‹ Hector Berlioz; la vie et le combat, les œuvresChapitre 2 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PLAINTE INVARIABLE ET SUPRÊME AFFRONT. — VOYAGES POLITIQUES SANS RÉSULTAT. — ARRIVÉE A PARIS. — LE CONSERVATOIRE ET LE ROMANTISME. — PREMIÈRES PRODUCTIONS. — SÉJOUR EN ITALIE. — BERLIOZ ET MISS SMITHSON : LEUR MARIAGE ET LEUR MÉNAGE. — BERLIOZ JOURNALISTE. — CRÉATIONS DE SA MATURITÉ.— LES DEUX FEMMES DE BERLIOZ. — TOURNÉES ARTISTIQUES EN EUROPE. — INJURE GRATUITE AUX BOURSIERS. — DEUX DIRECTEURS RECONNAISSANTS. — LA POLITIQUE ET LA MUSIQUE. — LETTRES INÉDITES. — ŒUVRES DERNIÈRES ET DERNIERS VOYAGES. — SA MORT. — L* ADIEU DE THÉOPHILE GAUTIER.

A Tune des vingt représentations des Trqyens — car cet admirable chef-d'œuvre n'eut que vingt

représentations, plus une en raccroc, — des amis qui accompagnaient Berlioz lui dirent en voyant la salle à peu près garnie : « Eh bien I les voilà qui viennent. » Et lui avec un sourire mélancolique et de Tair le plus découragé ; « Oui, ils viennent ; mais, moi, je m'en vais. » Aujourd'hui qu'il s'en est allé, tous accourent.

Ce fut l'éternel chagrin de Berlioz de ne pouvoir, malgré son énergie infatigable, renverser la barrière qui s'élevait entre lui-même et la masse du public français. Et sa plainte s'exhalait plus vive et plus amère à mesure qu'il vieillissait. Non que les honneurs ne fussent pas venus avec l'âge et aussi quelques succès consolateurs; mais il n'avait obtenu ces honneurs qu'après une compétition î^charnée, et ses succès les plus brillants ne dépassaient pas un cercle assez restreint d'amateurs. Il avait d'ardents admirateurs, — car le propre de sa musique, en tout temps, fut d'exciter une admiration violente ou une violente hostilité, — mais en dehors de ses partisans trèshardis, très-convaincus, et qui menaient grand bruit autour de lui, il ne rencontrait qu'indifférence ou dénigrement.

Il arrivait bien à organiser, à force de fatigue

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et d'argent, quelques concerts pour Pexécution de ses grands ouvrages, et cette exécution même avait le plus souvent quelque succès grâce au bruyant concours de ses partisans ; mais sitôt qu'il essayait de poursuivre, il échouait. Il pouvait bien faire exécuter telle ou telle œuvre une ou deux fois de suite; il ne pouvait pas plus, le grand public ne répondant pas à l'appel, et il se trouvait du coup mis à Vîndex par les directeurs de théâtre, auxquels le goût du public était bien connu et qui n'auraient eu garde de le braver. M. Carvalho osa bien «aller contre en jouant les Troyens : l'on sait quel coup ce fut pour Berlioz que ce suprême échec arrivant à la fin de sa carrière et frappant Poeuvre qu'il avait « conçue, élaborée, terminée avec un enthousiasme et une foi d'apôtre.

Et cependant Berlioz, avec son puissant esprit, n'ajoutait nulle créance à cette idée, si souvent exprimée en France, que les connaisseurs français consacrent les réputations et que nul n'est sûr de passer à la postérité qui n'a reçu son passeport signé du public français. Il savait fort bien que ce sont là fadaises pures dont on berce notre amour-propre national çt que les plus grands

compositeurs, ceux qui régnent au plus haut du ciel musical, sont précisément ceux que le public français a combattus de leur vivant ou complètement ignorés ; mais ces maîtres-là étaient étrangers et Berlioz était français. Les succès répétés qu'il remportait en Allemagne, en Autriche, en Russie, auraient dû le consoler de ses échecs persistants en France; car, dans tous ces pays, ce n'était pas seulement un auditoire ami, c'était la masse du public qui l'applaudissait à outrance. Et pourtant ces glorieux triomphes ne pouvaient lui suffire: il revenait toujours tenter la fortune en France et ne se consola jamais de n'avoir pas été prophète en son pays.

La cafrière militante de Berlioz peut se diviser en deux périodes bien distinctes : celle où il combat sur place et qui va depuis son arrivée à Paris jusqu'après Roméo et Juliette^ en 1840; celle où, las de lutter sans profit, non sans gloire, il se met à courir le monde, afin d'établir sa réputation hors frontières et de rentrer ensuite à Paris, victorieux et triomphant : celle-là va jusqu'à sa mort. Sitôt qu'il obtenait un succès, petit ou grand, à l'étranger : « Faites en sorte que Paris le sache, » écrivait-il à ses amis. Et Paris, qui

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rapprenait, Pavait oublié Pinstant d'après. C'est dans l'intervalle de ses grandes tournées et chaque fois qu'il revenait toucher barre en France, afin de voir si ses succès de l'étranger l'avaient un peu grandi auprès de ses compatriotes, qu'il faisait entendre ses dernières œuvres capitales, composées partie en voyage et partie à Paris : la Damnation de Faust et V Enfance du Christ, le Te Deum et Béatrice et Bénédicte enfin les Trqyens. Après, il n'eut plus que la force de retourner en Russie, — et ce fut tout.

C'est en octobre 1822 que Berlioz s'en vint à Paris, dans le but avoué d'apprendre la médecine et avec la formelle intention de n'étudier que la musique ; il approchait alors de dix-neuf ans, étant né à la Côte-Saint-André (Isère), le 11 décembre i8o3, et avait déjà reçu quelques leçons de musique de deux pauvres artistes échoués à la Côte, un nommé Imbert et un nommé Dorant :

c'est lui-même qui nous a transmis leurs noms. En arrivant à Paris, où son père, médecin, voulait qu'il étudiât la médecine, Berlioz n'eut rien de * plus pressé que d'aller au Conservatoire et de se faire recevoir dans la classe de Lesueur, qui le prit bien vite en amitié. A peine admis comme

élève, il faisait exécuter à Saint-Roch une messe qu'il brûla presque aussitôt (sauf le Resurrexit) ; encore ce dernier morceau fut-il condamné plus tard sans rémission. Berlioz prit part au concours préparatoire pour le prix de Rome et ne fut même pas jugé digne d'entrer en loge : aussitôt rappelé à la Côte par ses parents,qui se défiaient beaucoup de sa a prétendue vocation irrésistible », il y parut si triste, si accablé, si misanthrope, que son père, inquiet de le voir dépérir, lui permit de retourner tenter encore une fois la fortune à Paris.

Il revint pour Phiver de 1826. C'est alors qu'il se débat contre la misère en compagnie d'un autre étudiant, son ami Carbonnel, vivant à certains jours de légumes secs, donnant des leçons de solfège à un franc le cachet, acceptant même une place de choriste au théâtre des Nouveautés. Mais les jouissances artistiques le dédommageaient de ces privations matérielles, et son cœur déborde de joie et de bonheur chaque fois qu'il peut aller entendre à l'Opéra ou à Favart quelque chef- ' d'œuvre de Spontini, de Gluck et de Weber; il ne fera que plus tard connaissance avec son quatrième dieu : Beethoven. Il continuait cependant à suivre les classes de Lesueur et de Reicha ; si bien qu'en

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1828, rinstîtut ayant mîs au concours une scène S Orphée déchiré par les bacchantes^ îl ne fut plus honteusement repoussé : le jury déclara simplement sa musique inexécutable^ et pour toute réponse il la fit exécuter, avec les ouvertures des Francs-Juges et de Waverley (26 mai 1828), dans la salle du Conservatoire que l'excellent M. de Larochefoucauld, protecteur éclairé des arts, lui fit accorder, malgré les protestations rageuses de Cherubini.

Il aurait été bien surprenant que Berlioz, avec son ardente imagination et son esprit toujours en feu, laissât passer le mouvement romantique sans s'y associer avec la fougue et la passion qu'il apportait à toutes choses. Il devint bientôt un des coryphées de l'école nouvelle, assez peu riche en musiciens, car elle n'en compta que deux : Monpou et lui, tandis qu'elle recrutait tant d'adhérents parmi les écrivains, poètes ou prosateurs, et les artistes, peintres ou dessinateurs. Comme tous ses frères d'armes en romantisme, encore plus qu'eux tous, Berlioz courut aux représentations de pièces de Shakespeare que des tragédiens anglais donnaient alors à l'Odéon ; il y fut frappé d'un double coup de foudre, et par

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Shakespeare, qui le terrassa, dit-il, et par miss Smithson, qui Penivra. C'est pour attirer Pattention de la belle tragédienne qu'il avait organisé, avec son ouverture de Waverley, celle des Francs- Juges et la cantate de la Mort d' Orphée ^ un concert dont elle n'entendit jamais parler. C'est aussi pour arriver jusqu'à elle au moyen de la musique qu'il imagina de composer la Symphonie fantastique 'j où il se mettait en scène avec sa bienaimée et qui devait lui gagner enfin le cœur de miss Smithson.

Ces premières tentatives de Berlioz étant peu connues, il est bon de préciser, ne fût-ce que parce qu'on trouve dans ces morceaux oubliés l'ébauche de certaines pages de la Damnation de Faust et de VEnfance du Christ. Ses ouvertures de Waverley et des Francs-Juges furent exécutées, d'abord dans des concerts d'amateurs qui se donnaient à l'ancienne salle du Waux- Hall, puis dans le concert donné au Conservatoire en l'honneur de miss Smithson le 26 mai 1828. Il y fit entendre aussi le Creio de sa première messe, et une marche des Mages allant à la crèche; enfin, le 11 novembre 1829,11 fit exécuter de nouveau les mêmes compositions, plus une

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autre intitulée : Concert des Sylphes et dont voici le programme : « Méphistophélès, pour exciter dans Pâme de Faust Pamour du plaisir, assemble les esprits de Pair et leur ordonne de chanter. Après avoir préludé sur leurs instruments magiques, ils décrivent un pays enchanté, dont les heureux habitants s'enivrent de voluptés sans cesse renaissantes ; peu à peu le charme opère, la voix des sylphes s'éteint et Faust, endormi, demeure plongé dans des rêves délicieux. » Tout le monde sait aujourd'hui ce qu'est devenu cet adorable morceau.

Sur ces entrefaites, il obtint le prix de Rome en juillet i83o, — après avoir concouru quatre ans inutilement, — et se mit en route pour Rome non sans avoir donné un concert d'adieux où il fit entendre sa cantate couronnée de Sardanapale et \dL Symphonie fantastique. Il demeura près de deux ans en Italie, afin de se conformer en partie aux règlements; mais ce séjour fut entièrement perdu pour lui au point de vue artistique. Avec le juste et profond dégoût qu'il aVait de la musique italienne, il ne pouvait que souffrir là-bas de tout ce qu'il entendait ; le mieux qu'il pût faire était de s'enfuir de Rome dans la campagne, où il se

Digiti

promena avec son ami de rencontre, Mendelssohn, jusqu'au jour assez tôt venu où leurs deux esprits, si dissemblables, se lassèrent Pun de Pautre. Il abrégea son séjour en Italie autant que possible et sitôt que le directeur Horace Vernet lui en donna licence, il revint à Paris, rapportant comme ouvrages principaux une ouverture du Roi Lear et le monodrame de Lelio ou le Retour à la vie^ qu'il aurait aussi bien pu composer à Paris qu'à Rome. Et même, en restant à Paris, il aurait très probablement composé davantage au lieu d'aller flâner dans la campagne en pinçant de la harpe et en tirant sa poudre aux moineaux.

Dès qu'il fut de retour à Paris j en 1 83 2, Berlioz se sentit reconquis par miss Smithson, dont une autre passion byronienne l'avait, détourné pour un temps et qu'il qualifiait aimablement de <t fille Smithson » tandis que son cœur était pris ailleurs. Il se hâta donc d'organiser un concert pour faire entendre à celle qu'il aimait la Symphonie fantastique^ complétée par le Retour 4 /^ v/e, et ce jour-là (9 décembre 1 832), il triompha doublement puisque l'audition du chef-d'œuvre qu'elle avait inspiré émut violemment la tragédienne et la fit souscrire aux vœux de Berlioz. Les deux familles.

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