‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 2 sur 85 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

Dans les journaux français, de pareils compliments n'allaient pas, parfois, sans l'expression d'un regret au sujet de Berlio{, dont la carrière et le génie auraient mérité un semblable hommage. Plusieurs critiques, alors, pour ini'iter l'auteur à tenter ce nouveau travail, rappelaient plaisamment qu'il avait été des premiers à célébrer Berlio^, aussi bien que Richard Wagner, et qu'il se dej'ait de traiter sur le même pied les deux grands compositeurs qui lui avaient valu tant de mauvais compliments et de fines ironies dès qu'il s'était rangé de leur parti. Comment répondre à des demandes si gracieusement formulées, autrement qu'en se remettant à la besogne ? D'autant plus que je sentais moi-même le bien-fondé de cette réclamation, de cette flatteuse insistance, et qu'il convenait peut-être, après tout, que les deux grands artistes que tout le monde musical encense à cette heure, après les ai'oir honnis et conspués, fussent semblablement honorés par un de leurs défenseurs de la première heure. Et c'est ainsi que je fus amené, par la force des choses, à composer le présent ouvrage sur Hector Berlio{, le seul des maîtres de la musique, avec Richard Wagner, pour lequel le nombre des outrages et l'acharnement des ennemis jusqu'au déclin du combat rendissent possible et opportune ime réparation de ce genre.

Entre eux deux, cependant, depuis qu'ils ont passé de vie à trépas, ime différence s'est produite, au sujet de laquelle on pourrait longuement philosopher . Touchons-en quelques mots. Berlio^^, et ce fut un grand bonheur pour lui, a échappé au péril suprême, au {èle intempérant de faux amis plus dangereux que maints adversaires déclarés ; après la mort, il est demeuré, pour tous, ce qu'il était durant sa vie : un musicien, rien qu'un musicien, autour duquel on pourra longtemps discuter, mais qui n'a pas été accaparé par d'habiles gens dont l'exaltation apparente est, dans le fond, très réfléchie et froidement calculée. Or, voilà ce qui est advenu, par malheur, à Richard Wagner. Vers la fin de sa vie, et surtout depuis qu'il est mort, une secte étroite et jalouse a, sous couleur de le glorifier, entrepris d'exploiter son souvenir ; et cette petite église cosmopolite, où les officiants ne sauraient se regarder sans rire, a, pour forcer l'attention publique, imaginé des pratiques, forgé ime langue auxquelles les prétendus initiés doivent entendre aussi peu que la foule ignorante. Tant il y a qu'à présent, quiconque

AVANT-PROPOS ix

prétend s'occuper de Richard Wagner sans avoir fait soumission à ces facétieux apôtres du néo-J-vagnérismC:, quiconque a la naïveté de croire qu'on peut parler du maître, étudier ses œuvres et narrer sa vie avant d'en avoir reçu licence, est aussitôt frappé d'anathème Acharnezvous sur lui, bonne affaire ; attaquei-le tant qu'il vous plaira ; ces partisans d'un nouveau genre seront les premiers à se réjouir ; mais défense à tous, entende^ bien, de juger, d'admirer, d'exalter le dieu en dehors des rites. Penseï donc, un audacieux dissident n'aurait, en parlant clair, qu'à détourner quelques-uns des profits que les desservants du nouveau culte ont tant de peine à recueillir !

Avec Berlio{, point d'excommunication majeure à redouter. Mais, pour im effroyable danger d'évité, que de petites difficultés allaient surgir ! Il n'existe, on le sait, aucune biographie de longue haleine sur Berlioi, et les notices sommaires qui parurent sur sa vie, les études tant soit peu développées sur tel ou tel point de sa carrière n'ont guère d'autre fondement que ses Mémoires auxquels, jusqu'en ces derniers temps, on accordait une créance absolue. Or, à moins de vouloir retomber toujours dans les mêmes errements, il ne fallait pas penser à se guider sur des Mémoires apprêtés, romanesques, remplis d'omissions voulues ou d'erreurs involontaires, avec des interversions tout à fait déconcertantes ; si bien qu'après avoir vainement tenté d'y remettre un peu d'ordre, il m'apparut que le seul moyen de constituer im canevas historique solide était de suivre les indications très précises des feuilles musicales du temps, puis d'y rattacher les renseignements fournis par les Mémoires, après révision minutieuse, en contrôlant ceux-ci par les lettres où Berlioi, s'épanchant d'abondance avec ses amis, montrait à nu les blessures de son amour-propre et les plaies de son cœur.

Et encore pour certaines de ces lettres, déjà publiées, fallait-il se méfier des dates, qui ne sont pas toujours exactes, et du texte, auquel l'éditeur — c'est Daniel Bernard dont j'entends parler — s'est permis de faire des modifications qui en changent absolument le sens, quand ce sens contrariait ses idées ; j'en cite un exemple caractéristique à la page 35 a. Je me suis donc efforcé de recourir, autant que possible, au texte original de ces lettres, et poui cela je me suis adressé aux amis de Berlioi, que mon regretté confrère avait déjà mis à contribution, aux collectionneurs d'autographes, comme M. de Refuge, qui possèdent

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