CONCLUSIONS
On peut résumer de la façon suivante les résultats des recherches qui viennent d’être exposées :
1° La gentiopicrine, glucoside de la racine de Gentiane jaune, (Gentiana lutea L.) découvert par Kromayer en 1862, qui n'avait été retirée jusqu'iei que de cette racine, a été retrouvée dans les racines et dans les tiges foliées d'un certain nombre d’autres espèces du genre Gentiana.
C’est ainsi que je l’ai extraite à l’état cristallisé des racines des Gentiana asclepiadea l., cruciata L., Preumonanthe L. et punctata L. En outre, l'essai biochimique m'a permis d’en reconnaître la présence dans les racines du Gentiana germanica Willd.
J'ai retiré également la gentiopicrine des tiges foliées des Gentiana lutea L. asclepiadea L., cruciata L., Preumonanthe L. à
Je dois faire remarquer que la proportion de gentiopicrine n’est pas toujours la mème ; elle présente d'une tige foliée à l’autre, par exemple, des variations considérables, même lorsque la récolte de ces organes a eu lieu à la même période de végétation, pendant la floraison le plus souvent. Avec les tiges foliées des Gentiana lutea 1. et asclepiadea L., on en obtient facilement de 3à 4 grammes par kilogramme d'organes frais, tandis que l'extraction en est très pénible et le rendement insignifiant avec les tiges foliées des Gentiana cruciata L. et Pneumonanthe L.
Je n’ai pu déceler la présence de la gentiopicrine dans quatre espèces du même genre : Gentiana acaulis L.,nivalis L., cam-
pestris L., tenella Rottbel, qui renferment un autre glucoside
hydrolysable par l'émulsine, glucoside que je n’ai pas encore déterminé. Mais ce sont là de très petites espèces dont l'aspect général diffère notablement de celui des espèces dans lesquelles la gentiopicrine a été rencontrée.
Par contre, on a pu retirer de la gentiopicrine à l'état cristallisé de deux plantes n'appartenant pas au genre Gentiana ; ces plantes sont le CAlora perfoliata L.etle Swertia perennis L., et c'est là un fait très intéressant à noter au point de vue des ressemblances chimiques qui peuvent exister entre la composition d'espèces d'une même famille, appartenant à des genres différents.
Dans la Chlore perfoliée, la gentiopicrine se trouve en bien plus forte proportion dans les tiges foliées que dans les racines, tandis que c'est le contraire qui existe pour les Gentianes, ce qui pourrait peut-être s'expliquer par le fait que la Chlore perfoliée est une plante annuelle et que les autres plantes sont vivaces.
2° Le gentianose qui, de même que la gèntiopicrine, n'avait été trouvé que dans la racine de Gentiane jaune, paraît être aussi répandu que ce glucoside, du moins en ce qui concerne les organes soutérrains. Je l'ai obtenu à l’état pur et cristallisé des racines de Gentiana asclepiadea L., punctata L. et cruciata L., etil est probable que si on pouvait se procurer une quantité suffisante des racines des autres Gentianes, on en retirerait également du gentianose. À côté du gentianose. j'ai trouvé, dans les deux premières racines dont il vient d'être question, du saccharose, ce qu’on avait déjà constaté pour les racines de Gentiana lutea L.
3° Au cours de mes recherches sur la Gentiane acaule, j'ai obtenu, à l’état cristallisé, un nouveau glucoside, la gentiacauline , qui existe, dans cette plante, dans la proportion de 15 pour 1.000 environ.
La gentiacauline est un produit cristallisé en aiguilles jaunes ; elle est lévogyre. Elle n’est pas hydrolysée par l’émulsine : elle est hydrolysée facilement lorsqu'on la chauffe avec l'acide sulfurique à 2 pour 100; la réaction se produit dès qu'on atteint la température de + 90° : il sc précipite un produit cristallisé en
aiguilles, insoluble dans l’eau, la gentiaciuléine, et il se forme un sucre réducteur que l'on a préparé à l'état cristallisé et que l'on peut considérer comme du xylose.
C'est le second glucoside renfermant du xylose que l’on rencontre dans les Gentianées.Le premier est la gentiine, glucoside insoluble dans l’eau, découvert par M.G. Tanrer dans la racine de Gentiane jaune.
Je n'ai retrouvé, jusqu'ici, la gontiacaulins dans aucune autre Gentianée.
4° J'ai décelé la présence, dans le Trèfle d'eau, d’un glucoside hydrolysable par l'émulsine. Ce glucoside qui diffère de celui de Kromavyer, lequel n'est pas hydrolysable par l’émulsine, existe en plus forte proportion dans les rhizômes que dans les feuilles.
J'ai isolé ce glucoside à l’état pur et cristallisé et je l’ai nommé méliaiine.
La méliatine est lévogyre, et fournit, par das avec l’'émulsine, du glucose-d, ce qui vérifie encore une fois la règle formulée par M. Em. Bourqueror, à savoir que tous les glucosides hydrolysables par l'émulsine sont lévogyres et dérivent du glucose-d. Les autres produits de dédoublement de la méliatine sont encore peu étudiés : j’ai obtenu, d’une part, un corps amorphe, réducteur, et lévogyre et, d'autre part, un autre produit encore indéterminé possédant la propriété de se colorer en bleu, en solution aqueuse, sous l’action de l'air.
La composition du Trèfle d'eau, dans lequel on n'a pas pu d’ailleurs déceler la présence du gentianose, est donc tout à fait différente de celle des autres Gentianées que nous avons étudiées.
Rappelons qu’un troisième glucoside hydrolysable dus émulsine, l'érytaurine, a élé découvert par MM. H. Hérissey et L. Bourprer dans une autre plante de la même famille, la Petite Centaurée (Ærythræœa Centaurium Pers.).
5° La méthode biochimique de M. Em. BourqueLorT m'a permis encore de reconnaître que la seconde Gentianée aquatique, le Limnanthemun: Nymphoides Hoffms. et Link, ne possédait, en aucune manière, la même composition que le Trèfle d’eau,
comme l'ont prétendu, à tort, certains auteurs. C'est la seule Gentianée dans laquelle je n'ai pas trouvé de glucoside hydrolysable par l’émulsine. Je n'y ai décelé que de faibles quantités de saccharose, sucre que j'ai puisoler à l’état cristallisé et que l’on trouve d’ailleurs dans toutes les plantes phanérogames.
6° Je me suis encore servi de la méthode biochimique pour étudier les variations que subissent au cours de la végétation d’une année, d’une part la racine de Gentiane jaune, et, d'autre part, le Trèfle d’eau, plante entière.
J'ai fait, avec ces deux plantes, un certain nombre d'essais, dix avec la Gentiane, et sept avec le Trèfle d'eau, échelonnés depuis le mois de mai jusqu'au mois d'octobre et de novembre.
De ces essais successifs, il ressort nettement que ce sont les hydrates de carbone qui constituent les matériaux de réserves que ces plantes utilisent le plus facilement à la reprise de la végétation et jusqu'à la maturité des fruits. À cette saison, les hydrates de carbone s'accumulent de nouveau dans les organes souterrains, racines ou rhizômes.
Les glucosides, gentiopicrine et méliatine, existent pendant toute l'année dans des proportions pour ainsi dire invariables, 2 pour 100 pour la gentiopicrine et 0,70 pour 109 pour la méliatine. On ne peut donc pas les considérer comme des principes de réserve au même titre que les hydrates de carbone, et mes expériences sur ce sujet ne permettent guère de voir quelle peut bien être leur utilité pour la plante qui les élabore.
Vu et approuvé :
Paris, le 3 Avril 1913.
Le Doyen de la Facuité des Sciences, P. APPELL.
Vu et permis d'imprimer :
Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, L. LIARD.