W., IX, 35. — 4. IX
Schiller : « Les caractères de Schiller sont beaux de conséquence, ceux de Gœthe, d'inconséquence ! ». Mais, dans l'esprit de Hebbel, ce jugement s'applique aussi bien aux poètes et on sait de quel côté vont ses préférences, entre celui qui porte ses créations toutes faites dans son propre cœur, de telle sorte que les événements semblent n'être là que pour les vérifier, et celui qui retrace les innombrables et fugitives apparitions du moment, les éternelles modifications de l’homme par chacun de ses pas *.
Il serait aisé d’induire de ce seul article des analogies de nature entre Kleist et Hebbel, par exemple leur haine commune de la
« phrase », mais la plus profonde de toutes, Hebbel l’éxprime lui-,
même en ces termes : « Il savait et avait fait l'expérience douloureuse que le processus vital de destruction n’est point une inondation, mais une douche, et que l’homme capable de dominer toute une destinée n’en dépend pas moins de la moindre misère ?, »
Cette boutade pessimiste ne trouve-t-elle pas sa meilleure explication dans la vie même du poète qui, après s'être assis à la table d'hôtes charitables, a assez de liberté d'esprit pour nier et attaquer Kôrner au moment où on l'idolâtrait et pour découvrir et affirmer la supériorité de Kleist méconnu ?
Ainsi se vérifie encore à Hambourg le jugement porté sur
Hebbel par un ami de Wesselburen qui nous le montre aimant à « nager contre le courant ». Il ne lui fut, en tous cas, point difficile de-remonter celui de « l’union scientifique » et lorsque ses camarades lui retournèrent son article avec prière de le reviser, il y écrivit simplement ces mots où se dépeint tout son caractère : « Après avoir relu et examiné encore une fois mon article, je n’y ai rien trouvé qui fût à y ajouter ou à en retrancher et, par conséquent, ma correction doit s’en tenir là! » Puis, tout en remerciant les membres de l'association de leur accueil, il démissionna.
Hebbel composa à Hambourg plusieurs nouvelles, commença son roman de Schnock et forma plusieurs projets dramatiques. N'ayant à étudier que son lyrisme, nous nous contenterons de retenir de ses essais épiques l'influence sur Hebbel de Wilhelm Contessa f, disciple de Hoffmann et de rappeler les parties lyriques de la nouvelle Barbier Zitterlein : une invocation à la paix du cœur et une ballade diabolique dans lesquelles il faut voir, avant tout, des réminiscences gœthéennes 7.
Heidelberg, la jolie ville du Neckar avec ses rochers, ses ruines, ses collines et la vallée charmante, devait faire sur le Dithmarse, fils de la plaine, une impression profonde. Ce n’était point Le spec-
c'e T, 114. — 2. IX, 56; cf. Gœthe à Eckermann, le 6 mai 1827 sur la poésie « incommensurable ». — 3, IX, 58. — 4. Reiff, cité par Kuh, I, 151. — 5. Bw., I, 40, — 6. Werner, 60, — 7, Cf. W., VIII, 56-57; Gœthe : Wandrers
Nachtlied; Faust, passim. Bornstein, Il, 338, 319.
Pa
s L'ESTHÉTIQUE LYRIQUE JUSQU'EN 1842. 171
tacle grandiose auquel il s'attendait, maïs ses rapports avec la nature ne s'en trouvèrent pas moins transformés; il déclare qu'il s’en est rapproché de mille pas, qu'elle lui a été jusqu'ici « plutôt coupe que vin », qu'il va commencer à en jouir et par là même, à la comprendre véritablement, à la pénétrer, au lieu d'y pour- Suivre, comme en un cadré sans vie, sa songerie isolée et morne !, Son journal et sa correspondance de cette époque contiennent toute une série de descriptions et de remarques où cette évolution se manifeste ?. : :
Une autre influence encore augmente sa passion du concret, ses tendances antimétaphysiques se confirment; c’est à Heidelberg que pour la première fois Hebbel rencontre le catholicisme. Il observe d'un œil attentif les cérémonies de la Fête-Dieu, et, aussitôt après, se met à lire des ouvrages concernant cette religion, de telle sorte qu'après l'avoir examinée dans ses aspects extérieurs et en avoir sondé la signification, il a une conscience plus profonde du problème religieux et de son importance. Mais son point de vue ne change pas : il l’étudie comme phénomène historique; « le christianisme, dit son journal de juin 1836, assomme l’homme pour qu'il ne puisse pas pécher, tout commé certain paysan fou son cheval, pour qu'il ne piétine pas la semence ? ».
C’est à Heidelberg encore que Hebbel voit pour la première fois une galerie de tableaux. Il y admire des œuvres de Holbein, de Dürer, de Lucas Cranach, du Titien, de Reni et une copie de Raphaël. Il essaye de fixer ses impressions, mais reconnaît modestement qu'il est aussi neuf sous ce rapport « que Jean dans la grande ville » et qu’au lieu de tourner des phrases, il vaudrait mieux se mettre sérieusement à l'étude *.
La littérature l'occupe de plus en plus. Il compare, en citant Gœthe, Shakespeare et Calderon *. Il continue à s'intéresser aux idées de Bôrne, le tribun de la jeune Allemagne libérale, dont il semble s'être préoccupé déjà à Hambourg. N'oublions pas, cependant, son point de vue d'alors : Hebbel n’était pas, en principe, hostile à la révolution, mais sceptique en ce qui concernait ses résultats dans l'Allemagne actuelle 7. Or, pas plus dans la période de Heidelberg que dans la suite, il ne se départit en fait de son conservatisme.
Il s'intéresse encore plus vivement à l'humour et lit la Vorschule der Aesthetik de Jean Paul, mettant ainsi en pratique cet avis
1. T., 552; cf. déjà le pressentiment joyeux que Hebbel avait de la nature méridionale dans la lettre adressée à Jakob Franz de Hambourg, le 8 mars 1836 (Bornstein, II, 187 et 360). : +
2. T., 151, 152, 153, 155, 169, 170, 171, 177, 179, 182, 192, 195, 201, 229, 268, 269, 272, 314, 327, 337, 388, 341; Bw., J, 50, 59, 63, 73, 74.
2,175: cf. 22%4et 318. — 4. T. 953 et 254. — 5.0 T., 259. — 6. T., 117, 137,1 552: : ; 7. T., 139 et 140 : « selbst im Falle einer Revolution würden die Deutschen
sich nur Sfeuerfreïheit, nie Gedankenfreiheit zu erkämpfen suchen »« ; 8. T., 231, 235, 552; à Hambourg déjà il l’avait défini : Humor ist Erkenntnis der Anomalien. T., 118.
de Zelter qu'il recopie dans son journal : « à vrai dire, c'est de bonne heure qu'il faut apprendre la technique d’un art ! ».
Mais ces mots de Zelter se trouvent dans une lettre adressée à Gœthe et c'est à l’école de Gœthe surtout que Hebbel cherche à perfectionner ses idées et principalement son expérience esthétique. C’est dans la même correspondance, mais dans une lettre de Gœthe, qu'il trouve et recopie encore ce passage : « Personne ne veut comprendre que l'unique et suprême opération de la nature et de l’art, c'est la mise en forme et, dans la forme, la spécification, afin que chaque objet devienne, soit et reste spécial et significatif? ». 11 note lui-même, dans son journal, Gœthe comme « la principale influence qu'il ait subie à Heidelberg grâce à la bonté de Gravenhorst qui lui permit de le lire sans interruption ? ».
C’est toujours à son école que vont continuer à se développer chez Hebbel ce souci de perfection et cette haine du dilettantisme que nous avons constatés déjà dans son évolution antérieure. Voici déjà venu pour lui le moment où, fidèle à la tradition classique allemande, il rêve d'aller en Italie et lit dévotement les voyages de Philipp Moritz, le compagnon et le disciple de Gœthe *. Gæthe et Uhland restent ses préférés ÿ. Il lit l'Achilleïs sur la terrasse du château © et juge le Faust une production unique résultant du sujet le plus considérable traité par le plus grand des esprits; le concevoir, ajoute-t-il, c'est se rendre compte que, comme une œuvre de la nature, il est inconcevablef.
Sa modestie en présence du maître nous est une garantie de la sincérité de son mépris pour tous les petits poètes prétentieux. Il ne cesse, dans sa correspondance de cette époque, de les combattre et de les railler$, Îl a une opinion toute gœthéenne de la nécessité, pour l'artiste, de se défendre et de se maintenir dans sa totalité, et de ne pas sacrifier, une à une, ses qualités aux critiques *, et il arrive à une conception originale de l’indivisibilité de l’art !°. Il n'ira pas, toutefois, jusqu'à légitimer les excès du gœthéanisme : c'est ainsi qu'il condamne très nettement l’allégorie comme étant «la marée basse de l’intelligence et aussi de la force créatrice! », et même qu'il rejette toute la seconde partie du Faust comme étant mythologique et, partant, non poétique; « car, dit-il, le mythe n'a point de limites et ne saurait en avoir !? ». La poésie reste donc pour lui, toujours, comme lors de sa première définition ‘, l’art de représenter un sentiment, une réalité définie et délimitée. Ë
Mais nous oublierions de non moins importants résultats de cette
1. T., 202. — 2. T., 201. — 3. T., 552; cf. Bw., I, 65; les œuvres de Gœthe et Shakespeare le dédommagent de sa pénurie de livres à Heidelberg. Cf. BW, DST, 278" 974 = S Bw LL UC BW. LH 1B. D, 218; cf: supra, 170, n. 2: — 8, Bw., I, 78, 88, 89: —9.T., 202. 10. Bw., l 94. — 11. T., 197.
12, T., 241, 18 juillet 1835. La lecture en est donc toute récente car en 1835 encore, Hebbel avoue ne pas avoir lu le second f'aust (W., IX, 21).
13. Cf. supra, 168. « Definilionen, remarque Scheunert, en exposant les théories lyriques de Hebbel, welche oft mehr begrifflichen Spielereien, als scharfen Abgrenzungen und Bestimmungen gleichen. » Pantrag., 222