‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 27 sur 85 · ROMÉO ET JULIETTE · texte numérisé non relu

ROMÉO ET JULIETTE

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Capulets et les Montaigus reprennent solennellement, avec un déchaînement d'orchestre formidable et certain trait persistant des violons que Wagner devait avoir dans Toreille quand il écrivit l'ouverture de Tannhœuser : autant d'épisodes, de chants inspirés, dont l'ensemble forme une péroraison magnifique et souleva d'emblée les acclamations... «Maintenant, tout est fait; l'envie ne peut plus que se taire», écrivait Paganini à Berlioz en apprenant, en Italie, le succès croissant de ce Roméo qu'il ne devait jamais connaître; et Berlioz, la tête en feu, l'oreille encore pleine du bruit des bravos, se laissait facilement gagner à ce décevant espoir.

L'année i83g avait donc très bien fini pour lui; l'année 1840 allait aussi commencer sous d'heureux auspices. Ses œuvres faisaient lentement leur percée en Allemagne : il apprenait d'abord, par la Galette d'État de Prusse, que son ouverture des Francs-Juges venait d'être applaudie à Berlin; puis, que l'ouverture du Roi Lear, exécutée à Francfort par la Société Philharmonique, avait obtenu un succès considérable. En recevant ces heureuses nouvelles, il sentait augmenter son désir d'aller faire connaître lui-même ses ouvrages à des auditeurs aussi bien disposés; mais une nouvelle commande de l'administration le retenait en France. Le gouvernement avait décidé de célébrer par de pompeuses cérémonies le dixième anniversaire de la révolution de Juillet et la translation des restes des victimes des trois journées dans le monument qui venait de leur être élevé sur la place de la Bastille. On devait chanter le Requiem de Cherubini durant le service funèbre, à Saint-Germain-l'Auxerrois; mais M. de Rémusat, alors ministre de l'intérieur, eut l'idée, très probablement suggérée par les Bertin, de demander à Berlioz, pour le cortège même, une symphonie dont la forme et les moyens d'exécution étaient laissés à son choix : on lui assurait seulement pour cette composition la somme de dix mille francs, sur laquelle il devrait payer les frais de copie et les exécutants.

Il entreprit alors sa Symphonie funèbre et triomphale, mais non sans rester en défiance ; il se rappelait les difficultés survenues à l'occasion du Requiem, les obstacles qu'il avait dû vaincre, et savait par expérience qu'en fait de commande officielle on n'est jamais sûr de rien qu'au lendemain de l'exécution. Il en était déjà au tiers de son ouvrage lorsqu'on répandit le bruit que les cérémonies projetées n'auraient pas lieu; mais, sur l'assurance du ministre que rien ne serait changé dans le programme, il poursuivit sa besogne, et, quand il l'eut finie, il engagea une bande militaire de deux cents artistes qu'il se réserva de conduire lui-même pour prévenir l'intervention d'Habeneck, très désireux de figurer dans cette cérémonie. Il fit préalablement une

répétition générale dans la salle Vivienne, et bien lui en prit, dit-il, car le jour de l'exécution en plein air et tout le long du défilé par les quais, la place de la Concorde et les boulevards (28 juillet 1840), les musiciens jouèrent la marche funèbre sans nuances, sans expression, sans ensemble, excepté lorsque le cortège était contraint de s'arrêter et qu'ils pouvaient alors reprendre un peu d'aplomb; en fait d'ensemble, écrit un journal, rien n'égala l'unanimité bachique et joyeuse des gardes nationaux suburbains, dont la tenue était absolument inconvenante. En plusieurs endroits, sur les boulevards, il se produisit dans la foule des paniques qui bousculèrent les exécutants; enfin, au pied du monument même, alors qu'on aurait pu distinguer quelques notes en prêtant l'oreille, toute ï Apothéose fut couverte par le bruit des tambours de la garde nationale qui, lasse d'attendre ainsi l'arme au bras, se mit à défiler, tambours battant, sans plus s'inquiéter de Berlioz et de sa musique. 11 ne voulut pas tenir son oeuvre pour jugée après cette promenade accidentée, et s'entendit avec le directeur des Concerts- Vivienne en vue d'organiser deux concerts où il donnerait la Symphonie funèbre et triomphale encadrée dans d'autres oeuvres de lui : au premier, qui eut lieu le jeudi 6 août, à huit heures du soir, il fit exécuter l'ouverture de Beni'eniito, puis les trois premières parties à'Harold, et ce programme fut augmenté de la Fête chei Capitlet pour la deuxième audition (vendredi 14 août) : « Décidément, dit Habeneck en

sortant d'un de ces concerts, ce b de Berlioz a de grandes idées *. »

Au moment d'entamer son travail, il avait réfléchi; il s'était dit que le plan le plus simple serait le meilleur, et qu'une grande masse d'instruments à vent était seule convenable pour une symphonie destinée à être exécutée en plein air. « Je voulus, explique-t-il, rappeler d'abord les combats des trois journées fameuses, au milieu des accents de deuil d'une marche à la fois terrible et désolée, qu'on exécuterait pendant la durée du cortège ; faire entendre une sorte d'oraison funèbre ou d'adieu adressée aux morts illustres, au moment de la descente des corps dans le tombeau monumental; et, enfin, chanter un hymne de gloire, l'apothéose, quand, la pierre funèbre scellée, le peuple n'aurait plus devant les yeux que la haute colonne surmontée de la Liberté aux ailes étendues et s'élançant vers le ciel, comme l'âme de ceux qui moururent pour elle. » Effectivement, Berlioz écrivit d'abord sa Symphonie pour un orchestre d'instruments à vent et c'est sous cette

I. Berlioz parle de quatre concerts donnes aux Conccrts-Vivicnne; on n'en trouve que deux d'annoncés dans les journaux. Dès lors, il est permis de mettre en doute l'anecdote qu'il raconte de jeunes gens brisant les chaises d'enthousiasme après l'Apothéose. Il faut croire que sa mémoire le sert mieux au sujet des dix mille francs promis, qu'ils lui furent remis sans peine, et qu'une fois tous les comptes liquidés, il lui resta bien deux mille huit cents francs. Ce n'était guère, mais il avait la gloire en sus.

forme qu'elle fut entendue aux Concerts-Vivienne ; mais plus tard, après « les corrections et retouches ordinaires », il y ajouta un orchestre d'instruments à cordes et un choeur sut des paroles d'Emile Deschamps : c'est ainsi qu'on la joua le plus souvent par la suite et qu'il convient de l'executei dans les concerts.

Le grand mérite de Berlioz dans cette œuvre, au point de vue exclusivement orchestral, est d'avoir rendu les instiuments à vent symphoniques en quelque sorte et de les avou assimilés aux instruments à cordes en leur prêtant une expiession, un langage, en développant leurs plus doulouieuses et leurs plus éclatantes sonorités. La marche funebie en fa mineur, bâtie sur un thème noble et touchant, est empreinte d'une vague mélancolie ; elle est longuement développée et le thème initial se noie bien un peu dans les phiases incidentes, mais la conclusion est tout à fait émouvante et d un sentiment profond. Quant à l'oraison funèbre, ou un tiombone semblait prendre la parole et prononcer un discouis d'abord haletant, d'une voix saccadée, puis se raffeimissant a mesure que l'orateur s'échauffe, il est difficile d'y decouviu tout ce qu'y voyait un écrivain du temps : poui lui, « ce trombone, en ces accents funèbres, résumait toutes les \oi\ des pâles et craintives monarchies de la vieille Eut ope, et semblait, au milieu du peuple bouillonnant, clamer a\ec effioi

Ikiiioz. Rossini. Balzac. Jules Jaiiin. Delacroix. Fréa. SouliJ. Victor Hugo. Alex. Dumas

LES COkYPHÉES DE t,A LITTÉRATURE ET DES ARTS KN lS3S, PAR DE BARRAY.

ce vers du poète tragique : Les morts après dix ans sortent-ils du tombeau? ^ ». Cette harangue en musique se rattache à cette série de morceaux purement imitatifs ou déclamatoires auxquels se plaisait parfois Berlioz, mais elle manque un peu trop d'idée chantante et de plan général : c'est décousu et d'une inspiration médiocre. En revanche, V Apothéose, qui demeura toujours une de ses créations préférées, forme une péroraison magnifique, aussi franche d'idée que riche d'orchestration, et c'était un véritable meurtre que d'écraser sous des roulements de tambours cette composition du caractère le plus noble et d'une fulgurante sonorité ~.

Berlioz, alors, songeait à remplacer Habeneck à l'orchestre de l'Opéra, et sa combinaison, toute personnelle, reposait sur la nomination éventuelle d'Habeneck en qualité de directeur du Conservatoire lorsque Cherubini viendrait à mourir ; mais celui-ci s'obstinait à vivre ^. En attendant et pour montrer ce qu'il serait capable de faire si on lui confiait ce poste musical, il proposa secrètement à PiUet, directeur de l'Opéra, d'organiser sur ce théâtre un festival tel qu'on n'en avait pas encore vu en France, au moins par le nombre des exécutants : le directeur, pensant que cette nouveauté grandiose avait des chances de réussite, accepta en assurant à l'organisateur une somme de cinq cents francs pour ses peines, en lui donnant carte blanche pour le reste. Alors Berlioz battit le rappel pour rassembler au moins quatre cent cinquante exécutants. Afin d'aller plus vite en besogne, il divisa ses masses chorales en trois groupes pour les études préparatoires ; on les faisait répéter à l'Opéra, à TOpéra-Comique, au Conservatoire ; il procéda de même avec l'orchestre ; enfin tout fut prêt pour le i*^'' novembre et la grande nouvelle fut lancée après qu'on eût pris de minutieuses précautions pour conjurer les maléfices d'Habeneck. Celui-ci, très froissé d'être dépossédé pour un soir de

1. A l'origine, c'est Dieppo qui joua cette allocution, confie'e au trombone-te'nor ; mais, à défaut d'un bon tromboniste, Berlioz en autorise l'exécution par un cor à pistons ou une clarinette-basse.

2. « ... Il est un talent qu'on ne saurait contester à Berlioz, écrivait Richard "Wagner en 1841, à VEiiropa d'Auguste Lewald : c'est précisément son entente à fournir des compositions parfaitement populaires; je dis « populaires » au sens le plus idéal du mot. Quand j'entendis la symphonie qu'il a écrite pour la translation des victimes de Juillet, j'éprouvai l'impression vive que le premier gamin en blouse bleue et en bonnet rouge devait la comprendre à fond ; ce genre de compréhension, à vrai dire, exigerait de ma part le nom de « national » plutôt que celui de « populaire » ; car il est certain que du Postillon de Lonjiimean à cette Symphonie de Juillet, il y a encore un bon bout de chemin à parcourir. Je n'aurais vraiment nulle répugnance à donner le pas à cette composition sur les autres oeuvres de Berlioz; elle est noble et grave de la première à la dernière note...; un sublime enthousiasme patriotique, qui s'élève du ton de la déploration aux plus hauts sommets de l'apothéose, garde cette œuvre de toute exaltation malsaine... » (Article traduit par M. C. Benoît, dans son recueil d'opinions de Richard Wagner : Musiciens, poètes et philosophes, chez Charpentier, 1887.)

3. Quand Cherubini abandonna la direction du Conservatoire, en 1841, soit un an avant de mourir, ce fut Auber, comme on sait, qui fut nommé directeur. Habeneck resta à l'Opéra, et la combinaison rêvée par Berlioz, après avoir paru prendre un peu de consistance, car les journaux s'en étaient occupés (voir le Moniteur des théâtres, 27 février 1841), s'en alla en fumée.

son pupitre, avait bien fait contre fortune bon cœur et marqué son désir d'aller justement à la campagne ce jour-là, mais Berlioz ne dormait pas d'inquiétude et le voyait déjà, dans ses rêves, bouleversant les parties, graissant de suif les archets et crevant la peau des timbales : heureusement qu il ne fit que rêver.

La première partie du programme, qui comprenait le premier acte dilphigénie en Tauride et quatre morceaux du Requiem, marcha sans encombre ; les attaques des cuivres dans le Tuba mirum produisirent même un effet superbe, et Berlioz se voyait déjà acclamé, traîné sur l'estrade après les fragments de Roméo et Juliette et la Symphonie funèbre et triomphale, lorsque des cris violents éclatèrent dans le parterre : la Marseillaise, la Marseillaise ! Étaient-ils poussés par des partisans d'Habeneck habilement disséminés dans la salle, n'étaient-ce pas plutôt des républicains qui saluaient M. de Montalivet, présent à la fête, ou des ennemis de Berlioz qui voulaient le forcer à exécuter ce chant révolutionnaire afin de le brouiller avec ses protecteurs ; toujours est-il que Berlioz ne perdit pas la tête et que, s'avançant sur le bord de l'estrade, il cria de toute sa force aux cabaleurs : « Nous ne jouerons pas la Marseillaise ; nous ne sommes pas ici pour cela. » Le calme renaît et l'on va pouvoir écouter la musique... Voilà qu'un grand bruit de dispute éclate ; un soufflet retentit, puis des cris de femme : « Arrêtez-le, c'est infâme, à l'assassin ! » C'est Bergeron, le rédacteur du Charii'ari, qui venait de souffleter Emile de Girardin, assis dans une loge avec M'"'^ de Girardin et plusieurs amis. Toute la salle est debout ; on se jette entre les deux adversaires ; Bergeron se retire en criant son nom ; mais c'en était fait de la musique et le concert finit au milieu du désordre : on n'écoutait que d'une oreille, on discutait politique et l'on ne prêtait d'attention qu'aux propos des couloirs'.

Le mois suivant, tout Paris n'était occupé que du retour des cendres de Napoléon, et Berlioz, sans doute, aurait vivement désiré qu'on

1. Cet acte de violence eut lieu à propos de l'attentat qui venait d'être commis contre le roi, le i5 octobre préce'dent, sur le quai des Tuileries. Girardin, en le rapportant dans la Presse, avait fait un rapprochement injurieux pour Bergeron, que certaines gens accusaient tout bas d'avoir, quelques anne'es auparavant, tire' sur le roi le coup de pistolet du Pont-Royal, et Bergeron s'était vainement adressé au rédacteur en chef de la Presse pour obtenir réparation; dans une lettre, écrite après le scandale, il dit ne regretter qu'une chose, c'est d'avoir été, par les circonstances, obligé de frapper un homme aux côtés de sa femme. — La recette totale du festival monta au chiffre de 7,936 fr. 5o (dont 0,684 fr. 5o pour la location et 1,252 pour les places prises au bureau), et c'était vraiment superbe, car, à cette époque, Robert le Diable seulement variait entre 5,717 (g novembre) et 6,824 fr. (4 novembre), tandis que les Huguenots ne donnaient que 3,266 fr. 5o (28 octobre) ; les Martyrs, 2,809 f''- 5o (3o octobre); un acte de Gustave ex le Diable amoureux, 3,655 fr. (2 novembre), et la Muette de Portici, 1,756 fr. (11 novembre). La seule recette qui, dans tout le mois, dépassa celle du festival, est celle du i5 novembre, où Robert le Diable atteignit 8,243 fr. 10. (Registres décaisse, aux Archives de l'Opéra.)

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