CHAPITRE PREMIER
Variations dans la composition de la racine de Gentiane jaune au cours de la végétation d'une année.
Parmi les racines des Gentianes qui renferment de la gentiopicrine, on a vu que c'étaient celles de la Gentiane jaune dont la composition était la mieux connue, au point de vue des hydrates de carbone et des glucosides. [1 était donc tout indiqué de s'adresser à ces dernières pour étudier les variations qui peuvent se produire dans la proportion de ces principes immédiats, au cours de la végétation.
On sait que, dans l’essai biochimique de ces racines, l’invertine hydrolyse, en même temps que le saccharose, le gentianose qui fournit du lévulose et du gentiobiose, et que ce dernier sucre est hydrolysé par l’émulsine en même temps que la gentiopicrine. Il se comporte, sous l'influence de l’émulsine, comme un glucoside hydrolysable par ce ferment : production de sucre réducteur, retour à droite de la déviation.
Par ce fait même, on ne pouvait pas doser directement, dans la racine de Gentiane, le glucoside hydrolysable par l'émulsine, la gentiopicrine, puisque les observations polarimétriques représentent à la fois l'hydrolyse de la gentiopicrine et l’hydrolyse du gentiobiose.
[1 fallait donc, pour opérer ce dosage, recourir au procédé que nous avions déjà utilisé, M. BourqueLor et moi, en étudiant l'influence du mode de dessiccation sur la racine de Gentiane (1). Ce procédé repose sur ce fait que l’éther acétique, le meilleur dissolvant du glucoside, ne dissout que des traces d'hydrates de carbone, ainsi que l'avait reconnu, avant nous, M. G. TAnrer (2).
Dès la réception des racines, arrivant de Gérardmer, c'est-àdire vingt-quatre heures environ après leur récolte, on en pesait 300 grammes que l’on traitait de la façon suivante :
On projette les racines coupées en tranches dans 900 cm* d'alcool à 85e bouillant ; on fait bouillir à reflux pendant 20 minutes et on laisse refroidir; après quoi, on décante le liquide, puis on passe les racines au hachoir et on les traite à l’ébullition par 750 em° d'alcool à 85°. Après refroidissement, on exprime le produit à la presse et on filtre. On réunit les deux liquides et on distille l'alcool au bain-marie. On filtre le liquide aqueux résiduel que l’on sépare en deux portions: l’une correspondant à 200 grammes de racines et l’autre correspondant à 100 grammes. Ces deux parts sont distillées à sec, sous pression réduite, et séparément. On reprend l'extrait correspondant à 200 grammes de racines par une quantité suffisante d'eau thymolée pour obtenir 200 em* et, sur le liquide ainsi obtenu, on fait l'essai à l’invertine et à l'émulsine (essai A).
On traite le deuxième extrait (correspondant à 100 grammes de racines) par l’éther acétique bouillant, trois fois par 150 em? d'éther acétique, en maintenant l’ébullition 20 minutes. On obtient ainsi un liquide éthéro-acétique, d'une part, et un extrait insoluble dans l'éther acétique d'autre part. Cet extrait est séché dans le vide pour éliminer toute trace d’éther acétique et on le reprend par une quantité suffisante d’eau thymolée. pour obtenir 100 em* de liquide sur lequel on fait agir successivement l’invertine et l'émulsine (essai B).
(1) EM. BOURQUELOT ET M. BrineL. — De l'influence du mode dedessiccation sur la composition de la racine de Gentiane. Préparation de la gentiopicrine en partant de la racine sèche. (Journ. de Pharm. et de Chim. (7) I, p. 156, 1910).
(2) Loc. cit,
On évapore à sec l'éther acétique et on reprend l'extrait résiduel par une quantité suffisante d'eau thymolée pour faire 100 cm* ; on fait agir l’'émulsine sur ce liquide qui ne doit renfermer que les principes glucosidiques (essai C).
L'essai B permet le dosage du gentianose : on a vu que dans l'hydrolyse du gentiobiose par l’émulsine, il y a formation de 1 gr.,489 de sucre réducteur pour 3 gr.,420 de gentiobiose, provenant de 5 gr.,04 de gentianose; la quantité de sucre réducteur formé par l’émulsine servira donc à calculer la quantité de gentiobiose et de gentianose.
Pour cela, il suffira de multiplier cette quantité par le chiffre 2,296 pour avoir le gentiobiose hydrolysé et par le chiffre 3,384 pour avoir le gentianose existant originairement dans la racine essayée.
Après avoir calculé de la sorte le gentianose, on pourra calculer, par différence, le saccharose. En effet, on sait que 5 gr.,04 de gentianose produisent sous l'action de linvertine, 3 gr.,911 de sucre réducteur. En multipliant le chiffre représentant le gentianose par 0,776,on aura la quantité de sucre réducteur que produit le gentianose par l’invertine. On retranchera, alors, le chiffre trouvé du chiffre représentant, dans l'essai, le sucre réducteur produit par l’invertine, et l’on aura le sucre réducteur provenant de l'hydrolyse du saccharose. En multipliant ce nouveau chiffre par 0,95, on aura le saccharose : on sait, en effet, que 3 gr.,60 de sucre réducteur représentent 3 gr.,42 de saccharose.
L’essai C permet le dosage de la gentiopicrine par un procédé analogue. Une molécule de gentiopicrine 356, fournit, après hydrolyse par l'émulsine, une molécule de glucose, 180. En multipliant la quantité de sucre réducteur produit par l'émulsine par 1,977, on obtient la quantité correspondante de gentiopicrine. De plus, il est toujours facile de vérifier si le sucre réducteur formé provient uniquement de la gentiopicrine : l'indice de réduction enzymolvtique suffit pour cela ; on a toujours obtenu un chiffre très voisin, sinon égal à 111, indice de réduction de la gentiopicrine pure.
Le tableau 1 résume les résultats obtenus dans l'essai À : essai fait d'après la méthode biochimique ordinaire,
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On remarquera, en premier lieu, que la déviation initiale, fortement lévogyre pendant les mois de mai, juin et juillet diminue progressivement jusqu'en octobre. Au contraire, la déviation après action de l’invertine est toujours à peu près égale, variant seulement de - 9°36° à — 12°36’. L'explication de ces faits est facile : le recul produit sous l'action de l'invertine est de 1°30° en moyenne dans les trois premiers essais, tandis qu'il est de 10°5 en moyenne dans les trois derniers. Au mois de mai, la Gentiane commence à pousser : elle consomme ses réserves d’hydrates de carbone; au mois de juillet, la tige est suffisamment poussée, et la plante recommence à accumuler, dans ses racines, les hydrates de carbone qui lui serviront au printemps suivant. Les sucres ainsi mis en réserve sont ici du gentianose et du saccharose, corps dextrogyres, et c'est pourquoi l’on constate cette diminution progressive de la déviation initiale gauche, au fur et à mesure de l'accumulation des réserves.
Sous l’action de l’émulsine, le retour dela déviation est assez constant, puisque le chiffre le plus faible est 11°17’; et le chiffre le plus fort 12°41', la moyenne étant 11° 50'. Les indices de réduction sont au contraire assez différents, ce qui est dû à ce que l’émulsine hydrolyse en même temps le gentiobiose et la gentiopicrine. L'indice de réduction du gentiobiose étant 478 et celui de la gentiopicrine 111, on comprend qu'il suffise d'une faible variation dans la proportion de ces deux principes pour faire varier fortement l'indice de réduction que l'on observe dans les essais.
J’ai déjà eu l’occasion de faire remarquer la marche assez spéciale de l’hydrolyse par l’'émulsine : très rapide au début pour traîner ensuite en longueur pendant parfois plus de soixante jours(voir page 30) ; il est donc inutile de revenir sur ce point.
L'essai À donne déjà des indications précieuses sur la composition de la racine de Gentiane, tout en ne permettant qu'un seul dosage, celui des hydrates de carbone réducteurs. La proportion en est assez faible et à peu près égale à partir du mois de juillet. Dans les mois de mai et de juin, alors que la plante utilise ses réserves, la quantité est bien supérieure, environ trois fois plus forte.
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