I. — LA COTE SAINT-ANDRÉ
Quel est donc le charme tout puissant qui sait attacher si fortement l'homme à de certains pays ? Certes, ii n'est guère de sentiment plus commun que l'amour de la terre natale. Mesurer le degré d'affection qu'on a pour elle serait une tâche aussi inutile qu'ingrate; et celui-ci aurait le droit de se déclarer offensé, à qui Ton viendrait dire : « J'aime mieux mon pays que toi ! »
Il est pourtant des lieux où la nature est si séduisante qu'on l'a célébrée avec l'accent de la tendresse la plus expansive, et parfois avec l'éclat d'un lyrisme passionné. C'est ainsi qu'il en est pour l'admirable portion de la France qui, du faîte des Alpes, descend jusqu'aux plaines de la Saône et du Rhône, entre la Provence chantée par Mistral et les intimes retraites de la Bourgogne qui abritèrent les rêveries de Lamartine. Là, non loin du lac immortalisé par celui-ci, s'élève, au milieu d'une touffe de verdure, la petite maison des Charmettes, le Hoc erat in votis de Jean-Jacques Rousseau, pèlerinage obligé de quiconque a le cuite de la pensée et de l'amour. Plus loin, et plus bas, s'étale la plaine à la
fois plantureuse et mélancolique de la Bresse, à laquelle un. poète trop tôt enlevé à son art, Gabriel Vicaire, a demandé ses plus savoureuses inspirations, et que déjà avait célébrée dignement un autre de ses enfants, Edgar Quinet, — contemporain d'Hector Berlioz, d'autant mieux méritant d'être cité auprès de lui qu'en cette année 1903 la France aurait pu associer en une même commémoration leurs deux centenaires. Et il nous plaît d'évoquer ici les souvenirs de l'enfance du grand citoyen, écoulée sur la terre de Bresse, dans les prés de Gertines, à l'ombre des saules, au bord d'un ruisseau, de l'y revoir chantant, avec sa sœur tendrement aimée, les vieilles ariettes de Grétry, le duo de la BQ$ière de Salency : a Entends-tu gronder le tonnerre », le regard perdu vers les cimes bleuâtres du Bevermont, rêvant déjà, peut-être, à placer dans les cbèree forêts voisines les amours de Viviane et de Merlin l'Enchanteur ! Jusqu'à cet autre, auquel on ne reprochera pas d'avoir vécu exclusivement de rêveries, Brillât-Savarin, qui, dès la première page de la Physio^ logie du goût (ce chef-d'œuvre !) ne peut se tenir de faire part au lecteur des sentiments que lui inspire le Bugey, « pays charmant où l'on trouve de hautes ritontagnes, des collines, des fleuves, des ruisseaux limpides, des cascades, des abîmes, vrai jardin anglais de cent lieues carrées... »
Hector Berlioz, dauphinois, n'a pas failli à ces traditions excellentes. Toute sa vie il s'est souvenu de son enfance, durant laquelle il eut sous les yeux le spectacle des Alpes ^ Dès les premières pages de ses Mémoires,
* Les notes contenant l'indication des sources, références et documents à l'appui du texte sont renvoyées en un appendice imprimé ù. la fin de ce livre.
il parle avec une tendresse non dissimulée de sa petite ville natale, la Côte Saint-André, « bâtie sur le versant d'une colline et dominant une assez vaste plaine, riche, dorée, verdoyante, dont le silence a je ne sais quelle majesté rêveuse... » Ne pourrait-on voir, en cette des* cription même, l'effet des douces illusions que donne l'amour du pays natal î La vallée que domine la Côte peut avoir, au printemps, ce charme que donne partout à la terre sa parure naturelle de fleurs et de moissons ; mais, pour qui n'y est pas né, cette large étendue, sans verdure et sans eau, apparaît vraiment triste et nue. De grands espaces dépouillés, sans ombrages, sans bois, relevés, à quelque distance, par les pentes peu prononcées d'une monotone chaîne de collines, c'est là tout ce que la plaine de la Côte Saint-André offre aux yeux du passant, et celui-ci n'y donnerait pas un coup d'œil si, à l'horizon, n'apparaissaient, au milieu des neiges, les pics déchiquetés des Alpes dauphinoises dressés fièrement dans le lointain, et fermant le tableau avec magnificence.
La Côte Saint-André est une de ces petites villes pro* vinciales dont l'activité est supérieure au nombre des habitants : elle n'en compte aujourd'hui guère plus de quatre mille, et pourtant elle a fait parler d'elle mieux que de plus grandes cités. Elle ajoué maintes fois, avec honneur, son rôle dans l'histoire, et si Berlioz est sa gloire la plus retentissante, il n'est pas le seul personnage notable qu'elle ait produit. Son industrie est prospère. Dans ce Dauphiné oii la Chartreuse a fait école, les liqueurs de la Côte Saint-André jouissent d'une juste réputation. Malgré ses airs campagnards, elle a toujours possédé un noyau de société bourgeoise, d'où s'est, jun jour, bien inopinément, détaché l'homme qui
devait jeter un si vif rayonnement sur Tart de son siècle.
Son aspect môme, malgré le silence et la tranquillité qui régnent aujourd'hui, atteste sa prospérité d'autrefois. L'on voit encore, tournés vers la plaine, les vestiges de ses anciens bastions. La vieille église, lourde, nue, s'élève en observation sur une terrasse placée tout au sommet du coteau. Non loin se dressait jadis un château féodal, qui fut le théâtre d'un événement historique, le mariage du dauphin Louis XI avec une princesse de Savoie : abattu depuis lors, il a été remplacé par les vastes constructions d'un couvent qui ne contribuent pas trop à l'embellissement du paysage, s'étalant au-dessus de la ville avec des allures de domination peut-être un peu présomptueuses. Dans les rues, l'on retrouve encore, de loin en loin, des maisons à tourelles et à fenêtres gothiques. Au bout de la ville est situé le petit séminaire, aujourd'hui abandonné, où Berlioz a fait une partie de ses études, tandis qu'à l'autre extrémité du pays, vers le soleil couchant, se cache le couvent des Visitandines où, le jour de sa première communion, entendant chanter par des voix virginales la romance de Nina : « Quand le bien-aimé reviendra », arrangée sur les paroles d'un cantique, il connut pour la première fois ce sentiment d'extase mystique qui devait lui dicter quelques-unes de ses inspirations les plus éthérées. Aujourd'hui, le couvent, sombre, cloîtré, plus que jamais séparé du monde, ne peut guère, tant son extérieur est austère, évoquer l'idée d'un aussi joli tableau de « dévotion aisée ».
Une longue route droite traverse la ville de part en part et en forme la rue principale. Des vignes, couronnant le coteau, encadrent le sommet. Dans la plaine, les champs s'étendent 5, perte de vue.
La maison de la famille Berlioz est située en plein centre de la ville, en façade sur la rue principale. Elle a un aspect « très province ». Deux étages, dont tout l'agrément architectural réside dans l'alignement symétrique des Persiennes pleines, jadis blanches, voilà tout ce que l'extérieur offre à la vue ; des ferrures massives et couvertes de rouille sont fichées dans le plâtre ; un toit plat écrase les murs. Une porte cintrée, étroite et basse, donne accès dans le vestibule et la cour : pour y pénétrer, il faut descendre, comme on fait dans les maisons de la haute montagne à demi enfouies sous terre, par crainte de la neige. L'autre façade, tournée du côté du* soleil, offre une exposition moins morose : une galerie de pierre, longeant le premier étage dans toute son étendue, se prolongeait autrefois face à la plaine ; lieu de récréation favori des enfants, elle faisait communiquer par le dehors les parties intérieures de Tappartement, donnant accès au cabinet du docteur, ainsi qu'à une petite chambre, claire et chaude, d'où la vue s'étendait sur toute la campagne et sur les montagnes lointaines : c'était celle où notre héros, enfant, s'exerçait à ses premiers travaux. On y a, cette année même, exposé les reliques que des mains pieuses ont conservées de son passage à la Côte Saint-André.
C'est donc en ce lieu, qu'aucune apparence ne prédestinait à servir de premier asile au génie, qu'Hector Berlioz a vu le jour. Cet air est celui qu'il a pour la première fois respiré. La vallée, et les collines, et les capricieuses dentelures des Alpes, tout cela reste immuable, tel qu'il l'a contemplé. Le milieu extérieur lui-même pourrait être reconstitué sans effort : il n'a pas dû changer beaucoup. Si, après un siècle, il était donné à Berlioz de ressusciter et revenir au pays, il est pro-
bable qu'il retrouverait presque tout ce qu'il a connu, qu'il écouterait les mêmes propos, percevrait les mêmes bruits, reconnaîtrait presque, les gens : en entendant chanter les coqs, il s'exaspérerait encore de leur « cri ridicule qu'on ose appeler chant» ; il y a peu d'années, il aurait revu en face de la maison Tatelier du maréchalferrant, son ennemi intime, qui le mettait en rage en le réveillant à quatre heures du matin par le bruit cadencé de son enclume, ^c ce qui, a-t-il dit, plaisamment, n'a pas peu contribué à développer en moi le sentiment du rythme dont mes ennemis prétendent que je suis dépourvu. » 11 a fallu le passage d'un tramway dans l'étroite rue pour faire tomber, tout récemment, la maison de 1' « harmonieux forgeron ». Il faudrait la plume d'un Balzac pour retracer la physionomie de la famille Berlioz au moment où commença la vie de celui qui devait rendre le nom célèbre. L'époque est la même que celle où commencent la plupart des Scènes de la vie de province et des chapitres de la Comédie humaine, et les personnages eussent été dignes de servir de modèles au romancier. L'on remonterait, pour faire connaissance, jusqu'au grand-père, Louis- Joseph Berlioz, avocat au Parlement de Grenoble, puis conseiller auditeur de la Chambre des Comptes du Dau* phiné. Investi de cette dernière fonction par lettres patentes du 23 juillet 1777, il appartint h l'ancien régime par ses débuts dans la vie. Il traversa avec calme la Révolution, dont, ainsi que la majorité des Dauphinois, il fut sans doute un ami de la veille. Bien que ses fonctions l'appelassent à Grenoble, il avait déjà pour séjour de prédilection la Côte Saint-André, où sa personnalité faisait de lui un des représentants les plus autorisés de la haute bourgeoisie provinciale. C'est dans cette ville,
et très probablement dans la même maison de famillie^ que sont nés ges enfants^ notamment en 1776, son fils Louis-Joseph^ le médecin philosophe et l'ami des pauvres, le père de notre musicien.
Celui-ci, c'est la personnalité intéressante de la famille. Ayant douze ans lorsque les États du Dauphiné, assemblés au château de Vizille, demandèrent la convocation des États généraux du royaume, en ayant seize quand la République fut proclamée, après qu'il eut ainsi vécu ses années de jeunesse au milieu de la plus profonde surexcitation que la France ait jamais connue, il sut, quand vint l'âge mûr, garder la sérénité d'un penseur. Esprit libéral, éclairé, travailleur plein d'initiative, aventureux môme, il exerça, par son seul exemple, une salutaire influence sur son entourage, et en premier lieu sur son fils Hector. Tout médecin de campagne qu'il fût, le docteur Berlioz ne s'était pas limité à l'exercice usuel de sa profession : plus d'Une foiô ses recherches scientifiques et des expériences personnelles, parfois singulièrement hardies, devancèrent son époque. L'on dit que, longtemps avant que l'hydrothérapie fût reconnue comme un traitement efficace, il prescrivait l'usage de Teau froide, et avait rédigé sur ce sujet des études restées inédites. 11 a publié à Paris un Mémoire sur les ma-^ ladies chroniques (couronné par la Société de médecine de Montpellier) dont de hautes sommités médicales ont reconnu les mérites et la nouveauté : le traité de thérapeutique de Trousseau rend justice à ses recherches sur l'acupuncture, méthode qu'on ne considérait guère, avant lui, que comme une curiosité, et qu'il tenta de faire entrer dans le domaine de la pratique. Trousseau objecte, il est vrai : « Les faits rap-
portés par ce médecin, son style et les singularités dont le livre fourmille étaient peu propres à encourager les praticiens à tenter l'acupuncture » ; cependant il ne conteste en rien le mérite de son initiative, et^ait entendre clairement que les résultats heureux qui furent obtenus par la suite furent le fruit de son exemple. Exempt d'amertume et de jalousie, il pratiquait une philosophie tranquille et avait un suprême dédain pour les mesquineries que tout homme de valeur doit fatalement supporter. Il était pitoyable et bienfaisant, et ne refusait jamais aux pauvres le secours de son art. Au reste, il ne s'absorbait pas dans sa spécialité : il administrait ses propriétés, dirigeait les travaux des champs ; il paraît avoir eu, un moment, une véritable manie de bâtir. Mais il fit mieux : il présida presque seul à l'instruction classique de son fils, à qui il enseigna le latin ; et l'auteur des Troyens a conservé toute sa vie le souvenir ému de ces leçons où Taffection paternelle, un amour précoce, et la poésie virgilienne, s'associaient pour former son âme à des impressions qui furent durables et fécondes.
En ce temps où les communications avec les grands centres étaient longues et difficiles et où le journal quotidien n'avait pas encore remplacé toute littérature, un esprit doué de quelque curiosité devait avoir nécessairement à sa portée le répertoire des connaissances humaines. Une bibliothèque n'était donc pas du superflu : l'on en trouve encore, dans certains coins de province, qu'ont formées plusieurs générations, et qui renferment des trésors. Je ne saurais dire s'il y en eut dans la bibliothèque du docteur Berlioz, mais assurément ses livres étaient nombreux, instructifs et variés. Les philosophes occupaient la place d'honneur
dans la collection formée par cet homme du xvm* siècle, élevé à leur école : Voltaire, Rousseau, Condillac, Locke, puis Herder, et Montesquieu, et Buffon, etc. Les ouvrages de médecine avaient leur place toute marquée, et le fils infidèle à la vocation paternelle ne se désintéressa pas des questions scientifiques au point d'en négliger entièrement la connaissance, surtout lorsqu'il n'y fut plus forcé : c'est ainsi que, dans un séjour qu'il fit à la Côte après qu'il eut obtenu le prix de Rome, il occupa ses loisirs à lire Gall et Cabanis : « Mes idées se fixent, se consolident par l'étude de ces profonds ouvrages », écrivait-il en 1832, ajoutant, avec quelque prétention : « Ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que les détails techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences de leurs'principes, par crainte de l'opinion. » Plus jeune, il avait trouvé dans cette même bibliothèque d'autres ouvrages, plus simples, mais qui n'avaient pas peu aidé à diriger son orientation : tel ce volume de la Biographie universelle où il lut les notices sur Gluck et Haydn, par quoi il eut la première idée de ce qu'est la vie si attirante de l'artiste ; tel encore le traité d'harmonie de Rameau, commenté par. d'Alembert, où il s'efforça de puiser la science et la pratique des accords. N'est-ce pas là encore qu'il découvrit au fond d'un tiroir un flageolet sur lequel il apprit à jouer Malhrough s'en va-t-en guerre ; Qi si son père eut l'idée de lui enseigner la flûte (car il lui apprit même la musique, cet homme universel !), ne serait-ce pas parce qu'il se trouvait dans quelque coin, avec le traité de Devienne, une vieille flûte utilisée déjà autrefois par quelque amateur de la famille ?
C'est qu'il y avait de tout dans ce cabinet du docteur Berlioz. Des instruments à couper les bras et les jambes étaient enfermés, avec le classique squelette, dans les armoires au-dessus desquelles étaient posés des crânes et des cerveaux moulés en plâtre, avec des étiquettes sur les lobes ; le traité d'ostéologie de Munro étalait sur un pupitre ses planches de grandeur naturelle ; une carabine, arme inoffensive, était placée dans un coin ; et sur le bureau, devant le vieux fauteuil poussiéreux, parmi les étuis à bistouri et les paperasses innombrables, le vieux Plutarque, feuilleté à toute heure, proposait, par sa présence seule, ses exemples des grandes vertus.
C'est dans ce foyer d'activité que le médecin passa le meilleur de son existence de travail, puis de méditation, enfin de souffrance ; et c'est là que l'esprit d'Hector s'éveilla à la vie intellectuelle.
Louis Berlioz a été pour son fils un guide affectueux, éclairé et prudent, et, par le fait, d'une très suffisante perspicacité. S'il y eut entre eux quelques dissentiments moment du choix de la carrière, aucun des deux n'a mérité le blâme : le père était dans son rôle en cherchant à garer son fils des écueils, trop certains, contre lesquels tan* d'autres s'étaient brisés. Pour Hector, il fit la preuve de sa force en sortant vainqueur de cette première épreuve : le père le comprit bientôt, et la bonne entente ne tarda pas à se rétablir. « Vous commencez donc à prendre un peu de confiance en moi, lui écrivait-il en 1830. Puissé-je la justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et mille fois je vous en remercie : c'est un si grand bonheur de pouvoir faire honneur et plaisir à ceux qui vous sont chers. » El, les voilà, dès ce moment, devenus comme deux
camarades, le fils prenant son père pour confident de ses projets, de ses espérances d'avenir. Ils causent musique, discutent des points de théorie. Plus d'une fois, à partir de cette époque, et jusqu'à la veille de sa mort, le docteur déplore la destinée qui l'attache à sa province, et qui ne lui permit jamais d'entendre une seule des œuvres de ce fils chéri. « Nous avions tant de conformité d'idées sur beaucoup de questions dont le simple examen électrise l'intelligence de certains hommes I Son esprit avait des tendances si hautes ! Il était si plein de sensibilité, d'une bonté, d'une bienfaisance si parfaites et si naturelles ! Il était si heureux d'avoir eu tort dans ses pronostics sur mon avenir musical ! » Tel est l'éloge funèbre que le fils lui consacra : il est simple, et il est beau.
Le cabinet du doctetir avait vue sur la campagne ; le salon s'ouvrait sur la rue. Ce fut le sanctuaire de la famille pendant plusieurs générations. Là étaient conservés les souvenirs des ancêtres.
A la place d'honneur étaient exposés les portraits des deux grands-parents, l'avocat au parlement et sa femme, peints à l'huile, dans des cadres ovales de mômes dimensions. Œuvres de quelque peintre de passage, qui sans doute avait recherché et peut-être obtenu la ressemblance plus qu'il n'avait songé à faire œuvre d'art personnelle, ils ont au moins cette qualité de donner l'impression de la vie extérieure de leur temps.
Le grand-père est représenté avec l'habit noir des philosophes; il a sur la tête une petite perruque poudrée ; son air est grave, comme il sied à un magistrat; mais, malgré ses efforts, son œil garde une expression malicieuse. Par certains traits particuliers,
il porte un air de famille : son nez busqué est presque semblable au nez d*aigle d'Hector.
Pour la grand*mère, jeune mariée à la date du portrait, sa physionomie donne l'idée la plus avantageuse des traditions de beauté de la famille Berlioz. Elle est charmante et gracieuse, avec une carnation fraîche, des traits réguliers et souriants, une belle chevelure blonde que la coiffure à la Marie-Antoinette ne parvient pas à rendre ridicule ; habillée d'une robe de moire d'un bleu foncé, elle porteàl'échancrure du col un bouquet de roses et de chèvrefeuilles, fleurs simples, chères aux amis de la nature.
Ces portraits, souvenirs doublement précieux, sont conservés par une des nièces du maître, chez laquelle il m'a été permis de les voir. J'y ai pu connaître aussi deux portraits du docteur Berlioz. L'un, une simple miniature, le montre jeune, avec une figure épanouie et des yeux intelligents, où l'on ne découvre aucune trace des inquiétudes de l'époque (ce portrait ayant été évidemment fait au temps de la Révolution). L'autre est une peinture à l'huile, où. il est représenté en cheveux blancs, le visage rasé sortant d'un grand faux col, toujours souriant, avec l'expression d'une grande bienveillance : c'est bien l'homme que peignent en termes affectueux les premiers chapitres des Mémoires.
Nous les connaissons mieux tous, ayant vu leurs traits.
Le mobilier, offrait sans doute le mélange ordinaire d'objets provenant des générations successives, avec des échantillons des styles Louis XV, Louis XVI, et du Consulat : cette dernière époque était celle où s'était formé le nouveau ménage. S'y trouvait-il un. piano-forte, fût-ce quelque vieux clavecin? Il
semble que non. Les Mémoires disent : « Mon père n'hait pas voulu me laisser entreprendre l'étude du piano. » Mais n*est-il pas bien certain que, s'il y avait un piano dans la maison, le futur symphoniste eût appris à en jouer tout seul, qu'on l'eût permis ou non? A défaut de piano, il y avait la guitare, disons mieux : les guitares, car tout le monde en jouait dans la famille ; M"®« Berlioz avaient des talents, et, comme la musique est l'art d'agrément par excellence, elles furent tout naturellement exercées à chanter Fleuve du Tage, en s'accompagnant sur l'instrument approprié. Il est vrai que de plus grands progrès furent accomplis par le frère; tant et si bien que, peu d'années après son départ du pays, il en vint à gratter sur la guitare la sérénade de Méphistophélès !
Bref, tout ce qui constitue le salon bourgeois de petite ville était réuni dans celui de M™*" Berlioz.
Les réceptions étaient plus fréquentes alors qu'aujourd'hui : Hector, un peu plus tard, se plaignait de perdre son temps « en visites à recevoir et à rendre, dans une petite ville oîi tout le monde se connaît ». Au reste, la maison était hospitalière, et le « tout la Côte Saint- André » s'y réunissait volontiers. L'on jouait au piquet, l'on devinait des charades en mangeant des marrons arrosés du vin blanc du cru. Et l'on annonçait les nouvelles. Il n'en manquait pas : l'Empereur avait gagné des batailles, et puis, hélas ! il en avait perdu ; et, que ce fût jour de triomphe ou de défaite, c'était en tout cas jour d'inquiétudes : quelle famille n'avait pas quelqu'un des siens dans les armées? Les enfants, que d'abord on envoyait coucher, furent admis plus tard à ces réunions, dont ils étaient le charme et la parure : c'étaient les filles de la maison, Nancy, Adèle, et leurs
H HEGTOB BERLIOZ
anciennes compagnes de la Visitation, toujours prêtes à organiser des goûters sur Therbe et à former des contredanses aux sons du flageolet et du violon. Mais elles ne trouvaient pas toujours un auxiliaire h leur gré en la personne d'Hector, absorbé dans sa musique, et qui, à Tâge de quinze ans, composait déjà, au grand ébahissèment des Côtois, des quintettes et des sextuors, pour Texécution desquels il réquisitionnait toutes les capacités musicales de la ville, violons, basse, cor d'harmonie, lui-même se réservant la partie de flûte, qu'il jouait avec conviction.
M"' Berlioz la mère n'apparaît pas à travers les souvenirs du musicien, sous des traits aussi vivement sympathiques que son mari. Aimant la société, sans doute elle lui réservait ses grâces, et se préoccupait principalement des apparences. Ceux qui l'ont connue n'en ont pas fait un portrait déplaisant, encore qu'un peu banal : « Au physique, elle était de haute taille, belle et distinguée, très fraîche de teint. Elle se plaignait souvent de sa santé. » Dans la famille, elle devait pratiquer les principes de sévère autorité maternelle qui étaient de mise en ce temps-là. Quant à sa dévotion, elle ne constitue pas un trait particulier : toutes les dames de la Côte, comme toutes les dames de toutes les petites villes de toutes les provinces françaises, à bien peu d'exceptions près, suivaient identiquement les mêmes pratiques. S'il fallait insistep> ce ne serait plus ici la plume de Balzac qu'il faudrait emprunter, mais celle d'un autre dauphinois, Stendhal, qui a tracé un tableau puissant de la vie bourgeoise en province au temps de la Restauration, dans le Rouge et le Noir, roman vécu dont le héros est un prêtre, et dont l'histoire vraie s'est passée dans le département de l'Isère,
ï quelques lieues de la Côte Saint-André, au môme moment au Berlioz recevait la malédiction de sa mère parce qu'il voulait se faire musicien. Quelques écrivains, 4e ceux qui ont subi Tinfluence de ce que Flaubert a heureusement appelé « l'éducation sentimentale », ne veulent pas que cette scène ait eu lieu. Ils ont pour cela une raison : c'est qu'elle est pénible. Gela n'est peut-être point suffisant. Le témoignage de Berlioz, que l'on ne saurait vraiment accuser sans preuve d'avoir voulu calomnier sa mère, la montre s'agenouillant devant lui, le suppliant de renoncer à cet art qui devait les déshonorer tous... Cette comédie cruelle n'a pourtant que trop de vraisemblance. Elle n'était d'ailleurs que la manifestation excessive d'un sentiment sincère, car il est évident qu'avec ses préjugés, — dont elle souffrit autant qu'elle fit souffrir les autres — M"** Berlioz devait considérer son fils comme perdu ; et tout le monde autour d'elle, toutes les femmes du moins, partageaient sa conviction ; telle cette jolie tante, au goût classique, que Berlioz voulait convertir à sa cause en lui demandant si elle ne serait pas contente que Racine fût de la famille, et qui répondit : a Mon ami, la considération avant tout. » Rien de tout cela n'est inventé; toute une société revit sous de semblables traits.
Et c'est dans cette société qu'Hector Berlioz vécut les dix-huit premières années de sa vie. Il naquit dans cette maison le « dimanche dix-neuvième jour du mois de frimaire l'an douze de la République française à cinq heures du soir », et fut déclaré à l'état civilcomme « fils légitime du citoyen Louis-Joseph Berlioz, officier de santé, domicilié à la Côte Saint-André, et de Marie- Antoinette-Joséphine Marmion, mariés, etc. » Il faisait
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ses premières dents quand Napoléon devint empereur ; il apprenait à parler quand tonna le canon d'Austerlitz ; il commençait à lire le latin quand Texilé de l'île d'Elbe, traversant le Dauphiné, passa à quelques heures de la Côte Saint-André. Au petit séipinaire, où il étudiait les humanités, il ne tarda pas à révéler ses aptitudes musicales et à les utiliser : les jours de promenade, les Gôtois le voyaient s'avancer en tête de ses petits camarades formés en ordre de marche, précédant la colonne en battant du tambour. Déjà les grands effets d'instrumentation !...
Mais son père fut son véritable éducateur. Il fut son maître de langues, de littérature, d'histoire, de géographie, de musique : tel le père idéal de V Emile de Jean- Jacques Rousseau. Il lui faisait aussi réciter son catéchisme, lui, le vieux voltairien paisible. Et quand il s'apercevait que l'enfant avait du chagrin, il se disait fatigué et le laissait discrètement pleurer dans la solitude. Car Hector était une âme sensible : des vers latins, un air de romance langoureuse ou quelque vieille mélodie populaire, un cœur tendre et précoce, cela suffisait à lui procurer des émotions auxquelles les enfants sont généralement peu accessibles. Il en a évoqué maintes fois le souvenir. Voici une page, moins connue que les chapitres correspondants des Mémoires, qui nous édifie sur la nature tout h fait rare de ses impressions juvéniles : elle est tirée d'une lettre écrite à l'époque où il composait les Troyens,
J'ai passé ma vie avec ce peuple de demi-dieux; je me figure qu'ils m'ont connu, tant je les connais. Et cela me rappelle une impression de mon enfance qui prouve à quel point ces beaux êtres antiques m'ont tout d'abord fasciné. A l'époque où, par suite de mes études classiques, j'expliquais
SOUS la direction de mon père le xii^ livre de V Enéide, naa tête s'enflamma tout à fait pour les personnages de ce chefd'œuvre : Lavînîe, Tumus, Ënée, Mézence, Lausus, Pallas, Ëvandre, Amata, Latinus, Camille, etc., etc., j'en devins somnanbttlë, et, pour emprunter un vers à Hugo :
Je marchais tout vivant dans mon rêve étoile.
Un dimanche on me mena aux vêpres : le chant monotone et triste du psaume : In exitu Israël produisit sur moi Teffét magnétique qu'il produit encore aujourd'hui et me plongea dans les plus réelles rêveries rétrospectives. Je retrouvais mes héros virgiliens, j'entendais le bruit de leurs armes, je voyais courir la belle amazone Camille, j'admirais la pudique rougeur de Lavinie éplorée> et ce pauvre Tumus, et son père Datinu^, et sasœurJuiurnei j'entendais retentir les grands palais de Laurente. <. et un chagrin incommensurable s'empara de moi, ma poitrine se serra, je sortis de l'église tout en larmes, et je restai pleurant, sans pouvoir contenir mon affliction épique tout le reste du joui*, et Ton ne put jamais obtenir de moi l'aveu def sa cause, et mes parents n'ont jamais su ni pressenti même quelles douleurs s'étaient ce jour-là emparées de mon cœur d'enfant.
X ce moment en effet son esprit s'éveillait à l'art. A douze ans et demi il avait écrit ses premières compositions. Deux thèmes, intéressants Fun et l'autre à des titres divers, ont été conservés et nous permettent d'apprécier ces prémices de son génie. A quinze ans> il songeait déjà à répandre dans le public les produits de son travail précoce : on a deux lettres qu'il écrivit, l'une le 25 mars 1819^ l'autre le 6 avril suivant, aux éditeurs de musique les plus réputés à l'époque, Janet et Cotelle, puis Ignace Pleyel, pour leur proposer la publieatipn de « plusieurs œuvres de musique de sa composition..., des. romances, un potpouri concertant pour flatte, cor, deux violons, alto et basse, etc. » Le petit homme avait déjà l'esprit d'entreprise.
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