‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 56 sur 85 · LE RHAPSODE, VIEILLARD VENERABLE ET TRES CANICHE · texte numérisé non relu

LE RHAPSODE, VIEILLARD VENERABLE ET TRES CANICHE

Noble vieillard, donnez-vous donc la peine de vous asseoir

(Grévin, Journal amusant. 2S novembre iSt)3.)

seuls le premier acte pendant que la foule se répand hors des murs de Troie, et que Cassandre s'efforce en vain de rendre un peu de raison à ce peuple affolé, d'arracher son cher Corèbe au carnage qu'elle prévoit. Au deuxième acte, cérémonie religieuse des Troyens remerciant les dieux de les avoir délivrés des Grecs, combats de lutteurs, bénédiction donnée par l'ancêtre Priam au jeune Astyanax, que guide la veuve d'Hector; entrée impétueuse d'Énée, racontant le sacrilège et la mort tragique de Laocoon ; ordre donné par le prêtre Panthée d'introduire dans la ville le cheval de bois pour apaiser le courroux de Minerve ; désespoir de Cassandre épouvantée de tant de folie, et chants de triomphe du peuple, abattant les murailles pour traîner

plus vite en lieu sûr la redoutable offrande des Grecs. Le troisième acte ne comprend que l'apparition d'Hector, commandant à Énée de fuir, les derniers combats de celui-ci avant de se résigner à la fuite, et l'appel suprême de Cassandre, exhortant les femmes troyennes à se jeter du haut des murs, à se frapper du poignard, à s'étrangler l'une l'autre plutôt que de subir le joug de ces Grecs détestés.

Berlioz, sur le tard de sa vie, et lorsque le poids de l'âge eut calmé les effervescences de la jeunesse ou les bouillonnements de l'âge mûr, fut pris d'un bel accès de classicisme, et c'est alors qu'on put voir combien les leçons de son maître Lesueur avaient eu d'influence sur lui. Des quatre compositeurs que Berlioz adorait comme les dieux souverains de la musique et dont il avait fait ses modèles absolus, deux l'inspirèrent de préférence au début de sa carrière : Beethoven et Weber, deux à la fin : Gluck et Spontini. C'est de l'Enfance du Christ, soit de 1854, que date cette évolution, accentuée de toute évidence, d'abord par son opéra de demi-caractère, Béatrice et Bénédicte puis par son poème lyrique des Troyens. Dans l'opéra-comique imaginé d'après Shakespeare, aussi bien que dans le poème inspiré *par Virgile, c'est l'influence presque exclusive de Gluck qui se fait sentir, surtout par la coupe mélodique des airs, des ensembles, qui sont d'une pureté extrême et d'une parfaite régularité. Mais quand on parle d'évolution classique avec Berlioz, il faut bien s'entendre. Il est incontestable que lorsqu'il composait les airs de Corèbe et de Cassandre, de Didon et de Béatrice, le tour de l'inspiration et la coupe de l'air procèdent directement de Gluck; mais il renforçait ces éléments et se les appropriait en quelque sorte par une orchestration beaucoup plus fournie et travaillée qu'il n'était permis à l'auteur à'Alceste. En un mot, c'est seulement pour la phrase vocale que Berlioz se fait le disciple de Gluck; pour tout ce qui tient à l'orchestre, il demeure le Berlioz des anciens jours, celui qui a su se former une si riche palette en empruntant leurs couleurs les plus éclatantes à Weber et à Beethoven.

11 ne surmonte pas non plus absolument son penchant pour la musique imitative ou descriptive, et, tout en y sacrifiant moins souvent que dans la Symphonie fantastique ou dans Roméo et Juliette, il trouve encore moyen de souligner telle pensée ou tel mot qui fait image, d'un petit commentaire musical, qu'il croit très expressif et qu'on ne comprendrait guère cependant si l'on n'avait le texte sous les yeux. Ainsi de toute la prophétie de Cassandre, au premier acte, où vibre d'ailleurs un accent d'une énergie superbe ; ainsi du délicieux andante que chante Corèbe pour apaiser la divinatrice, où Berlioz s'ingénie à rendre par l'orchestre les ondulations de la mer, le souffle de la brise et les

chants d'un pâtre heureux ; ainsi encore d'un vers de l'apparition d'Hector: De son faite élevé Troie entière s'écroule; après lequel une descente des violoncelles en pizzicato indique évidemment l'écroulement des murs. Mais à quoi bon insister ? Berlioz, sans cette minutieuse recherche de l'eflFet purement matériel, ne serait pas Berlioz, et après tout, si cela paraît excessif, appliqué aux plus petits mots du dialogue, il n'en va pas de même quand il s'agit de toute une scène comme la prophétie de Cassandre, dont la puissance est doublée ainsi.

Page 1