CHAPITRE I
l'enfance du christ
Janvier iSyS
Il y avait dimanche dernier lo janvier, tout juste vingt ans et un mois que Berlioz soumit pour la première fois cette œuvre au public, dans un concert organisé tout exprès à la salle Herz ; car la première audition intégrale remonte au dimanche i o décembre 1 854. Les meilleurs artistes de répoque prêtaient un concours dévoué au compositeur: M. et M"' Meillet, Joseph et Marie;
Depassio, Hérode; Jourdan, le Récitant; Battallle, le Père de famille. Au carême suivant, V Enfance du Christ fut réentendue, dans un concert spirituel donné le samedi saint, à TOpéra-Comique, avec Paide des même chanteurs, sauf Battaille et Depassio, remplacés par Bussine et Delacombe.
A chacune de ces auditions, Touvrage obtint un franc succès et fut même assez bien accueilli par la critique, qui consentit à désarmer, en cette circonstance, à l^égard de Berlioz. Pourtant, quelques journalistes ayant à leur tête Scudo, crurent de leur devoir de réagir contre cette fâcheuse indulgence, et Tun d'eux, qui n'a rien perdu, aujourd'hui, de son assurance intrépide, se montra justement sévère, traitant mainte page de l'œuvre ai affreux gâchis, de steeple-chasse de sons tumultueux, et qualifiant Tauteur de géant impuissant, dHconoclaste de l'art de son temps, de Prométhée cloué au rocher, de Robespierre musical, guillotinant les idées des autres et coiffant les siennes à Voiseau royal, etc.
Berlioz écrivit cette trilogie pour tromper l'envie qu'il avait de composer à la fois le poëme et la musique d'un grand opéra ; mais ce dérivatif ne calma qu'un temps son ardeur, et après avoir
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résisté le plus longtemps possible à Fidée qui le tourmentait, il entreprit de la réaliser en créant sa magnifique conception des Troyens. Il portait lui-même sur cet ouvrage, et sur la nature de son talent, uije appréciation assez peu modeste, mais très-judicieùse. « Les qualités dominantes de ma musique, dit-il dans ses Mémoires^ sont Texpression passionnée, Pardeur intérieure, l'entraînement pymphatique et Pimprévu, Quand je dis expression passionnée, cela signifie expression acharnée à reproduire le sens intime de son sujet, alors même que le sujet est le contraire de la passion et qu'il s'agit d'exprimer des sentiments doux, tendres, ou le calme le plus profond : c'est ce genre d'expression qu'on a cru trouver dans l'Enfance du Christ, etc. » Et quelques lignes plus haut : « Plusieurs personnes ont cru voir dans cette partition un changement complet de mon style et de ma manière. Rien n'est moins fondé que cette opinion. Le sujet a amené naturellement une musique naïve et douce, et par cela même plus en rapport avec leur goût et leur intelligence, qui, avec le temps, avaient dû en outre se développer. J'eusse écrit V Enfance du Christ de la même façon il y a vingt ans. )>
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Cette dernière phrase avait un sens caché dans la pensée de l'écrivain. En effet, la seconde partie de cette trilogie, la Fuite en Egypte, celle précisément qui obtint le succès le plus vif et le plus constant, même auprès des détracteurs 4u maître, reriiontait à une époque antérieure. On connaît suffisamment Phistoire de la composition du ^oli c h œur des bergers, avec lequel Berlioz, se donnant pour Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire du siècle dernier, mystifia si plaisamment toute un groupe d'amateurs dont son nom seul soulevait les colères et les quolibets : Panecdote est restée une leçon sévère à l'adresse des nombreux critiques et connaisseurs qui se prononcent toujours de confiance, au seul vu de la signature.
D'ailleurs, ce fait si instructif n'est pas sans précédent dans l'histoire musicale. Les amateurs du dix-huitième siècle applaudissant les Danaïdes sous le nom dé Gluck, le public marseillais appréciant surtout, dans le Faust de Spôhr, des airs de ballet qu'un musicien de l'orchestre, de Groot, y avait ajoutés sans se nommer, et faisant grand honneur au compositeur allemand de ces danses d'un caractère tout germanique : autant de connaisseurs
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qui se croyaient infaillibles et applaudissaient, sous le couvert de noms illustres, des musiciens qu'ils auraient peut-être dédaignés et maltraités sans cet ingénieux subterfuge (i).
La première partie, le Songe d'Hérode, se subdivise e^n deux tableaux opposés, dont l'un dépeint les terreurs du roi des Juifs dans son palais au milieu de ses gardes, et l'autre la confiante félicité qui règne à l'étable de Bethléem. L'introduction orchestrale qui représente la marche d'une patrouille de nuit dans les rues de Jérusalem, forme un travail symphonique très-compliqué, d'où la pensée se dégage difficilement. Je fais également bon marché du récit comique des deux centurions : Berlioz avait un faible pour ces dialogues de soldats, et il en a mis un autre dans les Troyens qui n'est guère plus amusant. L'air d'Hérode : O misère des roiSj est d'une inspiration superbe, mais, outre qu'il a été pris trop lentement, l'interprète l'acharné sans le moindre accent de lassitude ou de terreur. Vallegro féroce
(i) Voir pour Çalieri, tout le chapitre des Danaîdes (p. 116 à 201; dans la Cour et l'Opéra sous Louis XVI, (un vol. in-i8, Paris, Didier, 1878) et pour M. de Groot le chapitre consacré au Faust de Spohr, (p. ii3 à 137) dans Gœtheet la musique /"nnYoLin-iS Paris Fischbacher; 1880).
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qu'Hérode lance, avec les devins, pour vouer à la mort tous les enfants nouveau-nés, doit produire un grand effet de rage et de fureur, à condition que le soliste ait une voix assez puissante pour dominer le chœur entier : cela revient à dire pourquoi je ne puis pas le juger.
Le morceau d'orchestre intermédiaire, qui représente les conjurations cabalistiques des devins, est, comme il convenait, d'une couleur très-originale et très-bizarre, avec ses mesures alternées à trois et quatre temps, avec ce tournoiement perpétuel des cordes et ce trait persistant de l'harmonie, que termine un aigre sifflement des violons et de la petite flûte. Le duo de Marie et de Joseph regardant Jésus jouer avec les agneaux est d'une mélodie douce et caressante, puis le chœur où les anges invisibles ordonnent de fuir aux deux époux, forme une page d'une suavité exquise ; l'hosannah final surtout, d'une douceur infinie et soutenue tour à tour par l'orgue, les violons divisés à l'aigu ou les flûtes, a ravi l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une voix. * •
Du reste, il y a eu un morceau bissé dans chaque partie. La deuxième, la Fuite en Egypte^ qui est si connue et qui a été souvent exécutée au
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Conservatoire et ailleurs, ne comprend que trois pages : une charmante symphonie pastorale figurant l'arrivée des bergers devant Pétable de Bethléem, leur joli chœur d'adieux aux voyageurs qui vont partir, enfin un long récit de ténor d'une fraîcheur adorable, dépeignant le repos de la sainte famille dans une verdoyante oasis. C'est ce dernier morceau que le public fait toujours redire et qu'il a fait répéter dimanche, bien que M. Prunet l'ait chanté sans charme et en forçant la voix sur cette gracieuse phrase de Marie : Voye:{ce beautapis d'herbe douce et fleurie, qui doit être, ou contraire, murmurée avec une douceur extrême,
La troisième partie, VArrivée à Sais, débute par un mélodieux récit de ténor ; puis arrive la scène si dramatique où Marie et Joseph, exténués de fatigue, heurtent à toutes les portes pour demander asile et se voient repoussés et injuriés. Ce morceau animé, dans lequel la plainte persistante de l'alto et les soupirs de la flûte répondent à la voix suppliante des fugitifs sur un trémolo continu, se développe d'une façon saisissante et forme une progression très-pathétique jusqu'au moment où les deux voix, unies dans un suprême
effort, émeuvent enfin le cœur d'un misérable artisan qui ouvre sa porte aux suppliants.
Lorsque les nouveaux venus se sont fait connaître par une phrase charmante de Joseph, le vieillard et toute sa famille leur répondent par une courte mélodie d'un grand caractère : Près de nous Jésus grandira. Puis commence le co ncert des Jeunes Ismaélites^ J^e célèbre tnqj)our^iïx BïïteTet harpe, dont la phrase mélodique n'est pas sans analogie avec la marche religieuse d'O/^^Twpie, et qui a obtenu, encore cette fois, le bis accoutumé : ce n'est que Justice de nommer les artistes qui ont finement exécuté ce gracieux morceau :
MM. Cantié, Corlieu et Delacour. Un beau récit de ténor et un chœur mystique d'une conception élevée et d'un caractère très-religieux, mais difiicile pour les voix, que l'orchestre abandonne à elles-mêmes, terminent avec grandeur cette œuvre si remarquable.
Je terminerai cette analyse par quelques observations d'ensemble. Autant certaines pages de cette trilogie sont claires et ravissantes, la pureté de l'inspiration étant rehaussée par les richesses habilement réparties de la trame symphonique ; autant certaines autres, de petit nombre, il est