LÉLIO
La Harpe éolienne.
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était sujet à des attaques d'épilepsie, et de telles crises d'exaltation délirante n'étaient pas propres à démentir ces propos calomnieux. Ne dit-il pas lui-même qu'avec Henriette il devait se consumer en efforts pour se contenir, qu'un rien l'effarouchait, qu'il l'effrayait par son exaspération et que ses caresses, si réservées qu'elles fussent, lui paraissaient trop ardentes ? « Elle me brise le cœur et moi je l'épouvante ; nous nous tourmentons mutuellement ». Aveu perspicace et qui aurait dû les éclairer l'un et l'autre sur l'imprudence qu'ils allaient commettre en s'unissant pour la vie.
Un grave accident devait définitivement sceller cette affection purement cérébrale. Les affaires théâtrales de miss Smithson allaient de mal en pis ; pour conjurer un désastre inévitable, elle s'occupait d'organiser une représentation à son bénéfice, avec concert en intermède, et tout s'annonçait bien, lorsque le i6 mars i833, à quatre heures, la bénéficiaire se cassa la jambe en descendant de voiture, à sa porte. Alors, Berlioz alla la voir tous les jours ; il obtenait pour elle une gratification de mille francs sur la caisse d'encouragement des beaux-arts, il parvenait, avec l'aide empressé de M"" Mars, à organiser cette représentation à bénéfice, à laquelle Liszt et Chopin prirent part, et qui produisit une somme importante, immédiatement employée à payer les dettes les plus criardes ; il la soignait comme une enfant et, dès qu'elle pouvait sortir de sa chambre, il lui faisait faire quelques pas aux' Tuileries. Entre temps, il apprenait que Véron refusait décidément le Dernier Jour du inonde, pour lequel Ferrand lui avait déjà faussé compagnie, et dont il avait fait bâtir le livret par Emile Deschamps et Saint-Félix ; mais il obtenait de faire exécuter, par la Société des concerts (14 avril), son ouverture de Rob-Roy, qu'il détruisit ensuite; il travaillait toujours aux Francs-Juges et projetait de les réduire en un acte afin de les donner aux Italiens ; il rêvait d'une grosse entreprise de concerts pour l'hiver ; il s'occupait d'un grand festival qu'on devait donner en plein air, le soir, dans les Tuileries, pour célébrer les fêtes de Juillet et dans lequel on ne put exécuter son Chœur héroïque (sur la Révolution grecque), les bougies ayant manqué' ; enfin, il était tout heureux de voir 1' « arrangement étonnant » que Liszt avait fait de sa Symphonie fantastique ; il le voyait, mais n'en savait rien déchiffrer. « Si je pouvais avoir l'esprit entièrement libre, écrivait-il à Ferrand, tout irait bien ; je défierais la meute de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus acharnées que jamais
I. « On n'a pas oublié sans doute, écrit-il aux Débats en iS35, le fameux concert monstre des fêtes de juillet où trois cents voix et deux cent cinquante instruments à vent, adossés au palais des Tuileries, produisirent un résultat si misérable. »
à cause de mes articles de rEurope littéraire sur l'illustre vieillard (Cherubini), et surtout parce que je me suis permis, à la première représentation di Ali-Baba, d'offrir dix francs pour une idée au premier acte, vingt francs au second, trente au troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant : « Mes moyens ne me permettent pas de a pousser plus haut, je renonce ». Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Cherubini, qui m'aiment, comme vous pouvez penser '. »
Ces occupations multiples étaient entremêlées de terribles discussions avec sa bien-aimée et de violentes crises de nerfs. Un jour du mois de juillet, Berlioz reprend sa liberté, mais, presque aussitôt, la pauvre convalescente le supplie instamment de revenir ; elle lui fait mille protestations, se disculpe au moins sur le point principal (on soupçonne aisément quel il était), et les voilà de nouveau transportés au septième ciel. Pas pour longtemps ; deux mois après, nouvel accès de fureur ; il y avait eu commencement de mariage, un acte civil déchiré par 1' « exécrable » sœur d'Henriette, qui machinait tout contre eux ; là-dessus, trépignements fous de Berlioz, reproches de miss Smithson ; il s'empoisonne à ses yeux! « Cris affreux d'Henriette!... désespoir sublime! rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana !... vomissements de deux heures !... il n'est resté que deux grains d'opium; j'ai été malade trois jours et j'ai survécu ! » Alors, Henriette se rend à discrétion et lui dit d'ordonner, qu'elle obéira ; Berlioz signifie que, si elle ne consent pas à marcher tout droit à la mairie, il part aussitôt pour Berlin, car c'est son droit et son devoir de lauréat de l'Institut que d'aller faire un an de séjour en Allemagne ; elle hésite encore, il tient bon, et, très cavalièrement, s'apprête à filer avec une jeune fille de dix-huit ans, « charmante et exaltée », qui s'est enfuie de chez ses parents pour courir le monde, et qu'il entreprend de consoler.... Un peu plus, et la pauvre Ophélie échappait à sa destinée ; elle « allait subir, dit-il, la conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand sentiment et d'une forte résolution » ; tranchons le mot, elle allait être oubliée, oubliant elle-même ; mais la malheureuse accourt : « Henriette est venue, s'écrie-t-il, je reste ! » On se cotise entre amis pour expédier à l'étranger la jeune cantatrice fugitive et les bans du mariage entre Berlioz et miss Smithson sont enfin publiés.
I. Berlioz a rapporté ce trait facétieux dans ses Mémoires, en le reculant à une époque où Ali- Baba ne se jouait plus depuis longtemps. Ici les dates concordent bien, car cette médiocre partition de Cherubini, sur un livret de Scribe et Mélesville, avait été jouée le 22 juillet iS31i (elle n'eut que onze représentations), et la lettre de Berlioz à Ferrand est du i"'' août.
Les parents n'avaient désarmé ni d'un côté ni de l'autre, et il avait fallu que Bei"lioz eût recours aux sommations respectueuses pour « venir à bout de ce chef-d'œuvre d'amour et de persévérance )i ; bien plus, il avait dû demander de l'argent à droite et à gauche pour parer au plus pressé, son père ne lui envoyant plus un sou afin de rendre un tel mariage impossible. Opposition vaine ; le jeudi 3 octobre, cette union oc très originale » était célébrée par le chapelain Luscambe dans la chapelle de l'ambassade anglaise, en présence de Bertha Strich, Robert Cooper, Jacques Henry et Franz Liszt ' ; puis les deux amoureux s'en allaient cacher leur bonheur dans la banlieue, et, tout aussitôt, Berlioz, brûlant de détruire chez Humbert Ferrand les fâcheuses préventions que ses lettres, déjà vieilles de deux ans, avaient pu faire naître, annonçait à son ami qu'il avait trouvé sa femme aussi pure et aussi vierge qu'il est possible de l'être. « Et certes, ajoutait-il, dans la position sociale où elle a vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela me donne pour l'avenir. » Étrange illusion d'un amant vivement épris et qui ne voyait de dangers, pour le bonheur durable de cette union, que du côté de miss Smithson.
I. Renseignements copies sur les registres de l'anibassaJe d'Angleterre, à Paris.