CHAPITRE III
SÉJOUR EN ITALIE ET RETOUR A PARIS ÉPISODE DE LA VIE d'uN ARTISTE. MARIAGE AVEC MISS SMITHSON
ERLioz fut reçu par sa famille à bras ouverts ; mais ni les tendresses de ses parents, ni les caresses de ses sœurs ne pouvaient le distraire de ses tristes pensées, et cette séparation si douloureuse était toujours présente à son souvenir : « O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir de huit ou dix mois ! Oh ! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du Nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras du dernier sommeil ! » ' Il reçoit des félicitations, des compliments de toute espèce et y répond à peine ; mais ses parents, auxquels il a fait part de son mariage à venir, comprennent sa tristesse et la lui pardonnent ; il appelle à lui le bon Ferrand qui ne vient toujours pas ; il se ronge les poings à l'attendre ; il part pour aller le voir à Belley et s'arrête à mi-chemin , craignant d'être mal reçu par les parents de son ami ; il va passer à Grenoble, avec sa mère et ses sœurs, plusieurs jours qui lui paraissent insipides par toutes les visites qu'il faut recevoir et rendre; enfin, quand il rentre à la Côte après a une journée dévorante passée sans mot dire », il reçoit des mains de son père deux lettres venant de Paris. Il est heureux, ravi, transporté ; mais voilà-t-il pas qu'arrive une lettre d'Hiller qui le replonge en d'aff"reux tourments. Celui-ci, du ton le plus charitable, avertissait son larmoyant ami qu'il se complaisait dans un désespoir inutile et que les gens pour lesquels il se désespérait lui en sauraient moins de gré que personne. Alors Berlioz, vexé, le prend de très haut avec le rival qu'il a supplanté : « D'abord, je ne me désespère pas pour DES GENS ; ensuite, je vous dirai que, si vous avez vos raisons pour juger si sévèrement la personne pour laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que je connais aujourd'hui son caractère mieux que personne... Vous ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que vous l'aurez vue dans un concert,
I. Cette phrase d'une lettre à Ferrand (6 janvier i83i) sera utilisée à peu près textuellement dans les monologues de Lélio, avec un changement qui permettra de l'appliquer à miss Smithson.
gaie et contente, que vous pourrez en tirer une induction fatale contre moi... )'
Au commencement de février, Berlioz , que les tourments et le désespoir avaient presque rendu malade à la Côte, dut penser à se rendre en Italie. Après une traversée assez périlleuse de Marseille à Livourne, il gagna Florence où il entendit sans éclater de fureur « un opéra de Romeo e Giidietta, d'un petit polisson nommé Bellini », et un autre intitulé la Vestale, d'un « misérable eunuque appelé Pacini »; puis, ayant traité avec un voiturin pour aller à Rome, il débarqua un soir, juste à l'heure du souper, devant l'Académie de France où ses camarades, en train de manger, le saluèrent de cris, de hurrahs, de quolibets sur ses façons cérémonieuses, sur sa tignasse rousse et son nez crochu*. Sitôt après le repas, visite officielle au directeur, Horace Vernet, et première station au Café Greco, où se réunissaient tous les artistes étrangers ; puis, dès le lendemain, Montfort, qui l'avait devancé de deux mois, le mettait en rapports avec un jeune compositeur du nom de Mendelssohn qui voyageait pour son plaisir, et les trois musiciens furent bientôt inséparables. Il surgissait cependant entre eux de fréquentes discussions ; Berlioz, en particulier, ne manquait aucune occasion de piquer au vif son nouvel ami et de confondre ses prétentions à l'infaillibilité, son ton doctoral, comme il le fit avec un air manuscrit du Teleniacco, que le jeune Allemand prit pour une mauvaise ariette italienne, ou bien avec sa propre ouverture du Roi Lear dont Mendelssohn ne sut pas trouver le vrai mouvement, lui qui prétendait que le métronome était un instrument inutile et que tout (( bon musicien » devait, au seul aspect d'un morceau, en deviner la vitesse. Malgré tout, les jeunes gens se plaisaient fort ensemble et Berlioz, dans une grande lettre écrite à ses amis de Paris, se louait beaucoup d'avoir rencontré là-bas Mendelssohn : « C'est un garçon admirable, son talent d'exécution est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire. Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi ; je crois fermement que c'est une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a été mon cicérone; tous les matins j'allais le trouver ; il me jouait une sonate de Beethoven^ nous chantions Annide, de Gluck, puis il me conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je l'avoue, très peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en voit si rarement ; il croit fermement à la religion luthérienne et je le scandalisais quelquefois beaucoup en riant
I. La salle où les pensionnaires prenaient leur repas était orne'e d'une cinquantaine de portraits représentant tous les anciens prix de Rome et dessinés par les élèves peintres ; pour continuer la collection, M. Signol fit bientôt le portrait de Berlioz que nous donnons ici, d'après une photographie prise sur place et rapportée à M. E. Reyer.
de la Bible. Il m'a procuré les seuls instants supportables dont j'ai joui pendant mon séjour à Rome. »
Mendelssohn, de son côté, discernait très bien le fond du sac chez ses deux compagnons et les dépeignait d'une plume acérée : « ... Les deux Français m'ont aussi, ces jours derniers, entraîné à flâner, écrivait-il à sa mère le 29 mars i83i. Rien de plus comique ou de plus triste, comme vous voudrez, que de voir ces deux êtres à côté l'un de l'autre. Berlioz est une vraie caricature, sans l'ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant le créateur d'un monde nouveau ; avec cela, il écrit les choses les plus détestables, et ne parle, ne rêve que de Beethoven, Schiller ou Goethe. Il est, de plus, d'une vanité incommensurable et traite avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte que tout son enthousiasme m'est très suspect. Montfort travaille depuis trois mois à un petit rondeau sur un thème portugais ; tout ce qu'il fait est parfaitement correct, brillant et selon les règles ; il doit, après ce rondeau, se mettre à composer six valses, et il serait Thomme le plus heureux du monde si je voulais lui jouer une masse de valses viennoises. Il estime fort Beethoven ; mais il n'estime pas moins Rossini, Bellini également, Auber aussi, bref, tout le monde. Me voyez-vous entre ces deux individus, moi qui ai parfois des envies de dévorer Berlioz jusqu'à ce qu'il retombe dans son enthousiasme pour Gluck, où je dois être de son avis ; moi qui, cependant, vais volontiers me promener avec eux parce que ce sont les seuls musiciens qu'il y ait ici et qu'au demeurant leur société est très agréable ? Tout cela fait le contraste le plus comique qu'on puisse imaginer. Tu dis, chère mère, que Berlioz doit cependant poursuivre un but dans l'art ; je ne suis pas en cela de ton avis ; je crois que ce qu'il veut, c'est se marier, et il est, à bien prendre, pire que les autres, parce qu'il est plus affecté. Cet enthousiasme purement extérieur, ces airs désespérés qu'on prend auprès des dames, ces génies qui s'affichent en grosses lettres, tout cela m'est parfaitement insupportable ', et si ce n'était un Français, c'est-à-dire un homme avec lequel les relations sont toujours agréables, — car les Français ont le talent de ne jamais être à court et de savoir vous intéresser, — il n'y aurait pas moyen d'y tenir. »
Certes, le portrait n'était pas indulgent ; mais était-il entièrement injuste ? Il faut savoir que Berlioz, de son propre aveu, était alors
I. N'est-ce pas, en somme, ce que dit M. Legouvé lorsqu'il commence le récit de ses relations avec Berlioz par ces mots : n ... La première fois que j'entendis prononcer le nom de Berlioz, c'est à Rome, en i832, à l'Académie de France. Il venait de la quitter et y laissait le souvenir d'un artiste de talent, d'un homme d'esprit, mais bizarre et se plaisant à l'être ; on prononçait volontiers à son sujet le mot de poseur. M"" Vernet et sa fille le défendaient et le vantaient beaucoup; les femmes sont plus perspicaces que nous à deviner les hommes supérieurs. » {Soixante ans de souvenirs, 2 vol. in-S°, chez Hetzel.)
insupportable. En arrivant à Rome, au commencement de mars, il avait été désolé de n'y pas trouver certaines lettres de Paris qui auraient dû le devancer; il était en proie à la plus vive inquiétude; il attendait tous les jours une lettre de sa fidèle fiancée et, sans Horace Vernet, il serait immédiatement reparti pour Paris. 11 était méchant comme un dogue à la chaîne, écrit-il, et tous les efforts de ses camarades pour lui faire partager leurs plaisirs ne servaient qu'à l'irriter davantage ; mais ce désespoir excessif, byronien, avait un côté tellement burlesque que les pensionnaires l'avaient dénommé tout du premier coup le Père la Joie, et encore avait-il soin de leur cacher ses longues rêveries misanthropiques la nuit, dans les jardins de la villa Borghèse, en attendant le lever du soleil'. Quinze jours, trois semaines se passent sans nouvelles, et Berlioz jure ses grands dieux qu'il va partir. Ses amis rient de son projet ; Mendelssohn parie avec lui qu'il ne fera pas cette escapade. Berlioz obtient quelque argent du directeur, retient aussitôt sa place à la diligence, et Mendelssohn, s'avouant battu, paye un excellent déjeuner dont ils se régalèrent le mercredi saint avec Montfort : c'était prendre assez gaiement cette incartade d'amoureux en fureur.
Le 1^'' avril, Berlioz montait en diligence et prenait son chemin vers Paris. Mais la fatalité s'en mêle : un violent mal de gorge survient et le contraint de s'arrêter à Florence ; alors, il écrit une lettre à son ami Pixis, le priant de surveiller le faubourg Montmartre et de le renseigner au plus tôt sur la conduite et la santé de « ces dames » ; il attendra sa réponse à Florence. Hélas ! ce n'est pas une lettre de Pixis qu'il reçoit ; c'en est une de Ferrand, ignorant de cette péripétie, et auquel il riposte aussitôt par des cris de douleur : « Vous me parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle musique et amour? Je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; moi, je ne crois PLUS A RIEN ! » Et, tout en blasphémant de la sorte, il réinstrumentait la scène du bal de la Symphonie fantastique en y ajoutant une coda définitive; il passait ses journées sur le bord de l'Arno, dans un bois délicieux, lisant Shakespeare, découvrant le Roi Lear et se roulant sur l'herbe afin de calmer ses transports d'admiration. Mais voilà que le 14 avril, jour néfaste, arrive la lettre tant attendue de M""" Moke :
I. Ce plaisant sobriquet remonte, si l'on en croit d'Ortigue, au temps des repre'sentations de rOdéon, lorsqu'il blêmissait et poussait de sourds rugissenients en pensant à miss Smithson; et, dans ce cas, ce surnom vraiment drôle aurait été colporté à Rome par quelque musicien de Paris. Quoi qu'il en soit, qu'il vînt de France ou d'Italie, il n'en était pas moins si bien trouvé qu'il resta par la suite attaché k Berlioz.
Berlioz l'ouvre avec fièvre et qu'y voit-il ? Une mère visiblement heureuse d'être enfin débarrassée d'un fou tel que lui, qui l'accuse en propres termes d'être venu porter le trouble dans sa famille et lui annonce le mariage de sa fille avec Pleyel. Horrible révélation, mais il avait encore au doigt l'anneau de fiançailles qu'il tenait de Camille et
HECTOR BERLIOZ, PAR M. SIGNOL. Portrait peint ù Rome en iS3i.
cette odieuse mère, en lui disant adieu, l'avait tendrement appelé son gendre ; à présent, en lui faisant une horrible blessure, en retournant le fer dans la plaie, elle lui conseille charitablement de ne pas se tuer, la bonne âme !
11 se tuera, bien au contraire, il en atteste le ciel ; mais seulement après avoir fait justice de tous ceux qui viennent de lui déchirer le
cœur. Dans sa rage indicible, il combine une vengeance infernale : il va voler à Paris et tuer du même coup les deux femmes et le fiancé, après quoi il se fera sauter la cervelle. Mais on pourrait le reconnaître; on doit redouter son arrivée, sa colère ; alors, il organise toute une comédie aboutissant à ce quadruple meurtre : il imagine de pénétrer dans la place sous des vêtements féminins ; il se commande à la hâte un costume complet de femme de chambre ; il écrit ses dernières volontés, adresse à Habeneck sa Symphonie fantastique, encore imparfaite, en lui disant comment on devra l'exécuter en « son absence » ; un architecte danois, qu'il avait connu à Florence, lui procure un passeport, une place dans la voiture du courrier, et, six heures sonnant, après avoir armé ses redoutables pistolets qui ne doivent faire feu qu'à Paris, il monte en carriole, et puis fouette cocher.
En arrivant à Gênes, feux et tonnerre, il s'aperçoit que son déguisement s'est égaré dans le changement de voiture à Pietra Santa ; il bat la ville et parvient, dit-il, à s'en faire faire un autre en six heures de temps. Mais ce qu'il ne dit pas dans ses Mémoires, en donnant à cette aventure un prolongement tout à fait romanesque, c'est qu'à Gênes il fit une chute, volontaire ou non, du haut des remparts dans la Méditerranée et que ce plongeon lui inspira de sages réflexions ; car c'est aussitôt après, le i8 avril, qu'il écrivit de Diana Marina, petite ville de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille, une lettre de repentir à Horace Vernet, en l'assurant qu'il ne franchirait pas la frontière italienne, en le suppliant de ne pas le rayer des registres de l'Ecole : « Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici, je volais en France pour tirer la plus juste et la plus terrible des vengeances ; à Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse, a brisé ma volonté ; je me suis abandonné au désespoir d'un enfant ; mais enfin j'en ai été quitte pour boire l'eau salée , être harponné comme un saumon, demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil, et avoir des vomissements violents pendant une heure ; je ne sais qui m'a retiré ou vu tomber par accident des remparts de la ville, mais enfin je vis, je dois vivre pour mes deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la mienne, et vivre pour mon art. »
Une fois cette lettre expédiée, il gagna Nice afin d'attendre l'avis de son directeur ; il y dut arriver vers le 27 avril et reçut bientôt après une lettre qui le rassura pleinement sur son sort : il était toujours élève de l'Académie; on n'apprendrait rien au ministère de son équipée. Alors, tranquillisé de ce côté, il résolut de rester quelque temps à Nice, afin d'être plus près du Dauphiné, de communiquer plus vite
avec sa famille, extraordinairement indignée, à ce qu'il assure; et les quinze ou vingt jours qu'il passa dans cette ville furent des plus heureux de son existence. Il logeait dans une maison bâtie sur un rocher et dominant la mer, il errait dans les bois d'orangers, il se baignait dans l'onde amère, il dormait sur les bruyères des montagnes de Villefranche, il se sentait envahi par l'inspiration musicale et composait avec une joie sans égale l'ouverture du Roi Lear.
Mais cette vie si heureuse et si bizarre allait bientôt prendre fin, car il lui fallait rentrer à l'Ecole. Il repartit pour Rome à petites journées. Il suivit d'abord l'admirable route de la Corniche; en repassant à Gênes, il entendit VAgnese, de Paer, qui lui causa un ennui glacial ; à Florence, il retrouve avec joie, dans la chambre d'auberge où il était descendu, sa malle, ses effets, ses partitions qu'il croyait bien ne jamais revoir ; puis, il continue la route avec de bons moines qui allaient à Rome assister à la célébration de la Fête-Dieu. Mais, à San Lorenzo, il abandonna la voiture et chemina tout le long du jour autour du lac de Bolsena et dans les montagnes de Viterbo, en esquissant la musique d'un mélologue dont il venait de bâtir le canevas, dont il avait même essayé deux ou trois tirades sur le bon Ferrand, notamment celle du brigand calabrais, qui se trouve presque textuellement dans la lettre écrite de Florence, avant qu'il n'eût reçu la nouvelle du mariage de Camille : il prenait donc son ami pour public, sans le prévenir, et jouait son mOnodrame en pensée avant de le faire exécuter. Cette composition de Lélio, la plus extravagante qui se pût voir, devait servir de complément à la Symphonie fantastique ; et de même qu'il avait voulu exprimer par la musique, aidée d'un programme, ses tortures d'homme et d'artiste, aboutissant au suicide ; de même, une fois qu'il reprenait goût à la vie, il devait vouloir dépeindre au moyen des sons et de la parole déclamée les phases successives, les impressions douloureuses ou joyeuses de cet émouvant Retour à la vie. Et c'est ce qu'il fit le plus allègrement du monde en écrivant ce Ze'/zo, qui ne dut pas lui donner beaucoup de peine, puisqu'il y réunit simplement, au moyen de monologues extravagants, cinq ou six morceaux des provenances les plus diverses*.
I. M"" Moke, après son mariage avec Camille Ple)'el, devint une incomparable virtuose, surtout lorsqu'elle eut reçu les conseils de Thalberg, en Russie, et qu'elle eut transforme' son talent par une retraite de cinq années entièrement consacrée à l'étude; mais elle eut toujours à subir les attaques plus ou moins directes de son ancien n.dorateur. Dès 1834, aussitôt après son mariage avec miss Smithson, il donnera à la Galette musicale une nouvelle intitulée : le Suicide par enthousiasme, nouvelle vraie (republiée dans les Soirées de l'orchestre), où les deux héros, Adolphe et Hortense, sont, à des indices certains, Berlioz et M"" Moke. Mais l'allégorie, transparente pour la postérité qui a lu les Mémoires et les lettres, n'était pas compréhensible en ce temps pour le public, tandis que dans le conte d'Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir, publiée en 1844 dans la Galette musicale l'année même où le futur chapitre des Mémoires : Il n'y a personne de mort, paraissait dans les
Enfin, Berlioz rentrait à Rome dans la seconde quinzaine de mai, pour assister aux cérémonies de la Fête-Dieu, dont on lui avait dit des merveilles au point de vue musical et qui blessèrent cruellement son oreille, autant par la voix aigre et discordante des castrats que par l'effroyable musique militaire qui accompagnait la procession papale. Il rapportait, de cette agréable excursion, l'ouverture du Roi Lear à peu près terminée et se fit un plaisir de la montrer à Mendelssohn, lorsque celui-ci revint à son tour d'une tournée dans l'Italie du Sud : « N'êtes-vous donc pas bon musicien ? » lui dit-il, en le voyant hésiter sur le mouvement qu'il convenait d'adopter. Berlioz assure, et c'est assez naturel, que Mendelssohn, sans en laisser rien voir, était très vexé de ses reparties, de ses boutades ; il était, dit-il, d'une humeur intraitable dès qu'on parlait musique, mais il avait dans le fond un excellent caractère et supportait la contradiction sur tout le reste, à ce point que Berlioz avoue lui-même avoir abusé de sa tolérance sur toutes les questions philosophiques et religieuses. Quoi d'étonnant dès lors, à ce que Félix, un beau matin, soit parti sans crier gare? Et, deux mois plus tard, comme Mendelssohn avait dû remonter vers la Suisse et se diriger sur Paris, Berlioz, regrettant sérieusement son ami de Rome, écrivait à Ferdinand Hiller : « Mendelssohn est-il arrivé ?... C'est un talent énorme, extraordinaire, superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de camaraderie en parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma musique. Dites-lui mille choses de ma part ; il a un caractère tout virginal, il a encore des croyances ; il est un peu froid dans ses relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup. »
Même après qu'il fut remis de la terrible secousse causée par l'infidélité de sa « fidèle fiancée », Berlioz put difficilement se plier à la nécessité de rester encore loin de France. Non seulement ce séjour en Italie lui était inutile, à lui qui ne rencontrait là aucune des jouissances, aucun des enseignements que ses camarades peintres ou sculpteurs trouvaient dans la Ville éternelle ; mais il lui était odieux parce qu'il perdait là, à ne rien faire, un temps précieux et qu'il aurait pu employer plus utilement à Paris. Ce qui le blessait le plus dans « cette terre bénie des arts », c'était la musique. Le répertoire habituel de la
Voyages en Italie et en Allemagne), les allusions étaient beaucoup plus claires et les noms visiblement forgés pour exercer la sagacité du lecteur. Le compositeur Jï'i'/e/ représente Hiller; le compositeur Rotceli, c'est Hector; la cantatrice danoise Ellimac, c'est Camille; Eérised, c'est sa femme de chambre Désirée, si complaisante aux amoureux; enfin, M"" Ellianac, c'est sa mère, M"" Canaille; gracieux surnom par lequel Berlioz désignait M"'" Moke quand il ne l'appelait pas : l'Hippopotame. Cette nouvelle, dont les moindres incidents sont à l'honneur du jeune Rotceh, a été réimprimée aux Soirées de l'orchestre avec les noms des personnages légèrement modifiés. (Voir, pour plus de détails, tout un chapitre du Berlio^ intime de M. E. Hippeau.)
Chapelle Sixtine avec ses dix-huit chanteurs, doublés pour les grandes fêtes, était vraiment misérable et les chants de Palestrina, intéressants vestiges de la musique aux siècles antérieurs, lui semblaient, tout comme à Mendelssohn, totalement dépourvus de sentiment religieux. Encore avait-on conservé là quelque respect pour le culte, tandis que dans les autres églises les organistes entremêlaient le service divin de joyeux motifs d'il Barbiere ou de la Cenerentola, à moins que de véritables orchestres de foire, recrutés pour les grandes solennités, ne s'excrimassent à jouer aussi faux que possible. A toutes ces « jouissances » musicales, Berlioz préférait le plaisir d'aller, aux jours de grande chaleur, s'installer dans un confessionnal, sous les frais arceaux de Saint-Pierre, et d'y faire tranquillement la lecture (il emportait Byron de préférence et dévorait le Corsaire), ou bien de laisser errer sa pensée en tenant ses regards fixés sur la coupole de Michel-Ange, en prêtant l'oreille aux concerts des Séraphins.
11 aimait aussi passionnément à se promener dans les environs de Rome, et le but ordinaire de ces excursions était le gros village de Subiaco, situé à quelques lieues de Tivoli. Rien ne lui plaisait tant que cette vie vagabonde à travers les bois et les rochers, avec des paysans qu'il jugeait pleins de bonhomie et que le son de sa guitare émerveillait. Ces grandes marches, pour lesquelles il eut toujours un goût marqué, cette vie en plein air et cette dépense d'activité corporelle étaient le seul remède qu'il eût trouvé contre les progrès d'un mal assez étrange et dont il avait ressenti les premières atteintes au temps de sa jeunesse : « ... Quand cette idée à' isolement et ce sentiment de l'absence viennent me saisir, le vide se fait autour de ma poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion... On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises ; non, la pensée du suicide n'est pas même supportable ; on ne veut pas mourir, loin de là, on veut vivre, on le veut absolument, on voudrait même donner à sa vie mille fois plus d'énergie ; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s'exaspère de rester sans application et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu. Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard • Tébullition, l'évaporation du cœur, des sens, du cerveau, du fluide nerveux. Le spleen, c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de glace. »
A l'automne de i83i, Berlioz fit, avec l'architecte Constant Dufeu et le statuaire Dantan aîné, un long voyage à Naples qui dura bien
tout un mois ; il rentrait à l'Académie au commencement de novembre et passait alors deux ou trois mois à travailler avec suite. Il composait son ouverture de Rob-Roy ; il refaisait presque entièrement la scène aux champs de la Symphonie fantastique ; il adaptait le chant du bonheur de Lélio sur une phrase de sa Mort d'Orphée ; il réclamait à cor et à cri, de Ferrand, puis d'Hiller, qu'on lui copiât et qu'on lui envo3'ât la page finale de cette cantate, un adagio cou tremulandi qui venait après la Bacchanale ; il ne se la rappelait pas assez pour l'écrire de tête et voulait l'employer pour le cinquième morceau de Lélio : Souvenirs de la harpe éolienne ; il composait encore une méditation religieuse à six voix avec accompagnement d'orchestre, sur la traduction en prose d'une poésie de Thomas Moore : Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive, qui deviendra le premier morceau de ses Tristia ; enfin, comme il fallait satisfaire au règlement en envoyant quelque chose aux académiciens de Paris^ il détacha tout simplement le Resurrexit de son ancienne messe et le fit tenir à l'Institut, qui y découvrit, dit-il, « une preuve sensible de l'influence du séjour de Rome sur ses idées et l'abandon complet de ses fâcheuses tendances musicales ' ». Il roulait alors dans sa tète de vastes projets et projetait de mettre en musique un oratorio colossal, intitulé le Dernier Jour du monde, avec trois ou quatre acteurs solos, des chœurs, un orchestre de soixante musiciens devant le théâtre et un autre de deux ou trois cents, étages en amphithéâtre au fond de la scène, plus quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points cardinaux ; cette idée ne sera pas perdue pour son Requiem. Par deux fois, il expliquait le plan de son œuvre à Ferrand pour le décider à en écrire les vers; mais, bien que celui-ci ait accepté d'abord, il parait avoir manqué d'enthousiasme pour entreprendre un travail aussi long, dans la perspective peu probable, comme l'avouait Berlioz, d'un festival monstre à l'Opéra, au Panthéon ou dans la cour du Louvre; au moins Ferrand réfléchissait-il avant d'agir'-.
Dès le mois de février i832, voilà Berlioz reparti pour Subiaco où il vagabonde pendant dix jours dans la neige et la glace, où il gagne aussi un beau mal de gorge, mais d'où il rapporte une de ses plus délicieuses mélodies. Un soir qu'à la clarté de la lampe il causait dans une auberge avec son camarade, l'architecte Lefebvre, il fait, par hasard, tomber un livre, les Orientales, et le ramasse ouvert à la page de la Captive; il lit la pièce et la relit, puis, sur l'heure, il note en
1. Cela doit être là une aimable plaisanterie, car ce Resurrexit, ayant été exécuté deux et trois fois à Paris avant le départ de Berlioz, n'aurait pas pu être accepté comme envoi de Rome.
2. A ce moment, d'ailleurs, Humbcrt Ferrand se mariait et négligeait même d'en faire part à Berlioz, ce qui chagrinait fort ce dernier, bien habitué pourtant à ne pas recevoir souvent de lettres de son ami et à lui écrire plusieurs fois avant d'obtenir une réponse. (Lettre du 8 décembre i83i.)
courant la basse et le chant de ce petit air. A Rome, peu de temps après, M"" Louise Vernet, qui avait facilement pris goût aux Mélodies ' irlandaises, faisait de la musique en sa présence ; il lui proposa alors de chanter cette ébauche de romance, et sa nouvelle mélodie eut tant de succès dans les salons, dans l'Ecole et jusqu'à l'ambassade, que tout le monde en voulut vite avoir copie. Avec quelle joie il entrevoyait déjà la fin de son exil en Italie ! Il projetait de partir dès le commencement de mai, si toutefois le directeur voulait bien le libérer six mois plus tôt et lui faire payer sa pension totale à Milan, point essentiel à ses yeux, car il avait besoin de cet argent pour s'acquitter envers Ferrand et envers Hiller , auquel , en cas de gène , il avait donné permission de vendre sa médaille de prix de Rome qui représentait bien deux cents francs. Tout s'arrangea selon ses désirs ; le 1" mai, il quittait Rome et disait adieu, non sans un serrement de cœur, à cette excellente famille Vernet, où il avait fini par passer presque toutes ses soirées tant il y était bien reçu, tant il se plaisait à entendre chanter M"*^ Louise, à se faire jouer par elle de sublimes adagios qu'elle répétait avec une patience inaltérable ; et, comme il l'écrivait plus tard à M""^ Vernet, il aurait bien voulu envoyer à sa fille quelque petite composition dans le genre de celles qu'elle aimait, mais il détruisait tout ce qu'il essayait d'écrire, car rien ne lui paraissait « digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel ». Encore un Ariel, et, cette fois, c'est M"' Louise Vernet !
Sur les six mois de congé qu'il avait obtenus, Berlioz en comptait passer quatre ou cinq dans sa famille et le reste à Paris où il voulait « lâcher deux ou trois bordées musicales » avant d'aller faire un voyage d'une année en Allemagne avec sa bourse de prix de Rome. En repassant par Florence, où il entendit la Sonnambula qui redoublait son aversion pour cette musique et lui faisait refuser d'entrer en rapport avec l'auteur, il renoua connaissance avec un jeune ténor, du nom de Duprez, qui chantait à la Pergola, et qu'il signale à Hiller comme devant faire fureur à Paris avant qu'il soit longtemps ; après avoir entendu à Milan un ouvrage « pitoyable » de Donizetti, l'Elisire d'amore, après avoir, de Turin, annoncé son arrivée à Ferrand qui n'écrivait toujours pas, il franchit les Alpes et, le 12 mai i832, jour à jamais gravé dans sa mémoire, il revit, en descendant le mont Cenis, sa chère et superbe vallée du Grésivaudan. Toute la famille était en joie à l'arrivée de Berlioz ; sa sœur aînée venait d'épouser un juge, M. Pal, et le médecin, encouragé par cette première union, ne parlait de rien moins que de marier son fils à une jeune héritière ayant déjà trois cent mille francs de dot et tout autant en expectative. Le
parti était beau, trop beau, pensait Berlioz, pour un jeune musicien dont le patrimoine ne devait pas dépasser une centaine de mille francs ; aussi prit-il d'abord la chose en riant ; mais quand il vit sa famille revenir à la charge avec insistance, il refusa d'une façon très catégorique et même assez dure pour son père'. A la Côte et dans les environs, ce n'étaient que réceptions en son honneur, que soirées où l'on s'obstinait à lui parler art, musique, haute poésie ; que visites, oii il lui fallait raconter toujours sur nouveaux frais ses souvenirs de Rome, de Florence et de Naples ; mais, entre tant de personnes haïssables, il y en avait une qu'il adorait et dont il se laissait adorer de la façon la plus édifiante, sa sœur Adèle. Il passait tout son temps à recopier les parties du mélologue, travail effrayant qui remplit au moins quatre mois de son séjour à la Côte, ou bien il se plongeait dans la lecture de Locke, de Cabanis, de Gall, etc., qui fixaient et consolidaient ses idées philosophiques ; mais il avait fixé son départ à la fin d'octobre et ne recula pas d'un jour, tant il lui tardait de rentrer dans la capitale et d'y faire un peu parler de lui.
Dès le lendemain de son retour à Paris, il s'occupa d'organiser au Conservatoire un grand concert, annoncé d'abord pour le 2 décembre et qu'il dut, bien à contre-cœur, différer de huit jours. Mais, tandis qu'il était absorbé par ces préparatifs et ne souhaitait que d'entendre avant peu tout VÉpisode de la vie d'tm artiste^ indifférent à miss Smithson, indifférent à M"° Moke, un hasard surprenant vint ramener ses pensées vers sa première idole. En arrivant à Paris, comme il n'avait pas trouvé libre le logement qu'il occupait rue de Richelieu, avant de partir pour Rome, il en avait pris un en face, i, rue Neuve- Saint-Marc, dans l'hôtel où demeurait autrefois miss Smithson, et là, en causant avec une vieille domestique, il avait appris que la tragédienne était revenue à Paris, qu'elle occupait encore une chambre en cet hôtel quelques jours auparavant et qu'elle l'avait quitté pour aller demeurer à l'hôtel du Congrès, rue de Rivoli. Cette révélation paraît avoir laissé Berlioz assez froid, et ce rapprochement fortuit avec la « fair Ophelia », dont il ne s'était guère inquiété depuis deux ans et
I. Tous ces renseignements sur ce mariage disproportionné, sur les conditions dans lesquelles il accepterait de se marier, sur la fortune qui lui reviendrait par la suite, il les donne, non pas à quelque ami de cœur, mais à M"" Horace Vernet qui l'avait très affectueusement traité, c'est vrai, mais qui ne devait pas s'attendre à recevoir des épanchements aussi intimes. Et quand on se rappelle que Berlioz, cela ressort de plusieurs de ses lettres, avait été frappé de la « beauté chaque jour croissante de M"° Vernet », qu'il se plaisait fort à montrer sa musique au « gracieux Ariel » dont il chante les louanges avec une insistance habile dans cette même lettre à M""" Vernet, on peut se demander, avec M. Hippeau, si ces confidences, qui sont presque des insinuations, ne cachaient pas quelque ambition secrète de sa part. Plusieurs de ses amis, Ferrand, Duboys, Carné, venaient justement de se marier et lui-même en grillait d'envie, à ce qu'assurait Mendelssohn : quel succès c'aurait été pour lui que ce mariage, et quelle revanche de son échec auprès de M"" Moke !