‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 54 sur 85 · LES TROYENS », TRAGÉDIE LYRIQUE, PAROLES, MUSIQUE, TOUT DE BERLIOZ · texte numérisé non relu

LES TROYENS », TRAGÉDIE LYRIQUE, PAROLES, MUSIQUE, TOUT DE BERLIOZ

Ça n'est pas d'une gaieté folle ; mais ça ne fait rien, il y a trois ou quatre morceaux

que je ne serais pas fâché d'avoir composés. (Mon opinion et peut-être aussi la vôtre.}

(Grévin, Journal amiisjnl, 28 novembre i8ô3.)

échangée avec M. Carvalho : « ... 11 s'engage à monter mes Troyens dans son nouveau Théâtre-Lyrique, aussitôt qu'il sera construit. Cela me remet encore à deux ans. En attendant, je retouche les détails de

ma partition, j'en simplifie le style, je le clarifie... et toujours je me chante : Super anda omnis fortima ferendo est^. »

A défaut de sa musique, qu'il ne pouvait pas jouer, il lisait son poème dans les salons, tantôt chez M. Edouard Bertin, tantôt chez lui-même, ou bien chez Hittorf, son confrère à l'Institut, et, chaque fois, il recevait de chaudes félicitations qui « lui rendaient un peu de courage pour terminer son immense partition ». Cependant le travail de composition musicale approchait de la fin, et Berlioz venait de modifier Tacte de la mort de Didon d'une façon qu'il croyait très heureuse : il y avait opéré une large coupure et ajouté un morceau de caractère, une chanson de matelot qui dût contraster avec le style épique et passionné du reste ; il était très content de ces dernières retouches et pensait que les terribles scènes du cinquième acte seraient d'une vérité déchirante. Alors, il jugea le moment venu de faire de sérieuses démarches et se mit en campagne, en tournant toujours ses vues du côté de l'empereur qu'on disait fort épris de l'antiquité, de César, de Rome, etc. D'abord, il rédige une lettre afin d'obtenir audience et ne l'envoie pas, sur le conseil très judicieux de M. de Morny ; puis il fréquente les Tuileries, dans l'espoir de pouvoir glisser un mot à l'empereur ou à l'impératrice ; il va à un grand bal ; mais il y avait tant de monde qu'il ne peut même pas apercevoir les souverains. Quelque temps après, il se rend à une simple réception ; cette fois, l'empereur le voit, l'aborde, lui demande des nouvelles de son opéra et l'assure qu'il lui plairait beaucoup d'en prendre connaissance dans un moment de loisir. Berlioz, ravi, voudrait le lui lire en particulier ; mais soit qu'on l'en ait détourné, soit qu'il ait renoncé de lui-même à ce projet, il fait simplement parvenir son poème au souverain, qui l'envoie aux bureaux de la Direction des théâtres où, d'un avis unanime, on le déclare absurde, insensé. De mauvais bruits circulent : la représentation durerait huit heures et exigerait deux troupes comme celle de TOpéra ; l'auteur demande au moins trois cents choristes supplémentaires. Alors Berlioz prend le parti d'aller droit au ministre d'État; mais, en voyant de quelles raisons le comte Walevs'ski le paye, il commence à voir clair : il comprend que l'empereur aime trop peu la musique pour intervenir avec énergie, il comprend que tous les compliments de grands personnages ne sont qu'eau bénite de cour et s'écrie avec colère : « Et parce que l'Opéra est dirigé par un demihomme de lettres qui ne croit pas à l'expression musicale et trouve

I. Lettre du 29 janvier 1860. — ■ Cinq mois après, M. Carvalho était remplacé par M. Charles Réty, qui demeura deux ans à la tête du Théâtre-Lyrique, et qui dut recéder la place à M. Carvalho en octobre 1862, juste au moment où l'on allait inaugurer la nouvelle salle de la place du Châtelet.

que les paroles de la Marseillaise vont aussi bien sur Tair de la Grâce de Dieu que sur celui de Rouget de l'Isle, je serai tenu en échec pendant sept ou huit ans peut-être ! ' »

Le pauvre désabusé ne voyait que trop juste : autant de lettres, à dater de ce jour, autant de mauvaises nouvelles du genre de celle-ci : « Ici, rien de nouveau ; à l'heure qu'il est, on refait encore certaines scènes à'Herculanum... Les Troyeus sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra devienne praticable. Aujourd'hui, nous avons le prince Poniatowski ; après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant, on traduira la Semiramide de Rossini. » Sur ces entrefaites, la guerre d'Italie éclate et l'empereur, sur qui Berlioz s'était remis à compter parce qu'à un bal des Tuileries il lui avait serré la main en passant, songe vraiment bien aux Troyens. « Il est très bien disposé, écrit naïvement le pauvre compositeur, mais il a tant d'autres bataillons à commander ! Les Grecs, les Troyens, les Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper. » Il y devait penser moins encore après qu'avant la victoire ! Et c'est pendant que Berlioz languissait ainsi, pendant que, las de refus et de rebuts, il se résignait à entrer en pourparlers avec M. Carvalho pour faire jouer son opéra à la place du Châtelet, qu'un ordre impérial décidait la mise à l'étude et la représentation immédiate de Tannhœuser à l'Opéra. A cette nouvelle, Berlioz ne se connaît plus de colère, et chacune de ses lettres contient quelque bordée d'injures à l'adresse de Wagner. Enfin Tannhœuser est hué, sifflé, honteusement chassé de Paris, et Berlioz, exultant de joie, aveuglé au point de croire que ce désastre assure le prochain triomphe des Troyens, se berce encore et toujours d'illusions ; il fait chanter quelques scènes chez M. Bertin pour tromper son impatience, il écrit même un beau jour, le 2 juin 1861 : « Les Troyens sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et Gevaert à passer avant moi ; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont prêts ni l'un ni l'autre ; et moi je pourrais être mis en répétition demain ! Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862 1 »

De guerre lasse et voyant que ses Troyens n'arriveraient jamais à l'Opéra , Berlioz finit par souscrire aux propositions de son ami Carvalho qui venait de reprendre la direction du Théâtre-Lyrique et d'inaugurer la nouvelle salle, place du Châtelet. Certes, l'orchestre et les chœurs étaient bien maigres pour une œuvre composée en vue de

I. Lettre à H. Ferrand Aa 19 décembre i858. — Cette plaisanterie célèbre de Berlioz sur la Marseillaise et la Grâce de Dieu, qu'il répète ici, se trouve tout au long, avec musique à l'appui, dans son volume : les Grotesques de la musique, qu'il allait publier précisément à cette date, et cette amère antaisie a pour titre : les Athées de Vexpression.

rOpéra, la salle était trop petite et le personnel insuffisant ; mais M. Carvalho, qui voulait frapper un grand coup pour obtenir une subvention de cent mille francs, pressait fort Berlioz et promettait de faire de grands sacrifices ; des amis communs se portaient garants de ces promesses aventurées; et puis, raison décisive aux yeux de Berlioz, s'il repoussait cette offre, il perdait la dernière chance qui lui restât d'entendre à la scène ses Troyens bien-aimés. Bref, il céda, et l'on s'occupa de distribuer les deux grands rôles : tandis qu'on attendait pour Didon

M""' Charton-Demeur, qui revenait de la Havane, on demandait une Cassandre à tous les échos, car la proposition faite par M""" Viardot de chanter à la fois la Cassandre des deux premiers actes et la Didon des trois derniers n'était pas acceptable. Enfin, M"'"' Charton-Demeur est de retour ; elle signe avec le directeur, et, le i'"' juin i863, Berlioz lit son ouvrage à tout le personnel assemblé du Théâtre- Lyrique; après quoi, les l'épétitions des choeurs commencèrent. Mais il sauta bien vite aux yeux que le théâtre n'était ni assez riche ni assez vaste pour mettre en scène l'œuvre intégrale; en outre, on ne trouvait pas de Cassandre et la tragédie entière aurait duré six heures ; toutes ces raisons décidèrent Berlioz à sacrifier la Prise de Troie, avec l'espoir, il est vrai, que l'Opéra s'en emparerait après le grand succès que les Troyens à Carthage allaient sûrement obtenir. Et ce qui lui donnait si bon espoir, ce n'était pas seulement la conscience d'avoir écrit une œuvre forte et durable, c'était le fait d'avoir vendu sa partition quinze mille francs à l'éditeur Choudens : « C'est bon signe, dit-il, quand on achète d'avance » ; c'était l'assurance d'avoir rencontré la Didon de ses rêves : « M'"' Charton sera une superbe Didon, écrivait-il à Ferrand... Je me suis fait deux ennemies de deux amies (M'^" Viardot et M"' Stoltz) qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. Fuit Troja... Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps l'irréparable outrage. »

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