CHAPITRE V
BERLIOZ ET LA CRITIQUE Juillet 1877
RETOUR PATORABLR ET SUBIT DU PUBLIC. — PREMIER FESTIVAL-BERLIOZ. — UM ARTICLE INCENDIAIRE AUTREFOIS, INCOLORE AUJOURD'HUI. — LES ]ÉTAPE8 d'une conversion. — AHURISSEMENT DE LA PRESSE. — VOLTE- FACE DE JOURNALISTES. — UN CRITIQUE ONDOYANT ; SES MEA CULPA RÉGULIERS ET TARDIFS ; SON OPINION PASSÉE ET SON AVIS PRÉSENT SUR UN MÊME MORCEAU. — TEL CELUI-LA ENVERS BERLiOZ, TEL CELUI-CI ENVERS 8CHUMANN. — INJURES PAR DERRIÈRE, FLAGORNERIE EN FACE.
Il se joue maintenant dans la presse une comédie bien curieuse autour du nom de Berlioz. L'heure du succès et de la réparation a enfin sonné pour ce grand musicien, absolument nié en France de son vivant et que la mort seule a pu tirer de Poubli. Encore a-t-il fallu près de dix ans pour que ce revirement dans l'opinion publique se dessinât, s'accentuât et arrivât enfin à l'explosion d'enthousiasme soulevée cet hiver par l'exécution d'un chef-d'œuvre, et d'un chefd'œuvre oublié depuis une première audition peu favorable qui remontait à trente ans.
Le succès obtenu par la Damnation de Fausty et quî a pris les proportions d'un vrai triomphe, a bien pu troubler les gens qui n'avaient jusqu'alors entendu parler de Berlioz que comme d'un grotesque et d'un impuissant en mlisique : les journaux le répétaient à l'envi, et comment ne pas croire les journaux ? Mais il n'a nullement surpris les artistes ou amateurs qui suivaient depuis trois ou quatre ans la marche de la musique en France, et qui voyaient chaque année les créations du maître reprendre peu à peu dan,s les concerts leur véritable place et s'imposer progressivement à l'attention, puis à l'admiration du public, de ce public qui, n'étant d'aucune coterie, croit n'avoir jamais de parti pris.
Ce succès foudroyant de la Damnation de Faust n'était que la résultante forcée des efforts continus tentés depuis plusieurs années par M. Deldevez au Conservatoire, M. Pasdeloup aux Concerts populaires et M. Colonne au Châtelet, pour restituer à B;;rlioz le rang qu'il était digne d'occuper parmi les plus grands musiciens.
Ce retour favorable du public ne date pas de loin, et il a été extrêmement rapide. Il a eu pour
origine le grand festival organisé à TOpéra par /M. E. Reyer un an après la mort du maître, concert dans lequel on entendit, outre des fragments de ses œuvres principales, des pages empruntées à trois de ses dieux artistiques : à Gluck, à Beethoven, à Spontini. Berlioz étant mort le 8 mars 1869, ce festival fut célébré le 22 mars 1 870. Il faut se rappeler qu'à cette époque, il n'était possible d'entendre quelque page de Berlioz qu'aux Concerts populaires, et le plus souvent au milieu du bruit.
L'annonce de ce concert fit même éclore de charmantes plaisanteries, et l'on rit beaucoup en se demandant quelle musique pourrait bien être jouée pour fêter un pareil musicien, et s'il ne faudrait pas, pour le mieux honorer, ne jouer que des morceaux qui ne fussent pas de lui. Le festival eut pourtant lieu au jour dit, avec un programme très riche, composé presque entièrement d'œuvres de Berlioz, et quelques morceaux, comme la valse des sylphes et la marche hongroise, causèrent un vif mouvement de surprise par toute la salle ; on était venu pour rire et l'on écoutait, on applaudissait même, et mieux que du bout des doigts.
Sans être encore bien vieux, j'ai déjà certains souvenirs particuliers sur cette époque où Ton comptait dans la presse les rares journalistes qui pensaient quelque bien de Berlioz et qui osaient récrire, — on les regardait presque comme des bêtes curieuses; — et puisque j'ai, dès le premier jour, contribué dans la limite de mes moyens à la réhabilitation artistique de ce génie méconnu, e demanderai la permission de rappeler ici un petit fait tout personnel, mais bien caractéristique.
L'annonce de ce festival m'avait suggéré l'idée d'écrire une étude générale sur Berlioz, que j'avais portée à la Revue contemporaine. Il est bien vrai que ce travail de longue haleine, et qui non seulement embrassait la vie et la carrière de Berlioz, mais qui étudiait successivement en lui le compositeur, le critique, l'homme enfin, était le premier de ce genre qui dût paraître dans un journal ou un recueil français ; mais je me rappelle encore quelles difficultés furent soulevées pour savoir si l'on pouvait insérer sans danger un article aussi incendiaire.
Il n'avait pourtant rien de bien audacieux et sem^blerait presque terne aujourd'hui auprès des
éloges et des dithyrambes qu'on lit sous toutes les plumes naguère acharnées après Berlioz (i); mais le directeur, sans être lui-même trop effarouché, craignait d'indisposer ses lecteurs, dont l'opinion était fixée à l'égard de Berlioz, en leur offrant un article où l'on disait tant de bien d'un musicien dont ils pensaient tant de mal. Enfin, après de longues discussions, l'article fut inséré, non sans avoir subi de judicieuses retouches, dans le numéro du i5 mars 1870, de façon à précéder de quelques jours seulement le festival: l'intérêt de l'actualité l'avait emporté sur les scrupules de la prudence.
Ce revirement de l'opinion en faveur de Berlioz date bien de ce jour et de ce concert, mais il fut d'abord insensible et resta presque stationnaire durant trois ou quatre années ; il se signalait seulement de loin en loin par des auditions épar-
(i) C*est ainsi que Tont jugé la plupart des critiques, même ceux ralliés seulement de la veille à Berlioz, lorsque ce travail reparut sans aucun changement dans mes Airs variés. (Un vol. in-i8, Paris, Charpentier, 1877). Un de mes confrères, qui m'assurait, peu auparavant, ne pas pouvoir partager mon admiration pour Berlioz, malgré la meilleure volonté du monde, écrivit bien que cette étude, pour courageuse qu'elle fût à son apparition en 1870, n'était plus suffisante en 1877 et ne répondait plus à la haute idée que lui-même et le public ont actuellement de Berlioz.
ses de fragments judicieusement choisis dans Pœuvre de Berlioz. Puis un beau jour et comme par un coup de foudre, des compositions entières, et des compositions déclarées plus d^une fois injouables, inacceptables, apparurent sur les différentes affiches de concerts : la Sj^mphonie fantastique et Harold en Italie aux Concerts populaires, sans préjudice de la chasse royale des Troyens ; V Enfance du Christ et Roméo et Juliette aux concerts du Châtelet, puis des fragments de Roméo et les deux premières parties de Faust au Conservatoire, enfin la Damnation de Faust tout entière à la fois au Cirque d'hiver et au Châtelet, en attendant mieux.
On me rendra cette justice : je n'ai pas attendu que ces admirables compositions eussent du succès pour dire tout le bien que j'en pensais ; je ne laissais échapper aucune occasion d'en parler, je prenais prétexte du plus petit fragment, parfois même je n'attendais pas qu'on en exécutât une seule note et je consacrais des articles entiers, de droite et de gauche, à étudier ces œuvres alors inconnues ou méconnues, tant j'avais à cœur de tenir le public en garde contre son aveuglement et de l'avertir qu'il y avait un maître de premier
ordre dans ce musicien dont il riait si tort. Je sais même ce qu'il en coûte de vouloir ainsi proclamer le génie avant le temps, et Dieu sait combien de fois, après un article inséré dans un purnal quelconque, on m'aborda avec cette phrase d'une compassion ironique et indulgente, indulgente pour moi, ironique pour Berlioz ; « Eh bien! vous vene^ encore de rompre une lance pour votre Berlio\! » Aujourd'hui que « mon Berlioz » est un peu le Berlioz de tout le monde, on ne me parle plus ainsi, ou, si l'on m'adresse encore quelquefois cette phrase clichée, c'est sur un ton tout différent.
Ce changement d'opinion n'a rien que de naturel, et pareil phénomène se produit très-souvent dans les arts pour les créations d'une réelle beauté. L'excuse de la foule est dans sa bonne foi, et aussi dans son ignorance, car elle n'est pas tenue de connaître les beaux-arts, et elle se prononce simplement d'après une impression passagère qui peut changer du jour au lendemain, quand une cause étrangère ne transforme pas cette opinion du premier jour en parti pris. Mais cette conversion miraculeuse devient tout à fait amusante dans la presse et lorsqu'on examine les articles de gens
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le plus souvent très ignorants, mais qui n'en parlent pas avec moins d'assurance et qui, au lieu de chercher à instruire le public, se renseignent auprès de lui sur ce qu'ils doivent lui enseigner en retour.
Cette fois, la presse, surprise et dépassée par le revirement précipité du public, n'a même plus eu le temps de ménager sa conversion et s'est vue contrainte de hausser le ton pour être au niveau de l'enthousiasme général. C'est un spectacle amusant que de voir tous ces journaux qui raillaient Berlioz il y a quelques années^ — bien peu consentaient à l'ignorer sans le décrier, — chanter hosannah aujourd'hui et accumuler en son honneur les épithètes les plus étourdissantes; c'est une sorte de ronde de Saint-Guy, dansée par'tous las critiques autour d'un homme qu'ils reniaient comme une idolehier, qu'ils encensentaujourd'hui comme un dieu.
Ceux qui n'écrivaient pas il y a trois, quatre et cinq ans, ont beau jeu, car les paroles volent et les écrits restent ; mais ceux — et ils sont nombreux — qui ont précédemment exécuté Berlioz sur le mode triste ou sur le mode gai ne laissent pas d'être assez embarrassés. Ils s'en tirent pour-
tant d'une façon très-dégagée,et ce sont précisémetit eux qui crient le plus fort à la gloire, au génie, à Pimmortalité, pour cacher leurs erreurs passées et pour qu'on n'ait pas la curiosité de relire leurs articles d'antan. Je les connais bien — malheureusement pour eux, — car je les ai tous lus naguère, et ils m'ont trop amusé pour ne pas amuser le public, qui se trouve être maintenant de mon avis.
Je n'en prendrai qu'un — pour aujourd'hui.
Certain de mes confrères, qui signe modestement d'un prénom et auquel douze années suffisent à peine pour percer l'obscurité des œuvres les plus claires, — lisez plutôt ses humbles meâ culpâ à propos de Faust^ d^Hamlet, de la Traviata, — n'a pas mis moins de vingt ans à comprendre VEnfance du Christ^ ni moins de trente à pénétrer la Damnation de Faust. Il n'apprécie peut-être pas encore ces œuvres à leur juste valeur, mais il suit le mouvement sans se faire prier et sans paraître se souvenir de ce qu'il a écrit autrefois : il ne se le rappelle probablement que trop.
Naguère encore, il parlait assez mal de Berlioz, et, comme il aime les belles phrases, il écrivait
ceci : « f Je comparerais Beethoven ou Rossini à Taigle auquel Dieu a donné le vol sublime, qu'il a fait pour accrocher d'instinct son nid à la cime des rocs inaccessibles. Quant à Berlioz, j'en ferai un géant, — pour vous être agréable, — mais un géant s'agitant dans son impuissance, tandis que sa pensée a le pouvoir d'escalader le faîte de sa prison. »
Mais voilà qu'un beau jour M. Colonne fait entendre V Enfance du Christ^ et que ce premier succès remporté par Berlioz marque pour les gens clairvoyants un retour indubitable du public vers cette musique ; aussitôt le critique baisse de ton et prépare aussi adroitement que possible son mouvement de recul. Mais il a entendu cette œuvre à l'origine, vingt ans auparavant,et il l'a condamnée dans des termes très sévères ; peu importe. Mais 11 est deux morceaux dans le nombre qu'il a très vivement blâmés ; ce sont précisément ceux qu'il louera le plus, et il en sera quitte pour dire qu'il ne se souvient pas d'une impression perçue il y a vingt ans. Qui donc aurait l'indiscrétion d'aller rechercher un aussi vieil article pour le comparer au présent ? Et voilà comment on peut dire blanc et noir à quelques années de distance sans confu-
sion apparente: la musique seule aura changé avec le temps, mais ni le critique ni le public n'auront varié d'une ligne.
En 1854: a La marche nocturne pour orchestre, qui a du cachet dans Iq pianissimo, ne conclut pas ou conclut comme un chemin qui finirait brusquement, — en s'abîmant dans une fondrière. »
En 1875 : a L'orchestre, dans la première de ces deux pages, peint la marche dans Fombre des soldats romains, qui gardent contre la terreur de ses insomnies le « roitelet juif », comme ils le désignent par mépris. Le pas de plus en plus accentué des soldats par les contre-basses est, tout d'abord, d'un effet pittoresque et saisissant. Il y a dans cette introduction un travail d'orchestre excellent. »
En 1854 : a Pour la portion sytnphonique de la Conjuration, les bravos qui l'ont accueille ne me la feront pas juger avec moins de sévérité. Cet enchevêtrement de rhythmes amène une confusion inévitable au lieu de produire de piquantes oppositions; lignes harmoniques, couleur, timbres, tout s'y estompe dans une nuit noire et un affreux gâchis: les exécuteurs pourraient se distancer et jouer à vingt mesures d'intervalle,
que sûrement il n'y paraîtrait pas. Et si notre oreille, — où s'est engouffré ce steeple-chase de sons tumultueux, — semble éprouver une visible satisfaction déplaisir, lorsque tout se termine par une culbute sur ce fameux prrrrrrt à l'aigu, applaudi à deux reprises, que produit l'archet en fouettant la corde, doublé par la petite flûte, — c'est que nous sommes finalement bien aises que le musicien, en touchant le but, n'ait rien cassé à sa musique. »
En 1875 : a La scène entre Hérode et les devins a bien l'énergie sombre de la situation; rien de plus diabolique que la petite symphonie des esprits. Dans ces arpèges des violons fouettés à l'aigu, il me semble voir des démons interrogés s'enfuir en décrivant des spirales, a
A quoi tient souvent la conversion d'un critique? Celui-là change d'opinion en voyant l'opinion du public changer et couvre Berlioz de fleurs pour faire oublier qu'il l'a traîné aux gémonies. Celuici, qui injuriait hier Schumann et comparait sa musique à celle que pourrait faire un chat en promenant sa patte sur un piano, nous raconte aujourd'hui que, se trouvant dans un concert à côté de Mlle Schumann, « jeune personne d'une
vingtaine d'années, au visage méditatif et poétique, dont la ressemblance avec les portraits de son illustre père est frappante », il lui a témoigné a tout le noble plaisir que lui causait le superbe talent de sa mère, de celle qui fut la digne compagne d'un des plus grands compositeurs de l'Allemagne (i). »
Qu'importe d'ailleurs que cette conversion ait lieu tôt ou tard? qu'importe même qu'elle ait lieu? Et en quoi les mépris et les railleries de ces critiques empêchaient-ils les ouvrages de Berlioz et de Schumann d'être des chefs-d'œuvre, alors même qu'ils les niaient, comme ils nient le génie de Richard Wagner jusqu'au jour où ils l'encenseront? Leurs efforts aboutiront seulement à diminuer encore pendant quelques années nos jouissances artistiques et à faire que notre pays, toujours en retard, sera seul à ne pas entendre des œuvres admirables, comme cela est déjà arrivé pour Beethoven, pour Mendelssohn, pour Berlioz, pour Schumann, En quoi ce procédé est-il donc si intelligent et ce rôle si glorieux?
(i) Pourquoi ne pas nommer après tout ces critiques, puisqu'ils n'ont pas hésité à signer leurs articles contradictoires ? Le premier est M. Jouvin, dit Bénédict, et le second M. Oscar Comettant.