‹ Hector Berlioz et la société de son tempsChapitre 6 sur 28 · II. — PREMIERS TRAVAUX · texte numérisé non relu

II. — PREMIERS TRAVAUX

Les productions d'un enfant, quelles que soient ses aptitudes, ne peuvent guère être autre chose que le reflet de ce qu'il entend autour de lui. Recherchons donc quelle sorte de musique les ressources de la Côte Saint-André mettaient à la portée de Berlioz.

C'était d'abord, les Mémoires le signalent expressément, le répertoire de la bande militaire de la garde nationale. Cette institution a joué un rôle assez important dans la vie de la Côte Saint-André pendant le premier quart du xix® siècle ; des documents aujourd'hui réunis au musée de la Maison Berlioz ont permis d'en connaître l'ancienne activité. Certains ne manquent pas de saveur locale. C'est sous l'Empire que se fit sentir pour la première fois dans la ville le besoin d'associer aux évolutions de la force armée les accents belliqueux des cors, bassons et clarinettes. Une pièce de 1805 nous fait assister aux négociations en cours entre le maire de la Côte Saint-André, M. de Buffevent, et un marchand de musique de Lyon, nommé Bernard, pour l'achat d' « une bonne paire de cymbales de Constantinople ou deSmyrne» et d'un « serpent ». Le marchand fait son prix : il veut quinze louis pour les cymbales ; quant au serpent, il consent à l'échanger contre « seize bouteilles, c'est-à-dire ^chopines, d'eau de Canel des frères Durocher de la Côte. Mais] insiste-t-il, je veux de la bonne eau de Canel, et surfine, et de la plus vieille distillée. » Paiement d'un serpent en nature ! Laquelle des parties gagnait au change ?

Il fallait un chef de musique pour marcher à la tête d'un orchestre en possession d'instruments si rares;

on alla le chercher encore à Lyon, d'où, en 1807, un certain Bouchmann envoya son adhésion en ces termes :

« M. le Mère, je suis charmai da lai abithe Permis vos amateur. »

A cette époque, Hector Berlioz était encore un petit enfant. Mais, une dizaine d'années plus tard, son aptitude s'était révélée, et c'est en - grande partie à son intention qu'on appela d'autres musiciens à la Côte. Son premier maître, Imbert, y vint en 1817 : l'acte, daté du 20 mai, par lequel celui-ci s'engageait à diriger la bande militaire et instruire douze élèves de musique, au prix de huit francs par mois, n'est encore signé que du maire et de lui. Mais quand, après deux ans, à la suite d'un événement tragique que racontent les Mémoires, l'artiste quitta le pays, ce furent les pères de famille qui prirent l'i^iitiative de faire venir un autre musicien, et la première signature inscrite sur le traité conclu entre eux- et « M. Doran, maître de musique », ce- dernier s'engageant à donner des leçons à huit écoliers au moins, au prix de dix francs par mois, à dater du 24 juillet 1819, est celle de « Louis Berlioz, médecin ».

Ce mouvement musical inaccoutumé coïncide entièrement, on en a déjà fait l'observation, avec l'enfance et la jeunesse d'Hector Berlioz : lui parti, la petite ville retomba dans sa stagnation habituelle, et l'on ne songea plus jamais à. y engager un musicien.

Un « Inventaire des instruments de musique de la Garde nationale de. la Côte Saint-André appartenant à la commune », dressé le \^^ avril 1821, est en effet la dernière pièce du dossier. Il inscrit à l'actif : 9 clarinettes (dpnt 2 petites clarinettes en fa), 2 petites flûtes.

1 basson, 3 cors, 1 trompette à pistons, grosse caisse et cymbales, tous instruments ayant leur titulaire^ — plus, sans titulaire, 1 trombone, 1 triangle, 1 vieux cor, 4 vieille trompette, — enfin quelques pupitres et « 8 Beaubôche ». Ce n'était pas encore Torchestre du Tuba mirum.

Ce qu'étaient les (c artistes », nous pouvons le deviner en lisant leurs noms : ils étaient les grands-pères de ceux qui aujourd'hui composent la fan tare du lieu« — et nous n'avons aucune raison de croire que les anciens aient été supérieurs aux modernes..*

Quant à leur répertoire, nous l'ignorons ; mais il est probable que leurs prétentions ne dépassaient guère l'exécution de quelques marches, toujours les mêmes, qu'on jouait pour aller à l'exercice, aux revues, aux processions et aux enterrements. Les Mémoires, dont les indications sommaires sont de tout point conformes h celles des autres documents, sont muets là-dessus.

Plus vive dut être l'influence qu'exerça sur le goût du jeune Berlioz la musique qu'il étudiait dans ses livres. Par la méthode de flûte de Devienne, il avait appris à connaître les petites sonates que cet auteur d'opéras-comiques, dont les Visitandines sont le principal titre de gloire, avait composées pour son instrument. Il avait travaillé ses petites études rythmées en contredanses, en menuets, en rondeaux^ exécuté les petits airs des vaudevilles ou des opéras-comiques eu vogue : ariettes de Grétry et de Dalayraç, romances de Jean-Jacques Rousseau, petits ponts-neufs favoris, comme Colinette au bois 9'en alla, — VAmour est un enfanl trompeur, — Je suis Lindor, — Ahlvous dirai'je, maman, — Charmante Gabrielle, etc.

Les roman çes> base essentielle de la musique fran-

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çaise B0U6 TEmpire, ne lui étaient pas moins familières. Il les entendait chanter partout autour de lui, jusqu'à Téglise, où c'était l'usage d'en adapter les « airs connus » sur des paroles de cantiques. Point n'était besoin de sortir de sa famille pour qu'il fût initié aux secrets de cet art. N'avait-il pas souvent auprès de lui son oncle le capitaine, grand amateur de violon et chantant fort bien l'opéra-comique ? Et son instrument] de prédilection n'était-il pas la guitare, accompagnement obligé des productions les plus notables du genre ?

Une des plus appréciables découvertes des fondateurs du musée Berlioz est un cahier de romances que le futur auteur de la Symphonie fantastique a copié de sa propre main à la Côte Saint-André, et qu'en partant pour Paris il a laissé en souvenir à un ami, dont le fils l'a précieusement conservé. C'est, sans contredit, le plus ancien de ses autographes. L'écriture, des plus reconnaissables, n'a pas varié depuis ce premier essai de notation jusqu'à la page ultime de Béatrice et Bénédict, sa dernière œuvre. Le recueil contient des morceaux d'opéras-comiques et des romances de Dalayrac, Boîéldieu, Berton, Délia Maria, Martini, etc. ; — beaucoup de poésies de Florian ; — Fleuve du Tage, Objet charmant. Du rivage de Vaucluse ; — des chansons bachiques ou galantes, avec des vers comme ceci :

Du tendre amour je chérissais Tempire...

Bocage que l'aurore embellit de ses pleurs...

Et cet autre, qui montre que la tendance du génie de Berlioz n'était vraiment pas encore éveillée :

Fais mon bonheur, tranquille indifféi'ence !

Tous les airs sont munis de leur accompagnement de

guitare. C'est à tort que quelques personnes ont pensé que ces accompagnements, ainsi que les mélodies de quelques morceaux sans nom d'auteur, pouvaient avoir été composés par Berlioz. Mais on a trouvé à la même source un autre cahier, d'une main différente — vraisemblablement celle du professeur de guitare Dorant — qui nous offre un renseignement plus certain. C'est, sous ce titre : « Fleuve du Tage, accompagnement de guitare par Hector Berlioz », une harmonisation de la romance célèbre, tout autre que celle qu'on trouve dans le cahier précédent ; et il est curieux d'observer, par la comparaison des deux versions, que le style de Berlioz enfant témoignait d'une recherche dans laquelle nous reconnaissons la prédisposition du futur maître. Et, par là encore, il nous est acquis que nous possédons, comme premier essai musical de Berlioz, cette œuvre : un accompagnement de guitare pour la romance Fleuve du Tage !

Il connut enfin certaines productions d'un art plus relevé. Les amateurs de la Côte Saint-André se réunissaient le dimanche pour faire de la musique de chambre ; l'on devine s'il était assidu à ces séances. Mais les talents modestes des exécutants ne leur eussent pas permis d'aborder les œuvres des grands classiques : c'est par les quatuors de Pleyel, serviles (et d'ailleurs agréables) imitations des maîtres, mieux à la portée des virtuoses de province, que Berlioz fut initié aux arcanes de la musique savante.

Aucune de ces musiques ne fut celle dont il voulut continuer les traditions.

Pourtant, telle est la persistance des impressions premières qu'il n'est pas impossible d'en reconnaître une influence lointaine sur certaines œuvres de son âge mûr.

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UOuverlure des Francs- Juges est une page de jeunesse : première composition orchestrale de Berlioz, elle fut exécutée à son premier concert public, en 1828. Or, parmi des épisodes qui dénotent une véritable puissance de conception et révèlent un génie déjà mûr, on entend une phrase dont Tallure, au moins familière, tranche avec le grand caractère de l'ensemble. Elle a un air de famille avec les airs de facture que chantait Elleviou, l'aimable et galant ténor d'opéra-comique. Elle rappellerait presque les chansons militaires que la glciire des armées impériales avait popularisées : j'en sais une dont la tournure n'est pas sans rapport avec elle, celle qui commence par ces vers ;

Grenadier, que tu m'affliges En m'apprenant ton départ !..

Or le thème de l'ouverture est tiré d'un quintette, que Berlioz composa, assure-t-il, à douze ans et demi, et qu'exécutèrent tant bien que mal les amateurs de sa ville natale. Son père, craignant l'effet des incohérences qu'il nous est permis de deviner dans ces essais, en avait voulu faire une première lecture ; arrivé à cette phrase, il, avait donné son approbation par ces mots : «A la bonne heure, ceci est de la vraie musique. » Peut-être ; mais est-ce bien de la musique de Berlioz? Boieldieu, qui blâmait ses tendances avancées, lui disait un jour : « Je ne comprends pas la moitié de Beethoven et vous voulez aller plus loin que Beethoven : comment voulez-vous que je comprenne? » L'auteur de Jean de Pans se serait sans doute radouci si l'audacieux novateur de 1829 avait fait une plus large place à ces sortes d' « inspirations » : il aurait même pu reconnaître en lui un disciple ! C'est ainsi que, du fond du Dauphiné, — le pays

de Bayard ! — Berlioz inaugura son œuvre par des airs du genre « chevalier français », du style « romance troubadour ». L'influence de la musique qu'on faisait à la Côte vers 181B, — Devienne, Pieyel, la Garde nationale — est dominante ici.

Mais nous avons mieux : voici un autre thème, du même temps, qui va nous montrer que déj?i la personnalité de Berlioz existe.

Il est, tout au début de la Symphonie fantastique, dans l'introduction destinée à peindre « ce malaise de l'âme, ce vague des passions, ces mélancolies, ces joies sans sujet », en un mot « cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans René », un chant amer, désolé, d'une tristesse étrange et vraiment pénétrante. Chanté, comme à regret, paries violons en sourdines, discrètement soutenu par le murmure harmonieux des autres instruments à cordes, il va lentement, entrecoupé par endroits par un point d'orgue haletant, conservant jusqu'au bout de son long déroulement un accent de desespérance. Un épisode d'allure plus vive l'interrompt au moment où 11 semblait s'achever ; puis la plaintive mélodie reparait, accompagnée de dessins plus précis, mais toujours lente, abattue, se perdant enfin en des accords vagues et mystérieux.

C'est encore un chant de la douzième année. Et voyez combien il était resté significatif aux yeux de Berlios : non seulement il Ta repris pour servir d'introduction h l'œuvre de 1830 ; mais, vieillard, quand il publia ses Mémoires, qui sont comme son testament d'artiste, il mit à la première page son portrait, sous lequel il fit photographier une ligne de son écriture : que choisitil pour cela? Le début de cette mélodie, dont il avait eu l'intuition dès l'enfance en ses romantiques séjours

du Dauphinë, Grâce h une indication des Mémoires, il nous est permis de la reconstituer intégralement (sauf quelques notes à la fin) telle qu'il l'avait conçue d'abord ; c'était une romance composée en souvenir de la jeune fille de Meylan qui avait fait battre son cœur précoce, Estelle : il en avait, nécessairement, pris les vers dans EUeUe et Némorin, « Cette pâle poésie me revient aujourd'hui, avec un rayon de soleil printanier, » écritil en rédigeant son livre ; et il en cite la première strophe en entier. Rapprochant de ces vers le thème initial d« la symphonie, nous constatons qu'ils s'adaptent avec une exactitude surprenante, et telle que la phrase musicale apparaît, définitivement, d'un tour plus vocal que symphonique, et semble gagner à cette adjonction des paroles. Voici ce chant :

Lapjr

Je vais donc quitter pour ja.mais Moodouxpa.

.jrs, ma douce a . ipi . e

Loin d euj( je vais passer ma

vie Dans lespleurset dans les regrrets.Fleuvedont j'aivuleaulim

-pi - de,Poupre'fle.chir ses doux at traits, — Sus

pendre sa courte ra.pide^ Je vais vous quitter pour jamais

. La fin de la phrase musicale est perdue dans le développement symphonique.

Qu'elle est triste cette musique d*un enfant ! Et quelle nature spontanée elle révèle ! Il a douze ans, il ne sait rien, n'a rien lu, que quelques vers de son Virgile, et déjà il apparaît comme le romantique sombre, fatal, passionné; il y a en lui des traits de Werther, de René, des personnages de Byron ; il a une prédisposition à devenir Venfant du siècle. La romance plaintive replacée en tête de la symphonie de 1830 est un document précieux pour l'histoire de ses idées : elle nous apprend qu'il n'eut qu'à poursuivre sa voie naturelle pour que son génie prît son entier développement.

C'est son âme qu'elle nous découvre, et cette âme s'éveillait dans ces belles vallées natales qui ne furent pas ses moins fécondes inspiratrices. Car c'était une âme de poète. N'est-ce pas au pays qu'il eut ses premières impressions de nature, et à leur souvenir que nous avons dû tant de tableaux musicaux d'une poésie exquise, la « Nuit sereine » de Roméo, la « Scène aux champs ))dela Fantastique, les bords de l'Elbe de Fat^s/, et tant d'autres pages qui sont des chefs-d'œuvre?

Car Berlioz, parfois amer pour le pays qui le méconnaissait, n'a jamais parlé du Dauphiné que sur le ton du ravissement. Revenant d'Italie, il écrivait à M™« Horace Vernet :

« Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de Voltaire en m'avouant que « plus « je vis l'étranger moins j'aimai ma patrie »; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment ; la coquette semblait

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s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères. ))•

Et quel tableau charmant lui inspire la nature printanière alors qu'il se reporte aux souvenirs de la seizième année ! 11 se revoit, aux environs de la Côte Saint- André, assis dans une prairie, par une belle matinée de mai, lisant à l'ombre d'un groupe de chênes ; soudain, voici s'avancer dans la campagne la procession des Rogations. Elle parcourt les chemins fleuris d'aubépines, psalmodiant une mélopée lente et triste, ce même chant des litanies que, dans la Course à Vahime, il fait chanter aux paysannes effrayées.

« Le cojptège s'arrêta auprès d'une croix de bois ornée de feuillage ; je le vis s'agenouiller pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il reprit sa marche lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix affaiblie de notre vieux curé se distinguait seule parfois, avec des fragments de phrases :

«... Conservare digneris,

« Les paysatis : Te rogamus, audi nos,

« Et la foule pieuse s'éloignait, s'éloignait toujours.

« (Decrescendo.) Sancta Barnaba. — Ora pro nobis.

a {Perdendo.) Sancta Magdalena. — Ora pro nobis.

« Sancta Maria. — Ora.,. — Sancta... nobis.,.

« Silence... léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle pression de l'air du matin... Cri des cailles amoureuses appelant leur compagne... l'ortolan, plein de joie, chantant sur la pointe d'un peuplier... calme profond... une feuille morte tombant lentement d'un' chêne... coups sourds de mon cœur... A l'horizon, les glaciers des Alpes, frappés par le soleil levant, réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière... allons, allons, des ailes! dévorons l'espace! il faut voir, il faut admirer! il faut de l'amour, de l'enthousiasme, des étreintes enflammées, il faut la grande

t% HECTOR BERLIOZ

Mais c'est surtout quand il s'agit du roman de la douzième année que les impressions de Berlioz atteignent au summum de la poésie et jde Témotion. Il nous faut aller à sa suite faire un pèlerinage d'art vers le pays qui fut le théâtre d'une si belle histoire d'amour. En route pour Meylan !

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