CHAPITRE IV
BERLIOZ COMPOSITEUR ET CRITIQUE Août 1873
SON MONODRAME OU MÉLOLOGUE, LELIO. — UNE VENGEANCE IMPLA- CABLE. — SINGULIÈRE FAÇON DE FAIRE UN FEUILLETON MUSICAL. — ' UN DÉVOUEMENT MALENCONTREUX.
La Symphonie fantastique a un complément obligé : Le/fo. C'est en revenant de Nice, en se rendant à pied de Sienne à Monteflascone, au retour d'une folle équipé^ qui faillit le faire renvoyer de PEcole, que Berlioz composa les paroles parlées et chantées de Lelio, qui devait, dans sa pensée, couronner la Symphonie fantastique et former avec elle cet Episode de la Vie d'un Artiste, où il se représentait lui-même en proie à une passion indomptable.
On se rappelle qu'à la fin de la symphonie, le héros, voulant se soustraire à l'obsession d'une apparition féminine, s'empoisonne avec de l'opium, mais que le poison lui procure seulement un effroyable cauchemar où il rêve qu'il
est un assassin, qu'on le guillotine, et qu'il rétrouve cette figure implacable jusqu'en enfer. Voici comment le poëte renoue à ce tissu d'horreurs sa nouvelle production, qu'il appelle « mélologue », parce que le personnage principal est représenté, non plus par l'orchestre, mais par un récitant qui déclame et joue des scènes entre chaque morceau.
Lelio se réveille de son affreux sommeil et se rappelle que, la veille au soir, il a écrit à son ami Horatio pour lui annoncer sa fatale résolution: le souvenir lui revient alors d'une ballade qu'il a composée autrefois avec lui, et l'on entend ce morceau dans le lointain. Puis Lelio s'étend sur un lit de repos et s'absorbe dans de tristes pensées que traduit un chœur d'ombres, d'une mélodie lugubre. Les difficultés de la carrière et le mépris du beau qu'il rencontre partout le dégoûtent de l'art; il rêve de se faire bandit, et pendant qu'une voix entonne un refrain de combat, il s'affuble d'un costume de brigand romain et s'escrime avec furie de la carabine et du sabre.
Son exaltation se dissipe enfin ; il s'attendrit, pleure, puis reprend empire sur lui-même et entonne un chant de bonheur. Mais l'image adorée
reparaît et le rejette dans de trjstes pensées ; il se laisse alors bercer par le bruit des harpes suspendues au feuillage. Cependant le courage lui revient, il écarte ces dangereuses illusions et se voue de nouveau à Part sublime, à la musique. Pour commencer, il rappelle à lui ses élèves et leur fait eiçécuter sa grande fantaisie sur la Tempête^ de Shakespeare.
Ce poème était exactement copié sur la vie de Berlioz. Il va sans dire que les récits déclamés de Lelio étaient pleins d'allusions transparentes à sa folle passion, et Ton conçoit facilement quelle dut être Pémotion qu'éprouva la tragédienne anglaise à ce concert du 9 décembre i832, quand, déjà mise en éveil par les paroles ambiguës de ceux qui l'accompagnaient, elle entendit Bocage, qui jouait Lelio, s'écrier : « Oh ! que ne puis-je la trouver, cette Juliette, cette Ophélie que mon cœur appelle I » Il n'y avait plus de doute: ce terrible amoureux ne l'avait pas oubliée, comme elle avait pu l'espérer. Miss Smithson céda, et, quelques temps après, le mariage était consacré, malgré l'opposition inflexible de la famille Berlioz.
La partition de Lelio comprend six morceaux.
Le premier est une mélodie charmante sur la
ballade du Pêcheur, de Goethe; le deuxième est un chœur d'ombres en unissons et octaves, large, sourd, sinistre, dernier débris conservé par Berlioz de sa cantate de Cléopâtre, qu'il avait composée lors de son troisième concours pour le prix de Rome : on sait qu'il ne l'obtint qu'à la cinquième tentative. La -chanson du brigand respire une ardeur sauvage; mais le chant de bonheur et la harpe éolienne sont les deux pages hors ligne de cette création, deux merveilles de grâce, de poésie, qui obtiendront avec le temps un succès égal à celui de la valse des sylphes. Le grand morceau final, composé sur la Tempête, date d'avant Isl Sjrmphomefantastique: il renferme des pages remarquables par la jeunesse, la richesse de l'imagination et la puissance de la mise en œuvre, mais aussi des passages qui dénotent trop de fougue et d'emportement désordonné. Berlioz était alors à cette époque de sa vie où, selon son expression pittoresque, « il aimait tant à faire craquer les barrières. »
Berlioz avait donc voulu traduire dans Lelio ses aspirations, ses déboires, ses enthousiasmes et ses haines. La verve furieuse qu'il avait apportée dans cette peinture occasionna au concert
un incident comique qui valut à Fauteur un ennemi acharné de plus. Avant de partir pour ritalie, Berlioz gagnait sa vie en corrigeant des épreuves pour Péditeur Troupenas. Un jour qu'on Tavait chargé de revoir des symphonies de Beethoven, il s'aperçut que Fétis, qui les avait examinées avant lui, y avait introduit des modifications, non en cachette, mais en notant en marge « qu'il était impossible que Beethoven eût commis des erreurs aussi grossièr.es, »
La colère saisit Berlioz qui courut chez Troupenas, jeta feu et flammes contre Fétis et annonça qu'il allait dénoncer à tous les musiciens l'infidélité de l'édition et l'audace du correcteur. La nouvelle de ces profanations courrouça fort les artistes parisiens, Habeneck surtout, qui, pourtant, n'était pas innocent de pareilles fantaisies. L'éditeur fut obligé de rétablir le texte original et Fétis crut devoir démentir, dans son journal, qu'il eût jamais voulu corriger le moins du monde l'œuvre de Beethoven.
Berlioz avait donc prévenu cet « outrage », mais sa colère ne s'apaisait pas si facilement : il méditait de faire subir une expiation terrible au profane qui avait porté une main sacrilège sur
ses dieux. Il imagina alors de prêter à Lelio une violente apostrophe où ces attentats seraient stigmatisés en termes brûlants ; et voici la tirade qu'il écrivit ab irato :
a Mais les plus cruels ennemis du génie sont ces tristes habitants du temple de la Routine, prêtres fanatiques qui sacrifieraient à leur stupide déesse les plus sublimes idées neuves, sUl leur était donné' dVh avoir jamais . . . Ces profanateurs, qui osent porter la main sur les ouvrages originaux, leur font subir d'horribles mutilations qu'ils appellent corrections et perfectionnements, pour lesquels, disent-ils, il faut beaucoup de goût, (C'était un mot qu'il avait entendu dire à Fétis). Malédiction sur eux ! Ils font à l'art un ridicule outrage I »
Bocage, en prononçant les mots soulignés, contrefit le langage doucereux de Fétis, si bien que l'allusion fut comprise de presque tous les assistants et provoqua une explosion de rires et de bravos. Et Fétis, assis au premier rang du balcon, reçut cette bordée en pleine poitrine.
De Berlioz compositeur à Berlioz critique, la transition est facile. On sait quelle lassitude le grand musicien éprouvait, sur la fin de sa carrière,
à rédiger ses feuilletons, mais on ne sait pas encore tous le^ moyens quMl imaginait pour tromper son ennui. A côté des belles pages de critique qu'il a laissées, comme son esprit inépuisable se répandait en boutades, en fantaisies sans fin ! Ici de cruelles saillies, là des éloges ironiques ou des ironies laudatives, parfois des crudités peu voilées, souvent des mots à double sens et des allusions fines, si fines qu'il était seul à les comprendre — avec celui qu'il attaquait. Alors, il n'écrivait plus pour le public, mais pour luimême.
Je vais citer dans ce genre un nouveau trait de sa façon que j'ai découvert dernièrement : le procédé est original, et je le recommande à mes confrères pour le jour où ils seraient à court de prose. En relisant ses amusants Grotesques de la Musique, je tombai sur quelques pages où Berlioz, attaquant d'un seul coup de plume les compositeurs italiens, le public, les philosophes de l'autre siècle et les chanteuses de tous les temps, traite avec une dureté extrême le joli intermède de Pergolèse, la Serva Padrona,
a .....C'est si commode, convenons-en, de trouver sur un art ou sur une science des opinions
toutes faites et signées d'un nom illustre I On sVn sert comme de billets de Banque dont la valeur n'est pas discutable. O philosophes ! prodigieux bouffons ! Mais ne rappelons, à propos de la Tonelli, que Fenthousiasme excité à Paris sous son règne par les Bouffons italiens. A lire le récit des extases de leurs partisans, à voir la rudesse avec laquelle ces connaisseurs traitent un grand maîtfe français, Rameau, ne dirait-on pas que les ouvrages des compositeurs italiens de ce temps, de Pergolèse surtout, débordaient de sève musicale, que le chant, un chant de miel et de lait, y coulait à pleins bords, que l'harmonie en était céleste, les formes d'une beauté antique?.. Je viens de relire la Serva Padrona, Non . . . jamais . . . mais, tenez, vous ne me croiriez pas. Voir remettre en scène cet opéra tant prôné et assister à la première représentation de cette reprise serait un plaisir digne de l'Olympe. »
Tout en sachant que la modération n'était pas le fait de Berlioz, et qu'à ses. yeux il n'y avait pas de degré de l'admirable à l'exécrable, j'étais surpris de le voir juger si durement l'œuvre de Pergolèse et exiger de cet intermède des combinaisons et des déploiements d'orchestre en désaccord
avec une si légère intrigue et, de plus, impossibles à réaliser à cette époque lointaine. Je me rappelais à ce propos le sage précepte de d'Alembert voulant a qu'on juge les auteurs comme les ouvrages, en les comparant à leur siècle et à leur nation. »
Mais je réfléchis que cette boutade datait déjà de loin, que, depuis lors, la Servante maîtresse avait été jouée avec un succès indiscutable à TOpéra- Comique (août 1862), et que cette audition avait dû modifier sensiblement Topinion de Berlioz. Je recherchai son feuilleton. A cette époque Berlioz était à Bade, où venait d'avoir lieu la première représentation de son gracieux opéracomique, Béatrice et Bénédict ; mais il avait entendu la Servante maîtresse dans cette ville, et il en parle de auditu,
a Si Ton compte des chefs-d'œuvre dans
l'ancien répertoire, on y trouve aussi bon nombre de productions fort peu dignes de ce nom.
Quelques-unes sont célèbres qui ne furent, ne sont et ne seront que des farces ridicules ou des platitudes indignes. Dans tous les temps on a loué de fort misérables partitions, et on les a louées d'autant qu'elles étaient plus misérables. Je lisais dernièrement ceci dans un livre sur la musique :
« C'çst si commode.... un plaisir digne de rOlympe. » (Berlioz a recopié ici, — sans se nommer, — tout le paragraphe des Grotesques de la musique).
« Eh bien ! ce plaisir, je Pai goûté dernièrement à Bade, et franchement, il n'était pas digne des Dieux. Le chant syllabique de Pergolèse s'est déroulé grimaçant, ces violons ont gambadé, ces basses ont bondi, le vieux Pandolphe a crié, Zerbinette a ricané, le tout à deux parties, quelquefois à trois, le plus souvent à Punisson ou à Poctave, sans que ces gambades, ces grimaces, ces cris ni ces ricanements aient déridé un seul instant l'auditoire ni provoqué la moindre marque d'approbation ou d'iinprobation de sa part. A Bade, le public, en pareil cas (si tant est qu'il y en ait de pareil), se montre d'une coi^rtoisie terrible et il n'est pas mélangé de claqueurs. Le public de Paris reste à l'égard de la Servante maîtresse tout aussi impitoyable, mais il a les claqueurs pour correctif; il les laisse faire et demeure sérieux comme un marbre tumulaire ; puis il sort, la mâchoire inférieure fatiguée à force d'avoir tenu la bouche ouverte, en se demandant de qui on a voulu se moquer. »
N'est-il pas bizarre de voir un critique se citer lui-même comme sMl s'agissait d'autrui, — en prenant au sérieux ce qu'il a écrit par ironie, — se réfuter, se confondre, se narguer, toujours à Pinsu du public qui croit que le malheureux a affaire à un adversaire des plus redoutables ?
Le jugement que Berlioz a porté à l'origine sur Zampa est un des morceaux que ses détracteurs ont cités de tout temps en criant au parti pris, au scandale musical. Je conviens volontiers que le fanatisme du musicien se révèle dans ce feuilleton acerbe et violent, et que la forme de cet article s'appliquant à un musicien de la valeur d'Hérold était condamnable ; mais il contenait, — on peut le dire sans vouloir déprécier les belles pages du musicien, — nombre 'de critiques fort justes. Cependant, il souleva de terribles orages qui se prolongèrent durant toute la vie de Berlioz, sans qu'il ait jamais atténué en rien son jugement. Mais ses amis, gens du monde se croyant peut-être meilleurs juges en musique que lui, auraient voulu effacer ces lignes, écrites, disaient-ils, dans un moment de colère et d'exaltation.
Au lendemain de la mort du maître, Jules Janin publia un article très-ému dans lequel, emporté
BERLIOZ COMPOSITEUR ET CRITIQUE jS
par son amitié — et jugeant, sans doute, que le fait d'avoir ainsi jugé Hérold pouvait ternir la réputation musicale de Berlioz, tandis qu'il ne porterait aucune atteinte à sa propre considération, — il reportait sur lui-même ce tort capital et se déclarait seul coupable « d'avoir, dans un article misérable, mal parlé d'Hérold et de son chef-d'œuvre, le Préaux Clercs. » Ce dévouement faisait honneur à Janin, mais sa mémoire l'avait trahi et cette confusion entre Zampa et le Préaux Clercs enlevait toute valeur à son aveu. Il ne resta de sa facile confession que l'épithète de misérable accolée au feuilleton de l'ami qu'il pleurait.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.