-461, 478 et suiv., 505 et suiv.
celle qu’il formule en ces termes : « Mariamne est belle, tandis que Judith est sublime ! ». Ce sera là désormais la ligne-frontière selon laquelle il divisera en deux régions bien distinctes l’ensemble de son œuvre : « On peut, écrit-il le 15 septembre 1852, distinguer dans ma carrière poétique deux périodes, La première va de Judith à Hérode; dans cette première période j'ai certainement peint comme dans l’autre la lumière, mais toutefois la plupart du temps par l'ombre, et l’on peut trouver qu'à mes œuvres d'alors manque la conciliation, l’expiation, si l’on exige absolument — et à tort — qu'un dénoûment de cette sorte fasse partie intégrante du drame. La seconde période commence à Hérode et embrasse toutes les compositions ultérieures, à l'exception du 7rauerspiel in Sicilien, qui, en tant qu'unique en son genre, et quelque témérité qu'il puisse y avoir là, a sa loi propre. Les œuvres de cette période, personne ne contestera qu’elles contiennent le dénoûment conciliateur, si par ailleurs on s'accommode du seul qui soit possible dans la tragédie et si l’on n’exige pas que les conflits que le poète résout dans leurs lignes générales soient également résolus dans les individus qui les représentent; ce serait évidemment déformer et dissoudre les individus et par conséquent détruire le principe même du drame?. » La Beauté que Hebbel oppose donc en définitive à la Sublimité représentée jadis, c’est la beauté pantragiste : elle n’exalte plus l'individu qu’en le subordonnant à la loi de l’univers, elle n’éclate pas dans la caractéristique analytique des individus, mais dans la synthèse des idées; elle ne représente pas des existences isolées et singulières, mais des rapports d’existences et, derrière toutes les antinomies, l'unité cosmique.
Mais telle était bien déjà l’antithèse que, dans son lyrisme, le poète nous avait indiquée avant son /Zerodes und Mariamne et en opposant le Beau et le Caractéristique à propos de pièces telles que Liebeszsauber et das Opfer des Frühlings, en évoquant, dans des poésies comme cine Pflicht, das Mädchen im Kampf mit sich selbst et dans le motif si souvent repris de la pluie de fleurs, Le « frisson de la Beauté devant elle-même », l'instant où l'individu prend conscience de l'apogée où son harmonie s'accorde avec l'harmonie de l'univers, en même temps que de l'instabilité tragique de ce moment suprême *. Hebbel se rend compte lui-même que, sous ce rapport essentiel encore, l'évolution lyrique a précédé l’évolution dramatique . Aussi, quelques semaines avant la déclaration que nous venons de lire, avait-il précisé ce point dans une autre déclaration analogue. Il écrit le 9 août 1852 : « Je crois que dans mon développement il faut distinguer deux périodes. La première va de Judith à Hérode et embrasse l’époque des efforts et des luttes; l'autre va de Hérode à aujourd'hui et était annoncée par les poésies” lyriques. Les œuvres de la première époque sont, il est vrai, volcaniques et sanglantes, mais le feu, si sombre soit-il, est de bon aloi et le sang, je puis le dire, mon sang propre; la comédie est
1. Bw. IV, 145. — 2. Bw. 55. — 3. Cf. supra, 478 et suiv. et 499 et suiv., toutes les poésies italiennes. — 4. Cf. Werner, 267-268.
HERBFI,
peut-être encore plus âpre au fond, que Îles tragédies. Les œuvres de la seconde période transportent dans une autre région et démontrent, je l'espère bien, que mes efforts et mes luttes ne furent pas vains; du moins, à chaque étape que j'ai laissée derrière moi, l'horizon s’est toujours plus éclairci, mon regard s’est fait toujours plus limpide, et ainsi mes drames, quelle que soit leur valeur aux yeux du monde, sont inestimables pour ma propre destinée’, » À ne considérer que le lyrisme, il nous semble qu'on pourrait être plus catégorique encore que ne l’a été le poète et qu'au lieu d'opposer l’une à l’autre les deux moitiés de sa vie, il faut remonter jusqu'à Wesselburen pour y retrouver les deux éléments de l’antithèse : Force et Beauté, Dissonance et Harmonie. Cette antithèse, nous l'avons signalée en distinguant dans les poésies du Jeune Hebbel les métaphores caractéristiques et celles où se manifeste uniquement le goût du Beau et le désir de l'exprimer. Nous l'avons signalée surtout en opposant dès Wesselburen les deux courants d’influences, l’un dérivant de Schiller et des représentants de la poésie « sentimentale », l’autre de Gœthe, d'Uhland, de Heine, du Volkslied et alimentant les dispositions « naïves » de Hebbel?. Remonter à Wesselburen, c'est remonter à la source véritable : la nature même du poète, sa forme originale d'imagination. Là est le point organique où s’attachent et se rejoignent solidement les deux fils qui se déroulent en apparence indépendants de l’un à l’autre et d’un bout à l’autre de ses recueils : le sentiment et la réflexion. Tel est, en ce qui concerne le lyrisme, le commentaire à donner de la réponse du Sphynx à lui-même et qui tient tout entière dans ce mot : l'Homme.
C'est ce dont s’est rendu compte de plus en plus nettement la critique moderne. D’innombrables articles de journaux et de revues se sont attachés à nous révéler sous ses plus divers aspects cette énigmatique personnalité *. Nous avons analysé en détail, au cours de notre travail, les études de Neumann, Patzak, Fries, Engelhard, Bieder, Müller, Zincke, Wunschmann et Fischer. La controverse s’est poursuivie sur la question essentielle du dosage de la réflexion et du sentiment dans le lyrisme de Hebbel. Les plus sévères renchérissent sur la sentence de Treitschke et ne se contentent plus de relever dans ces poésies « un résidu non assimilé de réflexion », mais condamnent impitoyablement Hebbel à n'être qu’un « Problemdichter * ». Les plus indulgents vont, par contre, jusqu’à nier que la réflexion soit un élément constitutif de ce lyrisme 6. D’autres s'’accommodent de la solution intermédiaire, mais insistent sur la prédominance de la réflexion’. Le meïlleur guide est, à nos yeux, l'éditeur critique qui, dans sa monographie de 1905, atténue sensi- 1. Bw. VIII, 47-48; cf. Bw. V, 370 l’allusion de Saint-René Taïllandier à ce passage de la lettre de Hebbel.
2. Cf. supra, 78, 102, 141-143. — 3. C£. supra, 787 et n. 4. — 4. Cf. bibliographie. — 5. Cf. bibliographie. — 6. Cf. supra, 829, n. 1, l’opinion de Bartels. 7. Of. Winterfeld (489-492), reprenant l'opinion de Th. Poppe (Palästra, VU, Berlin, 1900), le critique rapproche d'un passage que nous avons cité plus haut (Bw. I, 370; supra, 379) un passage de Judith, W. I, p. 48, ligne 19 et suiv.
blement l'opinion un peu sévère qu'il avait émise quinze ans plus tôt dans ZLyrik und Lyriker et caractérise excellemment l’évolution de Hebbel poète lyrique! ; ses développements sur la forme lyrique, en particulier, constituent le plaidoyer le plus objectif et le plus modéré qu'on puisse opposer aux réquisitoires des outranciers ?, R. M. Werner lui-même avoue l'extrême difficulté qu'il y a à assigner à [Hebbel sa place convenable parmi les poètes lyriques allemands. Mais il finit, dans le tableau qu'il esquisse et dont Gœthe est le centre, par le ranger du côté gauche, du côté de Schiller et par le qualifier de « Grübler » à technique inductive (Streben vom Realen zur Idee). Nous avons déjà, à propos du recueil des Gedichte, admis la caractéristique, mais formulé, quant à la classification, toutes nos réserves et l’analyse des recueils ultérieurs de Hebbel et des poésies de ses dernières années, loin de nous faire revenir sur cette appréciation, n’a pu, nous l'avons vu, que la confirmer. Nous nous défierons donc jusqu’au bout des
formules trop générales et des schématisations trop systématiques
et persisterons à affirmer, en fin de compte, l’irréductible idiosyncrasie de Hebbel. Ni « sentimental » pur au sens de Schiller et à l'instar de Schiller, ni foncièrement « naïf » comme l'était Gœthe, sa personnalité nous paraît réaliser, à ses divers moments, toujours une sorte d'équilibre instable entre des contrastes : l’ensemble de son évolution nous le présente comme à la fois idéaliste au sens le plus élevé du mot et réaliste des plus vigoureux et, de même qu’en étudiant ses conceptions politiques et sociales, nous nous sommes efforcé de réduire à l'unité organique les apparentes antinomies de son inébranlable conservatisme et de ses tendances révolutionnaires les plus hardies ‘, de même il nous paraît, pour nous servir des termes mêmes de Hebbel, que sa poésie, considérée dans sa totalité, est avant tout un compromis entre le romantisme et le classicisme et que, de plus en plus consciemment, « l'harmonie » classique y accepte, accueille et résout la « dissonance » romantique Ÿ.
1. Cf. Hebbel, sein Leben und Wirken, p. 163-167 (les Gedichte de 1842), 190- 191 (poésies de Copenhague), 226 (Paris); 240, 243, 267-268 (l'Italie, école de Beauté); 329-332 (l'édition de 1857); 359 (les dernières poésies); cf. Linleilung, W. VIE p. xLvir.
9, Cf. ibid., 330-332 et Kurz, Deutsche Literaturgeschichte, 193 et suiv. — 3. Cf. supra, 378-379 et Lyrik und Lyriker, 288-290 et 322 : Tabelle der lyrischen Dichter; cf. ibid, 139-139, 146-148 les Tabellen der lyrischen Gattungen.
4. Cf. supra, 594-603. — 5. Cf. l'opinion de Paul Herbst (der Tag, 1909, n°219) condamnant Hebbel comme « foncièrement romantique » et celle de Julius Bab représentant Hebbel comme le premier vainqueur dans la lutte contre le romantisme (Die Bedeutung Friedrich Hebbels (sozialistische Monatshefte du 13 mars 1913, p. 288) : Bab cite le passage suivant du journal : « Heiliges Licht, das alles scheidet! Du wachst die Dinge, beleuchtest sie nicht bloss! Ohne dich ein Chaos » (T., 4231), et le critique conclut au sujet de cette « profession de foi antiromantique » : « Wie gewaltig muss der Sinn für /ndividualität, Form und Grenze, für Leben, Geniessen und Arbeiten, kurz für Wesen und Wert der Realität in diesem Dithmarschen gewesen sein, wenn er, dem Druck der engsten Grenzen, dem finstersten Kerker der Realität entspringend, doch niemals zum Schwärmer wurde, niemals ekstatisch oder
Aussi serait-il vain de prétendre circonscrire cette individualité par l'épithète de « Grübler » et injuste de vouloir réduire Hebbel en tant que poète lyrique aux proportions d'un simple avant-coureur d’un Dehmel, épanoui dans le modernisme‘. Hebbel a dès aujourd'hui la « niche » qu'il ambitionnait au panthéon du classicisme allemand. Ses compatriotes s'accordent à reconnaître à sa personnalité plus de puissance encore qu'à sa poésie et depuis la publication des T'agebücher en 1885, depuis surtout qu'en 1893 ses œuvres sont tombées dans le domaine public, son influence n'a . cessé de grandir et sa réputation de se hausser jusqu’à rayonner à l'heure actuelle d'un véritable prestige national. Certes, denombreux adversaires ne manquèrent pas d'intensifier par leurs attaques cette popularité grandissante, mais la fidélité des admirateurs du poète n'en fut que fortifiée et le zèle de ses partisans accru et excité?. D'importants ouvrages virent récemment le jour, solidement étayés sur l’admirable travail préparatoire de R. M. Werner. Les recherches de Paul Bornstein et son édition chronologique achèveront de combler certaines lacunes *. Des nombreuses publications du centenaire, nous nous garderons de considérer comme quantité négligeable la propagande symptomatique de vulgarisalion. Mais nous avons distingué particulièrement, comme confirmant nos conclusions, le numéro spécial de la /ugend et un article des Sozialistische Monatshefte où se trouvent caractérisées à la fois l'originalité hebbélienne et sa parenté profonde avec la personnalité gæthéenne ‘.
Tieck voyait en Hebbel une des individualités les plus éminentes quil eût connues depuis Gœthe’. Wilhelm Jordan allait jusqu’à saluer en lui l’héritier du maîtref. Grillparzer déclarait,
ar contre, que personne au monde ne pouvait avoir d'influence sur Hebbel et que Gœthe lui-même, s’il eût vécu à la même époque, n'aurait eu aucune prise sur lui ’. Une chose est certaine, c’est que,
zynisch die Wirklichkeit verlästert, die Form verhôhnt hat »; cf. Paul Bornstein : Jugend, 1913, n° 12 : Friedrich Hebbel-Nummer (conclusion).
1. Cf. supra, 617 et n. 2. — 2. Voir notre bibliographie systématique et la conclusion de Bornstein (Jugend, 1913, n° 12, Friedrich Hebbel-Nummer) : « Vielleicht ist Hebbel Gärungselement in unserer Zeit künstlerischen Uebergangs, Grenzscheide der Geister, die er lockt und schreckt. Wie Hebbels Kunst mit ihm selbst steht und fällt, so wäre ihn nachzuahmen sicher vom Uebel, Vielleicht also sollen wir von ïihm selbst lernen, ihn zu überwinden. Wollea wir das, so haben wir nicht mit abgezehrten Einwänden kritisch ihn zu bebeckmessern, sondern von ihm zu lernen, was er zu lehren hat, »
3. Cf. bibliographie. — 4. Cf. bibliographie. — 5. Cf. Kuh, II, 320-321.
6. Dans la parabase du second volume de son Demiurgos, 3. Theile, Brockhaus, 1854 (cf. T., 5374 et Bamberg, I, 448 et note). Le 18 décembre 1857, Jordan prie Hebbel de lui envoyer un exemplaire de ses Gedichte et lui offre d'en faire paraitre le compte rendu dans le Francfurter Museum (Bamberg, I, 152) ; Hebbel les lui envoie le 17 févrie: 1858 et lui demande en échange « eine gründliche Beurteilung eines Menschenlebens, und was ist eine Gedichtsammlung, die zu existieren verdient, anders? » (Bw., VI, 112).
7. T., 5936. Victor Hehn dans son introduction : Deutsche Dichtung nach Schiller und Gœthe (Ueber Gaœthes Gedichte, Cotta, 1911, p- 1-59) ne fait même pas mention de Hebbel. Avenarius, par contre, lui réserve une place privilégiée dans son Hausbuch deutscher Lyrik (München, Georg D. W. Callwey)
comme le remarque son biographe et disciple favori, Hebbel n'avait point la fantaisie légère d’un Gœthe ou d’un Shakespeare !:
il lui manquait cette mobilité divine, cette ironie souveraine qui
permet à certaines heures à ces privilégiés de s'élever d’un coup d'ailes, sans effort, au-dessus des brumes de la pensée et des régions sombres de la souffrance, en pleine lumière. Hebbel aimait l'oiseau plutôt nostalgiquement que par affinités et par cette lacune, il ne diffère pas seulement d’un Gæthe ou d’un Shakespeare, mais des Grecs : son esprit ne s’est point affermi à pratiquer la maïeutique à la fois vigoureuse et déliée d’un Socrate, sa pensée ne s’est point assouplie à la dialectique subtile d’un Platon, à la satire
ailée d’un Aristophane. Ce qui le sépare de Gœthe, c'est toute la
distance du sourire hellénique au sérieux germanique. A le comparer à d'autres modernes et à des musiciens, c’est Beethoven qu'il évoquerait souvent, mais presque jamais Mozart. Son génie est un génie de lutte son Jeu est un Combat?. Ainsi lui-même a parfaitement défini la différence essentielle qui le distingue de Gœthe, en opposant à l'harmonie réalisée comme en se jouant l’harmonie conquise au prix de douloureux efforts et finissant par assimiler victorieusement la dissonance.
Ce qui demeure commun entre lui et Gæœthe, c’est le sérieux, car la Muse de Gœthe avait appris des Grecs à montrer le front lisse, les yeux limpides, le visage souriant des êtres qui savent s'envoler, mais derrière ce masque, le Germain dissimulait les rides du docteur Faust et toutes les sombres ardeurs de son âme profonde. Ce qui demeure commun entre lui et Gœthe, c’est la conception véritablement religieuse de la valeur de la personnalité humaine et de la dignité de l’art?. Ce n’est pas seulement son esthétique qui, d’un bout à l’autre, demeure sous ce rapport d’une conséquence et d’une
1. Cf. Kub, IT, 477-478 et Otto Ludwig : Shakespeare-Studien : Shakespeares Phantasie. — 2. Cf. J. Bab : Sozialistische Monatshefte du 13 mars 1913, p. 289 : « Sein Leben wächst nur aus dem Gefühl des Kampfes, aus dem Kontrast.., ».
3. Cf. supra, 354, le sonnet : an die Kunst; cf. encore cette caractéristique de Gurlitt ({riedrich Hebbels Beziehungen zu dem Landschaftsmaler Louis Gurlitt, von Professor Dr. Ludwig Gurlitt-Steglitz. Westermanns Monatshefte, 1907) : « Ihm war die Dichtkunst gleichsam seine Gottheit. Mit dem heiligsten Ernste machte er sich daran, das Gedachte und Erfundene niederzuschreiben., Er glaubte sich berufen, die vorigen Gesetze der Poesie, auf der Tafel, auf welcher sie nach und nach überkritzelt seien, wie mit einem Schwamme wieder zu reinigen. Ihm wäre es unmôglich gewesen, und wenn er darüber hätte verhungern müssen, ebwas zu schreiben, was, nach seiner Meinung, nicht den hôüchsten Anforderungen an den Dichter entspräche »; rapprocher enfin la conclusion de l’article de Paul Bornstein (Jugend, 1913, n° 12 : Friedrich Hebbel-Nummer) : « Zweierlei lehnte seiner Zeit Hebbel ab : Schillerisches Epigonentum und junges Deutschland; zweierlei würde er heute bestimmt von sich weisen; Kunst als nackte Konterfeiung des Wirklichen ohne hôheren Gesichtspunkt, den Naturalismus; aber auch Kunst als reines Spiel mit den Dingen und Formen, Romantikerei und Aesthetentum. Wie er selbst seine Tragôdie in Beziehung setzt zum dunklen Urgrund sitilichen Seins, so lehrt er, dass grosse Kunst môglich nur auf der Grundlage einer tiefen und umfassenden Weltanschauung, dass diese aber môglich nur auf der Grundlage einer tiefen und umfassenden Persônlichkeit. Rein ästhetische Bewertung führt nicht ans Ende von dem Phänomen Hebbel, die Persünlichkeit, das ist’s immer wieder, Als Otto Ludwig die Nachricht von Hebbels
intransigeance absolues, Hebbel montrant comme l’auteur de Dichtung und Wahrheit l'organique enchevêtrement de la poésie et de la vie, proclamant comme Schiller que : « tout ce que le poète peut . . . LE 7 L:
nous donner, c’est son individualité » et ne cessant d'affirmer que, chez le véritable artiste, Le talent est inséparable du caractère’. Le lyrisme est, en-ce sens, plus encore que les déclarations théoriques, une « profession de foi, une confession ». « C'est, écrit un critique, la richesse de l'expérience et la sincérité de l'émotion qui rehaussent tant l'attrait des poésies de Hebbel : le sérieux profond, reli- . « 2 » # 2 L
gieux, de l’homme parvenu à sa maturité ou conscient qu'il s’en rapproche. Au premier coup d'œil, à première lecture, beaucoup de ses pièces nous déconcertent par une certaine rudesse. [l nous faut d’abord descendre dans les profondeurs et tâcher de percer l'écorce par la chaleur de notre sympathie. Alors resplendira à nos yeux la vraie nature, de bon et solide aloi, du Germain du Nord; alors nos regards apercevront les trésors que ce cœur tendre dissimule pudiquement; ils pénétreront dans le sanctuaire d’une âme virile, délicate et chaste et d’une profonde pureté; alors nous en apparaîtra la vie, extérieure et intérieure, dans toute sa limpidité ?. Parfois il semble que Hebbel ait longtemps lutté avec lui-même avant de se résoudre à exprimer le plus profond de son âme; cette mise à nu, on dirait qu'il la regrette au moment même où la création s’accomplit, où le voile tombe et qu’alors son âme se replie craintivement et ne laisse qu'entrevoir, deviner, comme derrière une buée, ce qui se passe au fond du cœur du poète, de combien de blessures le sang s’en échappe, combien de courants d'émotion le traversent ÿ. » Et le même critique déduit fort judicieusement de ce caractère éminemment personnel du lyrisme de Hebbel, le nombre restreint de ses adeptes; le profane, le lecteur superficiel ou même purement réceptif, est vite dérouté par cette confession à mots couverts et par allusions voilées; le mystère ésotérique ne s’éclaircit qu’à l'intuition de natures congéniales, qu'à la sympathie active, Tode erhielt, schrieb er in seinen Hauskalender : « Wieder einer und wohl der Beste unter den wenigen dahin, denen es noch mit der Kunst eën heiliger Ernst; ich werde ihn nicht vergessen; mir ist, als wäre mir ein Bruder gestorben », Otto Ludwig aber war immer Hebbels schärfster Kritiker gewesen. Der so vornehmen Anerkennung des zeitgenôüssischen Gegners wird eine zwiesfältig gestimmte Gegenwart sich nicht entziehen künnen. Es war Hebbel heiliger Ernst mit der Kunst : mich dünkt, auf dem Boden dieses Urteils künnen wir Alle, Norddeutsche wie Süddeutsche, Zweifler und Bewunderer, einträchtig und ehrfurchtsvoll vor Hebbels Bilde an seinem Gedenktage uns zusammenfinden ». — 1. Cf. T., 441; Bw., I, 253, ligne 21 et suiv.; T., 1076 (Munich, 30 octobre 1836, 18 janvier et 3 avril 1838) et Bw., VI, 112 (Vienne, 17 février 1858); cf. nos chapitres d'esthétique, et en particulier supra, 634- 638 et notes, 642-643 et notes. — 2. Cf. supra, 342 et VII, 174 les derniers vers de la pièce : das Licht will sich verstecken :
O Licht, versteck’ Dich immer,
Wohin noch Keiner drang.
Es wird in Deinem Strale
Die grauenvollste Nacht
Vielleicht mit einem Male
Ein reicher Wunderschacht.