CHAPITRE VII
FESTIVAL-BERLIOZ A l'hIPPODROME
Mars 1879
DIX ANS APRÈS SA MORT. — SECOND FESTIVAL-BERUOZ. — PARIS ET MOSCOU. — LE PUBLIC ET LES ŒUVRES QUI LUI SONT FAMILIÈRES OU NON. ~ 8P0NTINI, GLUCK ET M. REYER. — PAR DELA LA TOMBE.
Berlioz est mort dans la matinée du 8 mars 1869. Et le 8 mars 1879, la foule se pressait à PHippodrome pour assister au grand festival organisé en Thonneur du maître par son admirateur et ami Ernest Reyer, fort bien secondé dans cette tâche par MM. Zidler et Vizentini. Que les temps sont changés depuis dix ans, et même depuis neuf ! Car, un an juste après la mort de Berlioz, en mars 1870, M. Reyer, qui s'est toujours dévoué corps et âme à la glorification du pauvre grand homme, avait déjà organisé un grand concert en son honneur avec le concours de M. Henri Litolff, un autre admirateur zélé de Berlioz, qui avait eu la malheureuse idée de donner une série de festivals au théâtre de POpéra.
Il s'en fallut bien, hélas ! que la salle de la rue Le Peletier fût aussi garnie de monde que Pétait samedi dernier celle du pont de PAlma, — et cependant POpéra contenait cinq ou six fois moins de monde que l'Hippodrome ; — il s'en fallut bien surtout que ce premier concert soulevât un pareil enthousiasme. Et cependant le programme d'il y a neuf ans avait un attrait irrésistible pour le public, en ce qu'il réunissait les chanteurs les plus illustres : Faure, Villaret, David; M™*» Carvalho, Nilsson, Charton- Demeur; tandis que M""® Brunet-Lafleur était la seule soliste dont le nom pût exercer quelque influence au dernier festival. Faut-il que la mode et l'engouement à l'égard de Berlioz soient arrivés à l'extrême aujourd'hui pour qu'il conquière enfin, sans l'aide de chanteurs en vogue, ce que leur concours, assez tiède d'ailleurs, n'avait pu lui faire obtenir autrefois : d'unanimes bravos et des applaudissements sans fin !
Berlioz à l'Hippodrome est en quelque sorte chez lui ; car, lorsque le directeur Zidler et le chef d'orchestre Albert Vizentini ont entrepris d'organiser là-bas ces gigantesques manifestations musicales, ils ne faisaient que reprendre, avec de
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puissants moyens d'action, une des idées favorites de Berlioz, qu'il avait caressées toute sa vie et tenté d'exécuter parfois au prix de grands sacrifices pécuniaires. Et les organisateurs des concerts de THippodrome l'avaient si bien senti qu'ils lui avaient déjà rendu hommage en rejouant l'ff^mwe à la France^ grand chœur composé par Berlioz sur des paroles d'Auguste Barbier et qu'on n'avait jamais eu occasion d'entendre depuis le !•* août 1844, jour où il avait été exécuté par 1,200 musiciens, au festival de l'Industrie : morceau de vastes proportions et d'une rare puissance, comme Berlioz excellait à en composer pour les concerts monstres qu'il rêvait toujours d'organiser en France et qu'il ne parvint jamais à y acclimater. Ses idées, comme sa musique, ont du succès aujourd'hui qu'il est mort.
Auparavant, celle-ci et celles-là n'en obtenaient qu'à l'étranger ; parfois même, on allait au delà de ses vœux, on exagérait encore ses exagérations. « .... Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier concert, — écrit-il de Moscou à Damcke, le 3i décembre 1867, — on a eu l'idée de le donner dans la salle du manège, un local grand comme la salle du milieu de notre Palais
de l'Industrie, aux Champs-Elysées. Cette idée, qui me paraissait folle, a obtenu le plus incroyable succès. Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police,, douze mille cinq cents auditeurs. Je n'essaierai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de Roméo et Juliette, et pour l'Offertoire du Requiem. Seulement, j'ai éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg, a commencé. En entendant ce chœur de trois cents voix répéter toujours ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la foule avait compris ma pensée; son attention redoublait et l'expression de cette humilité résignée l'avait saisie. A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts ; j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les chœurs s'en sont ensuite mêlés ; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie... »
En aurait-il été de même s'il avait dirigé en personne le festival de samedi dernier ? Assurément non, puisqu'il aurait vécu et qu'en France on ne