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CHAPITRE II

Aucune de ces années de voyage n'a été perdue pour l’autodidacte.

Pendant son premier séjour à Hambourg, Hebbel a pris contact de la façon la plus modeste avec des hommes de lettres bien médiocres, comme Alberti et Janinski!. Mais sa personnalité s’est affermie. En elle-même sont ses pôles. Il ne les cherche pas dans les nuages de quelque métaphysique ou dans les ténèbres de quelque superstition : « La religion est la suprême vanité? », écrit-il, et, sans avoir à tourner la page, nous trouvons déjà, au même endroit de son journal que nous citons, entre cent autres, une de ses théories favorites sur la différence essentielle et irréductible de qualités entre les deux sexes et un aperçu ingénieux sur les rapports de l'individu et de l'Etat *. x

Mais ce ne sont pas seulement les grandes questions de l'éthique qui le préoccupent. Dès le 12 avril 1835, il écrit : « La ligne du Beau est d’une netteté si rigoureuse qu'on ne saurait la dépasser que de mille lieues. Un rien est tout‘. » *

Il émet des jugements originaux sur les grands poètes et les grands poèmes : Byron, Heine, Uhland, les Nibelungen”. Mais ce qui caractérise surtout son évolution dès cette époque, c'est la façon nette et décidée avec laquelle il prend position en face de Gœæthe et de Schiller. Il se détourne toujours aussi catégoriquement de ce dernier. « Rien de plus compréhensible que l'impossibilité où était l’école schillérienne de se maintenir. Car il fallait la monstrueuse subjectivité de Schiller, qui s'était assimilé tout un monde d'idées philosophiques, pour rendre excellents ses poèmes °. »

LAKub, 1460-6212 0T.,079.0—18.0T., 76, 78N= 4 T., 19} cf: T., & — D 25,:20;,+86Kub, 1,437:

6. T., 40; cf. supra, 80 et n. 2 et T., 49 (14 juillet 1835) : « Warum haben Schillers Gedichte hauptsächlich für die Jugend so hohen Reiz? Weil dem Knaben und dem Jüngling die Philosophie darin als ein Unbekanntes und

Il cherche ailleurs, à l’école de Gœæthe, le secret du Beau. « Autrefois je me tourmentais longuement, lorsqu'il m’arrivait de lire des poèmes dont je ne pouvais contester les idées, mais dont, pourtant, un sentiment intime m'avertissait qu'ils n'étaient point poétiques. Je sens encore que, sur ce sujet-là, je pense plus clairement que je ne m'exprime; mais s'il me fallait indiquer la différence qui me frappe, je dirais que le poète arrive à ses pensées par l'intuition sentimentale, le penseur, par le raisonnement. » « Cette façon absolue dont s'impose à nous une maîtrise telle que nous la trouvons par exemple chez Gœthe, provient peut-être de ce que le goût est affaire de sentiment !. » ;

La même période nous offre, pour l'étude de ses idées sur l'art, une autre source : les articles composés pour l'union scientifique de 1817 ?.

L'élève se révèle supérieur à l’initiateur dans son article à propos d’une dissertation de Gravenhorst sur ie Faust de Gœthe*°. On avait prétendu dans un autre article de l'association : über den Einfluss der Poesie, que le poète voulait faire naître dans l’âme du spectateur les mêmes passions que celles des personnages mis en scène. Hebbel remarque que, s’il en est ainsi, cela ne prouve qu'une chose, c'est que le poète a reproduit la nature, qu'il a été vrai, mais que « son but est d'expliquer l'énigme de la vie et qu'il latteint en concevant la vie exactement et en s’attachant à la représenter. — Car la vie est expliquée aussitôt qu’elle est connue“. » Le poète doit nous la montrer « partant d’un point précis pour se perdre en une ondulation infinie dans l’océan immense des effets intérieurs et extérieurs * », car la poésie parle à notre âme pour la même raison qu'un phénomène vital, parce que nous ressentons les rapports secrets entre elle et nous. « Mais, ajoute-t-il, le talent poétique est la faculté qu’a l'homme de s’élancer, en quelque sorte, au delà des limites que la nature nous a prescrites et d'usurper les droits d’un dieu f. » Quoi d'étonnant, alors, qu'après l'avoir ainsi définie, il dise de la poésie qu’elle est « une seconde Révélation, un Evangile que la nature elle-même écrit », et qu'il la place « au-dessus de la philosophie »? « Elle ne saurait rendre à la philosophie les services d'un bœuf de labour sans devenir véritablement un bœuf de labour’. »

Mais de beaucoup le plus important pour nous de tous ces articles, c’est l'essai äber Theodor Kürner und Heinrich von Kleist®, dont nous avons déjà donné une citation. Il commence par une apologie de l’individualisme poétique comparé à la médiocre adaptation d'une âme aux exigences du temps et déclare que Kleist

Bestimmtes entgegentritt, was sie später beides nicht mehr ist »: cf. le commentaire de Bornstein, II, 339.

1. T., 41, 42. — 2. W., IX, 19-69. Cf. Bornstein, IN, 349-354. — 3. W., IX, 19. — 4, W;, IX, 22, — 5. Ucber Theodor Kôürner und Heinrich von Kleist, W., IX, 39, 6. « Kritik zu dem Aufsatz ». Ueber den Siandpunkt der Dichtkunst in alter und neuer Zeit, W., X, 4; Bornstein. IH, 354. 7 W., 14,23; cf. Bw., [, 176; T.,,645. — 80W., IX, 315 cf. supra, 168 et la leltre à Franz du 22 mai 1836 (Bornstein, II, 293 et 373)

possède toutes les qualités du grand poète et en même temps du vrai Allemand, tandis que Theodor Kürner n’a fait que s'enflammer pour elles. »

Cette thèse, paradoxale pour l’époque, Hebbel la soutient

. par des arguments tout à fait personnels; à un endroit seule-

ment, il s'appuie sur les remarques de Gœthe, où le maître, à propos des théories de Sulzer ‘, recommande au poète d'éviter de reproduire servilement la nature. Nous trouvons dans ce même article un nouvel essai de définition de la poésie lyrique et une nouvelle indication des modèles dont Hebbel s'inspirait : « Le sentiment êst son élément; l’art de le délimiter et de le représenter fait le poète lyrique ?. Qu'on n'objecte pas qu’il y a quantité de sentiments qui résultent d'impressions venues du dehors et que des sentiments de ce genre ont fréquemment été exprimés par le poète ; je suis très porté à distinguer entre les résultats de ces impressions et les sentiments nés des profondeurs de l’âme aux moments d'inspiration mystérieuse et recueillie, et, dans tous les cas, ces derniers seuls sont dignes d'intéresser le poète, car c’est en eux seuls que vit vraiment l'homme tout entier, eux seuls sont le produit de toute son existence. Je déteste les exemples parce qu'ils ne sont que des bouche-trous ou des feux follets, mais il me faut pourtant ajouter ici que c'est notamment dans la chanson d'Ubland es hat mir jJüngst geträumet que je trouve exprimé un tel sentiment*. ».

Les qualités que Hebbel prise le plus dans un lied sont : le naturel, la simplicité et cependant l'évocation du mystère. Point de déclamation, de phraséologie; quelques accents sincères, bien choisis et exprimés, suffisent à laisser deviner toute l'émotion du cœur dont ils émanent. [Il compare, par exemple, le Bundeslied vor der Schlacht de Kürner à l'hymne guerrier de Kleist : Germania, dénonce, strophe par strophe, toute la rhétorique ampoulée du premier et lui oppose la concision passionnée des vers kleistiens. « C’est là, dit-il, vraiment un « Volkslied » parce que Kleist y rattache le grandiose et le monstrueux à des motifs de la plus grande simplicité et parce que les métaphores choisies, non seulement y ont un cachet de beauté, mais aussi portent l'empreinte d’une nécessité organique ‘. »

Mais, d'autre part, l'œuvre poétique, pour être vraiment la reproduction de la vie, ne saurait être rigide et comme figée, mais doit provoquer l'impression de quelque chose d'inachevé, d’inconstant, de fluctuant. C’est là le seul commentaire qu'on puisse donner à la caractéristique connue du talent dramatique de Gœæthe et de

1. « Frankfurter gelehrte Anzeigen » rapprochement signalé par Kuh, I, 149; comparer à Gœthe, cénfache Nachahmung der Natur, Manter, Stil les pages de Hebbel, IX, 33, 34, du même article et surtout les lignes 23 à 29.

2. Cf. Gœthe à Eckcrmann le 11 juin 1825. « Lebendiges Gefühl der Zustäünde und lFähigkeit, es auszudrücken, macht den Poeten. » Cf. Hebbel, T., 2081 et Scheunert, Pantrag., 225 : Aufgabe der Lyrik and subjektiver Charakter derselben.

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