Lettre à Humbert Ferrand, du 6 avril 182g
2. Lettre à Humbert Ferrand, du 3 juin 1829. — Il s'agit là de la troupe do chanteurs allemands dirigée par Rœckel, qui était venue donner des représentations dans la salle Favart, avec le détestable orchestre des Italiens. Ils avaient débuté le 14 mai, en donnant le FreiscliiU^, chanté par Haitzinger, Fischer, Fritze, Wieser, Rœckel, M"'°' Fischer et HanfF (huit représentations); puis, ils avaient joué, le 21, la Flûte enchantée, pour les débuts de M"- Greis (deux représentations); entîn, après trois représentations de Fidelio, dont la première avait eu lieu le 3i mai, ils quittèrent Paris le 9 juin, non sans esprit de retour. Et ils revinrent, en effet, l'année suivante, du commencement d'avril à la fin de juin, et pareillement en iS3i : Fidelio et surtout le Freischût^ étaient toujours les deux opéras qui attiraient le plus de spectateurs.
fournir à sa dépense pendant son séjour en loge, et que le bon Lesueur eût dû s'en charger.
Berlioz, concourant avec de jeunes rivaux qui n'avaient encore obtenu aucune distinction, se croyait tellement sûr du prix qu'il jugea superflu de se modérer autant que l'année précédente, et, comme il avait à traiter un sujet qui le séduisait par son rapprochement possible avec le monologue de Juliette, — c'était la Mort de Cléopàtre, suprême invocation de la souveraine dissolue aux Pharaons, ses ancêtres, — il donna pleinement carrière à son tempérament romantique, au lieu de
s'astreindre aux formes sanctionnées par l'Institut. Il avait en particulier écrit tout un passage essentiel, qui lui paraissait avoir un grand caractère, sur un rythme saisissant, étrange, avec des enchaînements enharmoniques d'une sonorité solennelle et funèbre, et dont il fit plus tard, sans y rien changer, le chœur d'ombres en unissons et octaves de Lé Ho; ce fut précisément ce morceau -là qui le perdit. Les juges préférèrent ne pas donner de prix plutôt que d'encourager des tendances à ce point subversives.
Lesueur, malade, avait dû rester chez lui; Auber et Cherubini le défendirent mollement ; Catel et surtout Boieldieu, qui avouait ne pouvoir s'élever à ce niveau et qui, d'ailleurs, traitait Berlioz, ce « volcanisé », avec une certaine sympathie, firent valoir qu'un homme professant de telles idées, ayant adopté pareille façon d'écrire, devait mépriser l'Institut du plus profond de son cœur, et cette considération parut péremptoire à la plupart des membres : ils décidèrent de ne pas décerner de premier prix et d'en donner deux seconds, l'un à Eugène Prévost, élève de Lesueur ; l'autre à Alexandre Montfort, élève de Reicha, de Boieldieu et de Fétis. Et comme il lui fallait passer sa colère sur quelqu'un, Berlioz, animé déjà des sentiments les plus hostiles pour Rossini et qui, de plus, le rendait en partie responsable de son échec parce que M"'' Dabadie, retenue à la répé-
MISS SMITHSON DANS OPHELIE, d'après une gravure en couleur d'Adrien de Valmont.
tition générale de Guillaume Tell, n'avait pu venir chanter sa cantate, s'écrie avec fureur : « Guillaume Tell?... Je crois que tous les journalistes sont décidément devenus fous ; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est pas absurdement écrit, où il n'y a pas de crescendo et un peu moins de grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne force billets. » Peu de temps avant son entrée en loge, ne lui avait-on pas proposé de le présenter à Rossini ? Mais il avait refusé, rouge d'indignation, de voir ce Figaro qui lui était tous les jours plus odieux, en raison des plaisanteries qu'il avait lancées contre Weber au foyer du théâtre allemand, et qu'on se répétait entre musiciens : « Ah ! comme il aurait voulu être là, présent, et lui servir ses vérités en face lorsque ce pitre italien avait dit que le Freischûti lui donnait la colique! » Admirable sympathie des maîtres de l'art musical les uns pour les autres : autant Rossini aimait Weber, autant Berlioz aimait Rossini ; autant bien d'autres, Kreutzer et Berton par exemple, aimaient à la fois Berlioz et Rossini.
Berlioz, du reste, était alors en train de se créer des ennemis plus nombreux de jour en jour. Moitié pour augmenter un peu ses ressources, moitié pour défendre sa musique et ses idées, si contraires au goût des dilettantes de l'époque, il avait pris la plume et s'efforçait de faire prévaloir son admiration exclusive pour la musique allemande et son mépris pour l'école italienne, en exceptant Spontini dans lequel il ne voulait voir que l'héritier de Gluck. Il a jeté feu et flammes, toute sa vie, contre cet horrible métier de critique; mais il faut bien savoir qu'au début et contrairement à ce qui est raconté dans les Mémoires, c'est lui qui a voulu s'escrimer de la plume, moins pour le profit que par conviction, car ses premiers articles ne lui rapportaient pas lourd. L'idée vint non de Ferrand, mais de Berlioz. C'est lui qui, sur la fin de 1828, demande à son ami s'il connaît assez le baron d'Eckstein, catholique et royaliste à n'en pas douter, collaborateur influent dans un recueil que va fonder Bouchon, l'un des rédacteurs du Constitutionnel, et s'il pourrait, par ce M. d'Eckstein, lui faire attribuer les articles de musique dans ce nouveau journal qui devait s'appeler le. Correspondant : au surplus, dit-il, on pourrait le mettre à l'épreuve. Ferrand agit peut-être de ce côté, mais, surtout, il fît parler à M. de Carné, l'un des principaux fondateurs du recueil, par leur ami commun, M. Duboys, et ce fut une affaire entendue. Le premier article de Berlioz : Considérations sur la musique religieuse, où il vantait les belles oeuvres de Kreutzer, de Cherubini, de Lesueur, tout en s'élevant
contre le style fugué, absurde et barbare des anciennes partitions de l'Italie et de rAllemagne, parut dans le courant d'avril 182g ; mais comme au bout d'un mois à peine il en apportait un autre où il recommençait ses attaques contre l'école italienne, M. de Carné, qui commençait, dit-il, à le trouver « un peu dur », le pria de choisir un autre sujet, et Berlioz écrivit alors, en trois fois, une étude assez développée sur Beethoven. Il avait pris la plume : il ne devait plus la poser avant trente-six ans'.
Après son nouvel échec pour le prix de Rome, Berlioz avait eu d'abord l'intention d'aller à la Côte, mais, soit qu'il dût y subir trop de tracasseries, soit qu'il eut réellement trop à faire, à veiller particulièrement sur un opéra qu'on allait présenter pour lui à Feydeau, il décida de rester à Paris. L'été fut bientôt passé ; puis, dès le mois d'octobre, il s'occupa d'organiser un nouveau grand concert pour le jour de la Toussaint, mais sans en aviser sa famille. Il obtint encore la salle du Conservatoire ; il recruta cent dix musiciens qu'Habeneck accepta de diriger ; il demanda à Hiller de jouer un concerto pour piano de Beethoven, qu'on n'avait jamais entendu à Paris « conception prodigieuse, étonnante, sublime » ; il projetait d'avoir la célèbre cantatrice allemande M"'= Heinefetter, puis M"'^ Dabadie, et dut se contenter d'une demoiselle Marinoni, qui chanta « une pasquinade italienne » ; bref, après avoir passé des nuits pour copier les parties nécessaires, après avoir couru aux quatre coins de la ville, étant malade à ne pouvoir marcher, il arriva au moment de répéter et fut ranimé dès le premier accord par « le feu d'enfer qui a dicté l'ouverture des Francs- Juges ». En effet, il n'avait pas manqué de remettre sur le programme cette ouverture, « hymne au désespoir, mais au désespoir le plus désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre », et aussi celle de Waverley pour laquelle il fut toujours moins enflammé; mais il y avait aussi deux nouveautés : son sextuor de sylphes-, de Faust, et sa scène du Jugement dernier (le Resurrexit de sa messe). Ce fut ce dernier morceau, exécuté cependant par trop peu de voix, qui obtint
1. Le Correspondant, durant la première série (du 10 mars 1829 au 3i août i83i), était un journal qui paraissait d'abord toutes les semaines, puis deux -fois par semaine, en numéros de seize pages in-4° à deux colonnes. Les premiers articles de Berlioz au Correspondant, comme plus tard aux Débats, sont simplement signés H. — Dans le même temps, soit en mai 1829, il était chargé de la correspondance à peu près gratuite pour la Galette musicale de Berlin, dont le propriétaire, alors à Paris, ne le lâchait pas et l'ennuyait à mourir.
2. Voici le commentaire exact dont le Concert de Sylphes était accompagné sur le programme et qui n'empêcha pas le public de n'y comprendre absolument rien : « Méphistophélès, pour exciter dans l'âme de Faust l'amour du plaisir, assemble les esprits de l'air et leur ordonne de chanter. Après avoir préludé sur leurs instruments magiques, ils décrivent un pays enchanté, dont les heureux habitants s'enivrent de voluptés sans cesse renaissantes; peu à peu le charme opère, la voix des sylphes s'éteint et Faust, endormi, demeure plongé dans des rêves délicieux. »
le plus de succès avec l'ouverture des Francs-Juges ; mais le malheureux sextuor, mal su et mal chanté par des solistes médiocres, passa pour une véritable cacophonie. Ovation dans la salle au milieu du concert, ovation dans la rue à la sortie, ovation le soir à TOpéra, lorsque les musiciens de Torchestre Taperçurcnt ; article de Castil- Blaze aux Débats, article au Correspondant, au Figaro, mais articles trop courts au gré de l'auteur qui s'écrie : a Ces animaux ne savent parler que quand il n'y a rien à dire. » Bref, succès complet, « volcanique », et qui le replongea dans le désespoir : a O mon ami, que n'êtes-vous ici ! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle ; cette foudroyante émotion m'a abîmé ; j'ai sans cesse les yeux pleins de larmes, je voudrais mourir! »
Pour organiser ce concert et aussi pour publier les Mélodies irlandaises qu'il faisait graver à frais communs avec Gounet, Berlioz s'était endetté de différents côtés : il avait emprunté à son cousin, Auguste Berlioz, puis à Gounet, puis à Ferrand, qui paraît avoir toujours été sa providence en pareille occasion ; toutefois, comme le concert, tous frais payés, lui avait rapporté cinq cent cinquante francs, il en donna vite les deux tiers à Gounet qu'il jugeait plus pressé que Ferrand et pria celui-ci de patienter. Cependant sa correspondance avec cet excellent ami éprouvait souvent des retards, des accidents inexplicables, et il est à présumer que le père de Ferrand, prévenu sans doute par celui de Berlioz et tenant celui-ci pour un pilier de brelan, aidait à ces irrégularités de la poste et faisait tout son possible pour détacher son fils d'un ami aussi dangereux. Berlioz, de son côté, ne pouvant compter que sur des envois d'argent accidentels (et encore son père le chargeait-il alors de commissions qu'il devait payer et qui absorbaient la somme envoyée), économisait sou à sou et travaillait comme un damné pour éteindre ses dettes, mais sans y parvenir. Il devait plus de cent francs à Gounet, sans parler de Ferrand ; il avait en tout deux élèves, lui rapportant quarante -quatre francs par mois, et il s'estimait trop heureux , suprême humiliation ! de' recevoir deux cents francs de Troupenas pour avoir corrigé les épreuves de ce maudit Guillaume Tell.
Enfin, coûte que coûte, elles paraissent ses « chères » Mélodies irlandaises, comme il les appelle, et Ferrand dut les recevoir au mois de février en même temps qu'un autre morceau fantastique intitulé : le Ballet des Ombres, composé sur des paroles de leur ami commun, A. Duboys. Par un singulier hasard ou peut-être par calcul, ces deux cahiers portent le même numéro d'oeuvre : Op. 2 ; mais il y eut cette différence entre eux que Berlioz ne s'occupa guère du second que pour
le détruire entièrement, tandis que ses Neuf Mélodies pour une voix, deux voix ou chœur, furent toujours de ses compositions préférées, de celles où il avait mis le meilleur de sa pensée. Il en parle avec amour dès le premier moment; à peine sont-elles publiées, qu'un artiste du Théâtre-Italien de Londres les emporte pour les montrer à Thomas
« NEUF MELODIES IMITEES DE THOMAS MOORE », PAR BERLIOZ. Lithographie de Barathier sur le litre (i83o).
Moore, auquel Berlioz et Gounet les avaient naturellement dédiées; puis, voilà que Nourrit promet de les chanter dans les soirées ; Berlioz en attend autant de Mocker, auquel il les avait envoyées ; Onslow, à qui il s'était empressé de les offrir, marque une préférence évidente pour la Chanson à boire, V Élégie, le Chant sacré ; enfin, des personnes qui avaient été un peu surprises tout d'abord, comme les filles de Lesueur, y prennent tellement goût qu'elles ne s'en peuvent plus déta-
5o HECTOR BERLIOZ
cher et qu'elles jouent incessamment VElégic, ce « douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour ». C'est Berlioz qui qualifie ainsi sa neuvième mélodie, en tête de laquelle il a mis ces trois lettres significatives : F. H. S. (For Harriet Smithson). C'était au plus fort de son délire shakespearien, alors qu'il courait la campagne ou les rues de Paris, s'endormant l'été sur une gerbe et l'hiver dans la neige ; au retour d'une de ces excursions où il avait l'air, dit-il, de courir après son âme, il trouva, ouvert sur sa table, un volume de Thomas Moore et ses yeux tombèrent sur cette déchirante poésie : Quand celui qui t'adore... Aussitôt il avait pris la plume, et il avait jeté tout d'un trait sur le papier la mélodie qui lui montait du cœur à la tête, et c'était la seule fois, disait-il plus tard, qu'il avait pu peindre un sentiment pareil en étant sous son influence immédiate, mais il croyait aussi « avoir atteint rarement à une aussi poignante vérité d'accents mélodiques, plongés dans un tel orage de sinistres harmonies ».
L'héroïne de cette élégie, après sa tournée en Hollande, avait regagné Londres ; mais, si loin qu'elle fût, Berlioz, la tête en feu, croyait toujours la sentir, la voir à ses côtés : c'était pour lui l'idée fixe, la muse inspiratrice. Et lorsque les journaux anglais lui apportaient, en juin 1829, récho des triomphes de sa bien-aimée, il rêvait de composer une œuvre immense qu'il irait faire exécuter là-bas, pour triompher à côté d'elle et par elle : il pensait alors à son grand Épisode de la }>ie d'un artiste. Et plus la séparation dure, plus cette idée prend corps; mais, s'il est toujours sur le point de commencer, s'il a dans la tête toute la symphonie où le développement de son infernale passion doit se dépeindre, il n'en peut rien écrire... « Elle est toujours à Londres, écrit-il à Ferrand, le 6 février i83o, et, cependant, je crois la sentir autour de moi ; tous mes souvenirs se réveillent et se réunissent pour me déchirer ; j'écoute mon cœur battre et ses pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile !... Affreux !... Oh! malheureuse, si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie, tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle mourir de mon embrassement '. » En moins d'un mois, volte-face subite; il est guéri ou du moins bien près de guérir : d'affreuses vérités découvertes, à n'en pas douter, ont fait ce prodige. Ces « affreuses vérités » étaient d'odieuses calomnies rapportées par un ami malfaisant ou sceptique et auxquelles il avait complaisamment prêté l'oreille. Il faut dire aussi
I. Cette phrase est reproduite à peu près textuellement dans l'article de d'Ortigue sur la Symphonie fantastique : preuve indiscutable de la collaboration de Berlioz à cet article, republié dans le Balcon de VOpéra (Paris, Renduel, i8<3).
SYMPHONIE FANTASTiaUE
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que Berlioz, tout en jouant toujours le désespéré d'amour, commençait à se lasser de ce rôle inutile et Taveu lui en échappe dans une lettre à Hiller, au milieu d'un débordement de sanglots, d'anathèmes et d'adjurations '. Mais la secousse avait été terrible: pendant deux jours, Berlioz avait disparu de Paris ; il avait erré dans les champs déserts, ne prenant pas de nourriture, et finissant par tomber de fatigue et de faim dans une plaine, aux environs de Sceaux, où il dormit comme une brute. A son réveil, il rentra tout droit chez lui au grand ébahissement de ses amis qui le croyaient mort et qui l'avaient cherché jusque sur les dalles de la Morgue; mais, pendant plusieurs jours, il se renferma dans un silence obstiné, puis reprit tranquillement son train de vie habituel.
A ce moment, un nouveau personnage venait d'entrer en scène, qui devait jouer un rôle important dans sa vie : le jeune Ferdinand Hiller, arrivé à Paris depuis un an, tout au plus, et qui avait commencé par donner des leçons dans l'école de musique fondée par Choron. C'est là qu'il avait dû rencontrer Berlioz, puis dans le pensionnat de M"^ Daubrée, au Marais, où ce dernier enseignait la guitare, et il s'était lié tout de suite avec lui de si grande amitié qu'il devint le confident attitré de ses désespoirs et de ses ravissements amoureux. Car le cœur de Berlioz ne pouvait rester longtemps libre : son nouvel ami l'apprit bientôt à ses dépens. Hiller, en arrivant à Paris, avait été enivré par la « beauté irritante et le grand talent » d'une jeune pianiste, Belge par son père, Allemande par sa mère, et qui était un des professeurs les plus recherchés dans l'aristocratie et les grands pensionnats ; elle était déjà presque célèbre sous le nom de Camille Moke. Pour correspondre avec la belle, Hiller avait imaginé de se servir de Berlioz qui donnait des leçons de guitare dans une des pensions où Camille enseignait le piano, et dame, le fulgurant commissionnaire eut bientôt supplanté son bel ami. Alors Berlioz, la tête et le cœur en feu, se livre à ce nouvel amour avec sa furie habituelle; il exalte, il trépigne, il rugit ; il parle aussitôt de mariage et veut conquérir sa bienaimée à coups de chefs-d'œuvre; bref, au lieu de s'en tenir discrètement aux amusettes comme avait fait le sage Hiller, il prend tellement au sérieux ce caprice de coquette, il mène si grand tapage autour de sa passion qu'il en devient odieux à la mère. Et tandis que les deux amoureux se contemplent en extase, la prudente matrone jure bien que ce personnage exubérant ne deviendra jamais son gendre et
I. Cette lettre, date'e de 1829 dans la Correspondance inédite, doit être de mars i83o, puisque Berlioz y dit formellement : « Il y a un an que je la vis pour la dernière fois », et qu'Henriette était partie en mars 1829. D'ailleurs, avec cette date ainsi rectifiée, elle correspond bien aux lettres écrites à Ferrand les 6 février et 16 avril i83o, entre lesquelles s'est opérée la mirifique guérison de Berlioz.
compte, avec raison, sur Thumeur changeante de sa fille pour en être un jour débarrassée : Hiller, lui, suivait tout ce manège avec une clairvoyance encore affinée par le dépit et, connaissant bien la belle, attendait pour savoir dans quelle catastrophe allait sombrer son triomphant et vaniteux ami'.
Cependant Berlioz brûlait toutes les dépouilles de miss Smithson sur Tautel de Camille Moke. Une fois guéri de son indigne amour, il s'était juré de punir cette indifférente infidèle. Et comment a sanctionne-t-il sa résolution », pour employer son propre langage? En composant contre miss Smithson et sans y rien changer cette même symphonie qu'il brûlait d'écrire en son honneur. Tant qu'il ne s'était agi que de la glorifier, il n'avait pu se mettre au travail; à présent qu'il veut lui signifier son mépris, la stigmatiser en public, il travaille avec une ardeur indicible. Au bout de trois mois, il annonce avec un cri de joie rageuse qu'il vient d'écrire la dernière note et que l'heure de la vengeance approche. Puisse-t-elle sonner au plus tard le 3o mai, par un grand concert qu'il organise au théâtre des Nouveautés et dans lequel il fera distribuer le programme imprimé de sa symphonie, afin que tout le monde en comprenne bien la cruelle allégorie ! En attendant, il raconte à Ferrand tout le plan de son œuvre vengeresse et, comme s'il prévoyait quelque remontrance, il va au devant et lui dit le i3 mai : « La vengeance n'est pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit le Songe d'une nuit de sabbat. Je ne veux pas me venger. Je la plains et je la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif pour exprimer ces déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme celui dont je l'honorais. »
Pour faire exécuter sa symphonie, il avait trouvé aide efficace auprès
I. M"' Moke, de ses vrais prénoms Marie-Félicité-Denise, avait alors dix-huit ans; elle était née à Paris et avait, dès l'âge de neuf ans, attiré l'attention du monde musical ; elle avait étudié le piano d'abord avec Jacques Herz, puis avec Moschelès. A douze ans, elle était allée avec ses parents en Belgique où elle avait émerveillé les artistes par son habileté précoce ; une fois revenue à Paris, elle avait tiré grand profit des leçons de Kalkbrenner et conquis une réputation méritée : c'est ici que se placent ses aventures avec Hiller et Berlioz. Ce dernier, en notant plutôt qu'en racontant la « distraction violente » dans ses Mémoires, avec beaucoup de réticences perfides, tendait à faire croire que ce coup de passion, provoqué par une confidence maladroite d'Hiller et par la curiosité malsaine de M"" Moke, n'avait traversé que comme un éclair son imperturbable amour pour miss Smithson; il voulait aussi prouver que cette ardente fille d'Eve avait presque abusé de lui, pauvre victime, et Ton est resté longtemps sous l'impression de cette habile insinuation. Mais les révélations contenues dans ses lettres à Humbert Ferrand, mais la publication des spirituels Kûnstlerleben d'Hiller, où celui-ci raconte sa mésaventure avec une bonne grâce charmante, sont venues détruire le roman bâti par Berlioz en prouvant que, pendant plus de deux années, il avait méconnu, oublié, injurié miss Smithson ; que sa nouvelle maîtresse n'avait pas eu beaucoup de peine à le rendre sensible, à le (( putipharder », pour parler son langage, et que le pauvre Hiller n'avait nullement joué le rôle assez sot qu'il lui prête. Après cela, fiez-vous donc aux récits des Mémoires. Il convient de se reporter encore au livre de M. Hippeau pour connaître les moindres incidents de cette amoureuse aventure : aussi bien ne puis-je ici que les résumer d'après le récit minutieux qu'il en a fait dans son Berlio-^ intime.
de Bloc, le chef d'orchestre des Nouveautés, qui l'avait présenté aux directeurs du théâtre. 11 avait été convenu que ce grand concert aurait lieu le soir de la Pentecôte, où tous les théâtres étaient fermés par ordre, et Berlioz avait obtenu du préfet de police Mangin Tautorisation nécessaire. La saison était bien un peu avancée, il ne l'ignorait pas et ne comptait guère sur Tattrait de sa a composition gigantesque » pour retenir les gens à Paris ou les faire revenir de la campagne ; mais il voulait risquer la partie. Il espérait avoir le célèbre ténor Haitzinger et M™^ Schrœder-Devrient, les deux têtes de la troupe allemande qui chantait à la salle Favart; bref, avec de tels artistes et un orchestre de cent trente musiciens, il comptait bien n'en pas être pour ses frais. Et puis, pouvait-il remettre à plus tard ce délicieux plaisir de la vengeance ? Il se délecte à l'idée que les acteurs de Feydeau conspirent pour amener miss Smithson par surprise à cette exécution de la Fantastique et que tout le public la reconnaîtra dans cette apparition d'une Nuit de sabbat : « . Ce n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie » ; enfin, il avait hâte de frapper un grand coup qui le rendît célèbre et décidât les parents de Camille à la lui donner. Tout cela n'était malheureusement qu'un rêve et le succès qu'il croyait déjà tenir lui échappa : après un simulacre de répétition où l'on n'avait pas pu caser convenablement le quart des musiciens, faute de gradins, faute de pupitres, faute de tout, les directeurs, trouvant que c'était beaucoup d'embarras pour peu de profit, renoncèrent à l'entreprise, et Berlioz se retrouva dans la rue avec ses deux mille trois cents pages de musique copiée et sans les quatre cents francs qu'elles avaient coûté.
Tandis qu'il se consolait dans les bras i^Ariel, sa ravissante sylphide, arriva le temps du concours pour le prix de Rome. Il avait résolu de s'y présenter une dernière fois, bien plus pour conquérir sa bienaimée que pour répondre au désir de son père : il songeait bien aux gens de la Côte! Il entra en loge le i5 juillet et, tandis qu'il était cloîtré à l'Institut, il ne vivait que du souvenir de Camille dont la femme de chambre venait le visiter tous les deux jours : « Dieu ! quel vertige quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? Un ange pareil, le plus beau talent de l'Europe! » Il termina sa cantate au bruit de la bataille qui se livrait dans les rues de Paris et sortit enfin de prison, le 29 juillet, juste à temps pour voir l'enthousiasme du peuple et des gardes nationaux à demi ivres qui « beuglaient l'ignoble Parisienne », pour entendre un beau jour dans le jardin du Palais-Royal une
douzaine de jeunes gens qui chantaient, ô surprise! son hymne guerrier des Mélodies irlandaises. Il se joint à leur bande et tous, bras dessus, bras dessous, s'en vont chantant soit cet hymne, soit le Vieux Drapeau^ de Béranger, jusqu'à la galerie Vivienne où, sur les instances de la foule, ils reprennent leur concert et le finissent par la Marseillaise. Au dernier couplet, Berlioz se rappelle qu'il vient d'orchestrer ce chant de Rouget de Lisle en mettant au lieu des mots : ténors, basses, cette mention nouvelle : « Tout ce qui a une poix, un cœur et du sang dans les veines », et crie à la foule : a Eh! sacredieu! chantez donc ! » Alors ces quatre ou cinq mille voix lancent un formidable : Aux armes, citoyens! dont la commotion renverse Berlioz, ainsi qu'aurait fait un coup de tonnerre : c'était trop, paraît-il '. Au milieu d'août, l'Institut s'occupa de juger le concours et cette fois, enfin! enfin ! ! enfin ! ! ! grâce à certain morceau que Berlioz se hâta de brûler, les juges, trompés par son apparente conversion aux saines doctrines, lui décernèrent le premier prix ex œquo avec Alexandre Montfort, le futur auteur de Polichinelle et de la Jeunesse de Charles-Quint.
« J'ai obtenu le premier prix à l'unanimité, écrit-il à Ferrand, ce qui ne s'est encore jamais vu. » Dans ses Mémoires, il se moque agréablement de la séance traditionnelle où l'on exécuta sa cantate couronnée et fait assez bon marché d'un succès officiel dont le seul mérite, à ses yeux, dit-il, était de flatter l'orgueil de ses parents et de lui assurer, pendant cinq années, une pension de trois mille francs, avec ses entrées libres dans les divers théâtres lyriques; mais ses lettres, écrites au lendemain du triomphe, témoignent d'un ravissement sans pareil : « Oh ! mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré ! Mon idolâtrée Camille se mourait d'inquiétude quand je lui ai apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. Oh! mon délicat Ariel, mon bel ange, ses ailes étaient toutes froissées, la joie les a relustrées... C'est le 2 octobre que ma scène sera exécutée publiquement à grand orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage, devient une fête enivrante. Vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami ; vous n'avez jamais vu que mes larmes amères; quand donc verrez-vous dans mes yeux briller celles de la joie"? » Pour cette exécution solennelle de sa cantate, reculée au
1. Tel était alors son culte pour Rouget de Lisle que, le 29 décembre its3o, il la veille de partir pour Rome, il lui écrira pour lui marquer son très vif regret de ne pouvoir le visiter avant son départ : « Un de mes rêves d'enthousiasme, ajoutait-il, a toujours été de connaître personnellement l'auteur de la Marseillaise. »
2. Lettre du 2 3 août i83o, à Humbert Ferrand. — A rapprocher du passage des Mémoires où Berlioz, après avoir raillé les lauréats qui, ce jour-là, embrassent à bouche que veux-lu père, mère, cousine, maîtres et maîtresse, ajoute avec un air assez piteux pour abuser le lecteur : « Mon maître
3o octobre et dirigée selon l'usage par Grasset, ancien chef du Théâtre- Italien, Berlioz, sûr de son prix et ne craignant plus d'effaroucher les juges, avait ajouté à ce Sardauapale un morceau final figurant l'incendie et l'écroulement du palais. Cette conclusion avait produit un effet foudroyant à la répétition ; mais, le lendemain, voilà qu'au moment décisif et malgré les signes désespérés de Grasset, de Berlioz, un cor oublie de jouer : les autres instruments se taisent, rien ne prend feu, rien ne s'écroule et tout finit piteusement sur un maigre trémolo des instruments à cordes. Le lauréat, furieux, jette sa partition par terre et le public, interloqué, se retire en croyant qu'on s'est moqué de lui : c'est un si grand mystificateur que ce Berlioz.
11 trouva bientôt une occasion de se relever de cette défaite. Après l'exécution manquée de la Symphonie fantastique aux Nouveautés, son ami Girard, chef d'orchestre du Théâtre-Italien, lui avait conseillé d'écrii"e une composition moins longue et qu'il se faisait fort de faire exécuter par l'orchestre et les chœurs de son théâtre. Berlioz était toujours fidèle à Shakespeare, mais il négligeait Hanilet, il méprisait Ophélie et ne rêvait que de la Tempête et d'Ariel. Il lui parut alors qu'il devait s'inspirer du sylphe adorable : « A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son génie musical, j'ai reconnu l'Ariel de Shakespeare », écrit-il en parlant de Camille, et ses idées poétiques, tournées vers le drame de la Tempête^ lui dictèrent « une ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour orchestre, chœur, deux pianos et harmonica ». Tellement gigantesque et tellement neuf, en effet, que Girard, du premier coup d'œil, reconnut qu'il était impossible d'essayer un pareil morceau aux Italiens : passe encore à l'Opéra. Mais à l'Opéra, c'était Lubbert qui était directeur, le même Lubbert qui avait déjà refusé de confier un poème à Berlioz et faisait également fi de Weber et de Beethoven. Il n'importe, Hector va lui proposer sa grande fantaisie et le directeur consent à jouer cette composition dans une représentation au bénéfice de la caisse des pensions de retraites : peut-être n'était-ce qu'un ingénieux moyen pour ne plus entendre parler de lui. Berlioz court tout d'une haleine porter cette grande nouvelle à Camille : ce Elle en a frémi de joie, écrit-il. Je lui ai dit confidentiellement, dans l'oreille, après deux baisers dévorants, un embrassement furieux, l'amour grand
titait malade, mes parents absents et me'contents : pour ma maîtresse Je n'embrassai donc que
M. le secrétaire perpétuel. » Bien mieux : ce récit d'un couronnement académique avait paru d'abord sous forme de nouvelle dans la Ga^jeite musicale, en 1834; et Berlioz, qui venait alors d'épouser Henriette et voulait faire croire qu'il n'avait jamais pensé qu'à elle, écrivait : « Pour ma maîtresse ; ... oh! elle était loin... bien loin! » Ce qui était encore une invention, car miss Smithson était à Paris au moment de son couronnement; seulement c'est lui qui, par la pensée, était loin, bien loin d'elle
et poétique comme nous le concevons. » Et, le soir venu, le dimanche 7 novembre, les deux amants mènent en secret la mère à l'Opéra, espérant lui arracher son consentement par ce beau coup de théâtre : surprise inutile, elle refuse obstinément.
Il n'importe, et le jeune lauréat voyait l'avenir en rose. Grâce à son prix, il allait pouvoir payer ses dettes les plus criardes. L'exécution de la Tempête lui avait valu la pleine approbation de Fétis, deux articles superbes dans la Galette musicale^; on parlait^ vu le succès, de rejouer sa Tempête marine à l'Opéra vers la fin de novembre; il avait promesse formelle que son ouverture des Francs-Juges serait exécutée, l'hiver suivant, par la Société des concerts; enfin, ravissement suprême, il avait trouvé « quelqu'un qui comprenait, qui devinait son âme », qui pensait mourir dans ses bras en jouant quelque adagio dévorant de Weber ou de Beethoven et qui lui faisait jurer de ne pas se tuer si la mort l'emportait avant lui ; il adorait, il bénissait cet Ariel, il l'aimait en un mot plus que la pauvre langue française ne pouvait l'exprimer, et brûlait d'avoir un orchestre de cent musiciens, un chœur de cent cinquante voix, pour le lui dire ». Les parents de la belle inventaient bien toujours de nouvelles excuses dilatoires, ils voulaient à présent que Berlioz eût fait représenter un opéra avant d'obtenir leur fille ; mais il intriguera, dit-il, il ira se jeter aux pieds du roi pour obtenir qu'on le dispense du voyage à Rome et qu'on lui paye sa pension à Paris ; en attendant il s'occupe d'organiser au Conservatoire un grand concert où il fera entendre sa cantate de Sardanapale et sa Symphonie fantastique . Et comme si le hasard voulait s'associer à ses projets, est-ce que la malheureuse Henriette, la fille Smithson, comme il l'appelle alors, en soulignant le mot lui-même, n'est pas revenue à Paris depuis le printemps? Est-ce qu'elle ne se débat pas sous les coups de la fortune adverse? Les directeurs de rOpéra-Comique l'avaient engagée en souvenir de ses succès d'antan; ils avaient commandé pour elle à Moreau et d'Épagny une petite pièce, l'Auberge d'Auray, mise en musique par Carafa et Herold, et
I. C'est vrai, Fétis, cette fois, était presque entièrement satisfait, par la bonne raison que Berlioz lui paraissait avoir profité d'un de ses articles sur les Révolutions de l'orchestre et la nécessité de chercher, dans un système beaucoup plus riche en modifications sonores, une source de variété plus grande pour les effets musicaux. Il qualifie ce morceau de très remarquable, surtout dans le passage de la tempête et dans le chœur des esprits aériens ; il trouve que les heureuses facultés du jeune homme pour la musique d'effet et pour l'invention dans l'instrumentation se sont beaucoup développées, qu'il dispose son orchestre et ses chœurs avec une grande originalité, que la plupart de ses moyens sont nouveaux, ses associations de sonorité inusitées, les voix employées avec une intelligence rare et d'après un système tout à fait singulier, celui de Fétis. Conclusion logique : « L'organisation de M. Berlioz le portait à sentir l'art sous ce point de vue et le destinait à lui ouvrir des routes nouvelles. Il n'est encore qu'à l'aurore de son talent : ce qu'il fait maintenant, il le devine et parfois il doit s'égarer; mais quand l'expérience l'aura éclairé, il s'avancera d'un pas ferme dans la nouvelle voie où il s'est jeté. »
HECTOR BERLIOZ 5g
qui parut à la scène le i5 mai i83o; mais, ainsi présentée en dehors de son cadre naturel, dans une seule scène où elle ne comprenait pas les répliques de ses partenaires, la tragédienne avait paru jouer avec une mimique exagérée, et Ton avait ri de sa pantomime exubérante... finalement, elle avait perdu six mille francs dans la faillite inévitable du théâtre. Et Berlioz s'apitoie un moment sur son sort. Mais voilà qu'il la croise un jour dans la rue et qu'elle le dévisage avec un sangfroid imperturbable. A ce coup, le fulgurant amoureux est tout bouleversé et court se réconforter auprès d'Ariel qui lui dit en riant : « Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? Tu n'es pas tombé à la renverse ?... »
Ce grand concert, annoncé d'abord pour le 14 novembre, avait été reculé au 5 décembre et le programme était ainsi composé : l'ouverture des Francs-Juges, le chant sacré et le chant guerrier des Mélodies, la scène de Sardanapale avec son incendie et la Symphonie fantastique : « Venez, venez, ce sera terrible ! Habeneck conduira le géant orchestre », écrivait-il à Ferrand qui paraissait ne pas s'émouvoir de ces fiévreux appels. Ce ne fut pas terrible ; trois morceaux de la symphonie : le Bal, la Marche au supplice et le Sabbat, produisirent quelque sensation ; mais la Scène aux champs passa inaperçue et le jeune musicien prit le parti de la récrire. Hélas! miss Smithson, cette fois encore, échappa à l'expiation que son ancien adorateur voulait lui infliger en public : ce soir-là, à la même heure, elle paraissait à l'Opéra dans une représentation organisée à son bénéfice et y mimait pour la première et dernière fois le rôle de Fenella dans la Muette de Portici. Mais l'ami trompé par Berlioz, l'amoureux évincé par Camille, Ferdinand Hiller, assistait au concert, car il n'était nullement parti pour Francfort, après sa mésaventure ; il était demeuré le confident de Berlioz et poussait la grandeur d'âme ou l'indiff^érence dédaigneuse jusqu'à lui donner de judicieux conseils pour .retoucher sa symphonie. Le vrai succès du jeune artiste, en cette circonstance, fut de ne pas rencontrer d'indifférents. Ennemis et amis attaquaient ou défendaient son œuvre avec passion; mais lui n'entendait que les éloges; il se riait des blâmes d'une critique hostile et se délectait de l'irritation manifestée par Cherubini : « Zé n'ai pas besoin d'aller savoir comment il né faut pas faire ■», avait sèchement répondu le vieillard à qui lui demandait s'il n'irait pas entendre la nouvelle production de Berlioz.
Sur le moment, il était tout à la joie du triomphe; il était ravi de r (( effet satanique » produit par la Nuit de sabbat et se disait contraint par le public enthousiasmé de répéter exactement le même concert le lendemain de Noël ; il exultait d'avoir enfin par ce succès
arraché le consentement de la mère d'Ariel, d'Ariel qui, depuis l'audition de ce sabbat, ne l'appelait plus que a son cher Lucifer, son beau Satan ». Et si l'homme avait tout lieu de chanter victoire, l'artiste aussi pouvait rayonner, car Spontini lui avait envoyé sa partition cVOlympie avec une dédicace très flatteuse ; après quoi Berlioz, étant allé le voir, avait dû promettre de lui écrire de Rome et avait reçu de lui une lettre de recommandation pour son frère, qui était Père au couvent de Saint-Sébastien. Car il allait partir ; toutes ses démarches pour rester à Paris avaient été vaines et puis les parents de la belle Camille, espérant encore un retour de fortune, avaient reculé le mariage à Pâques i832, après que Berlioz aurait séjourné au moins une année en Italie, afin de ne pas perdre ses droits à la pension. 11 allait partir seul, car l'arrêt qu'il devait faire dans sa famille, à la Côte, l'empêchait de voyager avec les autres lauréats du prix de Rome, et d'ailleurs ils étaient déjà loin que lui était toujours à Paris, occupé des préparatifs de son concert pour le lendemain de Noël. Il dut cependant y renoncer et cette fois, comme il avait, de retard en retard, atteint à l'extrême limite et que décembre allait finir, après avoir prévenu l'ami Ferrand de son prochain passage, après avoir échangé bien des serments d'éternel amour avec Ariel, il prit tristement la diligence et se dirigea sur Lyon, puis de là sur la Côte : il y arriva le lundi 3 janvier i83i.