Winterfeld
L'HOMME ET L'OŒUVRE. 839
inlassable des initiés!. Nous touchons ici à l'essence même du lyrisme de Hebbel, au centre de sa ressemblance avec Gœthe, à ce « feu souterrain » qui, chez l’un comme chez l’autre, circule aux profondeurs du subconscient?. C’est là que leur art se rejoint, tandis qu'éclate au grand jour la concordance de leurs doctrines. Organicisme, Totalité, Santé, telles sont, nous l'avons vu, les formules de leur esthétique *. Le commun mot d'ordre de leur tech-
nique est le mot : Mesure et ils l’appliquent avec une égale constance dans leur art et dans leur vie‘. C’est aux vertus de la même, de l’unique, de l’éternelle fontaine de Jouvence : la source classique que leur poésie doit sa fraîcheur vigoureuse. De même que le contraste de virilité héroïque et de tendresse toute féminine se retrouve identique chez le poète dramatique qui immortalisa tour à tour Gœtz et Gretchen et chez celui qui conçut, après Holofernes, Genoveva; de même cette opposition essentielle reparaît dans le lyrisme des deux poètes. On dirait faite pour Hebbel l’apostrophe prophétique du Prométhée de Gœthe :
Hier sitz’ ich, forme Menschen
Nach meinem Bilde,
Ein Geschlecht, das mir gleich sei,
Zu leiden, zu weinen,
Zu geniessen und zu freuen sich
-Und dein nicht zu achten, Wie ich 5! -
N'est-ce point l'héritier de cette force et de cette sagesse qui s'affirme dans des poèmes comme Diocletian et der Bramine, où le héros &ne dépose les armes que parce qu’il a vaincu 5 »? Et Hebbel
1. Winterfeld : « Die tiefsten Schôpfungen Hebhbelscher Lyrik fordern zum vollen Genuss Naturen, die mit seiner Seele mitleben, sich in die geheimsten Fasern seines Innenlebens hineinversenken kônnen, denen sich aus kleinen Zeichen, aus zarten Andeutungen tiefe Blicke in den Grund der Seele erschliessen, die das Wort aus Novalis’ Fragmenten erfüllen : « der wahre Leser muss der érweiterte Autor sein ».
2. Cf. supra, 80; T., I, 136; Werner, 331-332 rappelle les jugements de Schumann, de Môrike, d'Uhland, d'Uechtritz et conclut : « nur ein Kritiker sprach von der Phantasie, die unterm Eise brütet, muss also doch wenigstens das « unterirdische Feuer » so gefühlt haben, wie etwa der junge Hebbel an Gœthes ihm noch unerschlossener Lyrik »; cf. encore et surtout, du même critique, VII, Ernleitung, p. xLvr1 et suiv. : Unterirdisches Feuer.
3. Cf. nos chapitres d'esthétique, le début de l’article de Bornstein dans la Jugend, 1913, n° 12, et en particulier, T., 1772 et supra, 763 l’épigramme : Tugend nennt ihr's. ; |
L. Cf. supra, 835 et n. 5 et Julius Bab (Sozcalistische Monatshefte du 13 mars, 1913, p. 288) : « Dass der so lange und schwer Geknechtete sich nie im Gefühl seiner Freiheit überhob, dass er bei dieser planvoll stetigen Pflichterfüllung blieb, das macht die grosse Gemeinschaft Hebbels mit der Lebenshaltung Gœthes aus »; cf. encore ibid., 293 : » Dieser Konservatismus, der aus Hebbels Kult der individuellen Form notwendig folgt, ist ein kosmisches Princip, wie es auch Gœthe hatte, ist die Gegnerschaft eines gläubigen Realismus gegen das romantische Chaos und nicht im mindesten identisch mit irgendeinem historischen Konservatismus, der bestimmte Formen gerade für unentbehrlich hält ». :
5. Cf. Bartels, 117 et l’article du même critique dans Velhagen und Klasings Monatshefte, Bielefeld, 1907, Heft 10; cf. encore Rede zur Enthüllung des Hebbel-Denkmals in Wesselburen am 2. September 1887, von H. Krumm, p. 10 et 13. — 6. Cf. J. Bab, Socialistische Monatshefte du 13 mars 1913, p. 29%.
n'hérita-t-il pas, d'autre part, du culte de Gœthe pour la Beauté? Ne fut-ce point, pour l’un comme pour l’autre, en Italie, la même révélation lumineuse? Le « sah ich je ein Blau wie droben » du disciple ne répond:il pas au cri élégiaque du maître : « o wie fühl' ich in Rom mich so froh »?.. Et plus tôt encore, plus au nord encore, dès Heidelberg, l'initiation n'était-elle pas déjà très avancée? « Müri à Wesselburen, Hebbel poète lyrique atteint à Heidelberg, sous la conduite de Gœthe, son apogée. On incline fréquemment à l’apprécier au-dessous de sa valeur. Déjà en principe il n’était point amateur de « beaux » vers. Que ses dispositions lui aient fait souvent plus que de raison négliger la forme extérieure, on ne saurait le nier. Rocailles de style, déraillements ne manquent pas; on souhaiterait ne pas rencontrer telle ou telle tache d’abstraction et de sécheresse. Mais lorsque le ciel favorise Hebbel — et c'est en ces heures privilégiées seulement qu'il met sa foi — alors naissent des poèmes d'une si parfaite congruence entre l’inspiration et la forme, d’une si totale interpénétration de pensée profonde et d'émotion intense, qu'on peut à bon droit les ranger parmi les plus précieux joyaux de la poésie allemande '. »
Pas un poète allemand n'est plus pénétré, plus imbu que Hebbel de la substance faustienne?. Ce n’est point seulement le « Grübler », le « cérébral », qu'elle a formé, mais aussi le « sensuel » que seule une critique de parti pris peut taxer d’érotisme vulgaire. C'est aussi, nous l'avons vu, le « volontaire ». Et Hebbel ne fit-il pas, de ce côté encore, honneur à son maître, en professant en ces termes l'énergie virile : (il n’y a d'autre chemin vers la divinité que l’action humaine * »? Aussi n'a-t-on pas besoin d'aller chercher chez Schopenhauer la sentence qui pourrait servir de devise à cette carrière émouvante et définir cette puissante individualité’. C’est chez son maître Gœthe qu'on trouverait, en même temps que la source de la plus intime conviction de Hebbel, la formule dont la concision même nous paraît à la fois évoquer le plus vigoureusement sa personnalité et résumer le plus éloquemment le caractère essentiel de son art: « Pour faire quelque chose, il faut d'abord être quelqü'unf ».
1. Cf. Paul Bornstein : Jugend, 1913, n° 12, p. 328; cf. J. Bab : Sozialis-
tische Monatshefte du 13 mars 1913, p. 289 : « Das ganz reine Kunstwerk, in dem Sinnlichkeit und Sinn sich-vollkommen decken, ist Hebbel viclleicht nur in einigen lyrischen Gedichten gelungen ». — 2. Cf. Zinkernagel, p. 20-35
le chapitre : Hebbels Persünlichkeit et en particulier la page 28.
3. Cf. supra, 430, 481 et suiv. et J. Bab, Soztal'sfische Monatshefte du 13 mars 1913, p. 291 : « Gleichwohl kann nur die Oberflächlichkeit behaupten, dass dieser bis in den Grund metaphysische Hebbel ein Ærotiker im Sinne des differenzierten Sensualismus gewesen ist ». — 4. Cf. supra, 178 et n. ? et 3, 293 et n. 2 el J. Bab, même article, p. 287 et 294. — 5. Winterfeld (541) cite cette maxime de Schopenhauer : « Für unser Lebensglück ist das, was wir sind, die Persünlichkeit durchaus das Erste und Wesentlichste ».
6. Gesprüch mit Eckermann du 20 octobre 1828; cf. encore chez Gœthe : Gespräche du 30 mars 1824, du 15 octobre 1825 et du 13 février 1831; pour Hebbel, Kulke, 14, Winterfeld, 493; W., XII, 86, 357, ligne 95 et suiv. et supra, 636 et notes; cf, erfin la conclusion de Werner, W., VII, Einleitung, XL : « Und so kann man dem Lyriker, wie dem Dramatiker Hebbel nachrühmen, . was Gœthe als Hôchstes bezeichnet hatte : « Persünlichkeit ».