I.A PRISE DE TROIE
Dessin de Barblzct sur le titre de la partition.
Le premier choeur, qui peint la joie de la populace troyenne se répandant hors de la ville, est proche parent du chœur des paysans de la Damnation de Faust, et l'auteur n'aurait pas eu besoin de le signer : cette analogie provient à la fois de la mesure identique des deux morceaux, de l'harmonie et de la disposition des voix. La seconde partie du chœur, celle où les Troyens se moquent de la couardise des Grecs, se déroule sur un motif des instruments de cuivre dont l'allure vulgaire a été évidemment cherchée par Berlioz. Arrive ensuite le récit et l'air de Cassandre, une page de la plus haute valeur ; ici, la phrase mélodique, l'accent dramatique et la richesse de l'or-
chestration vont de pair: c'est absolument beau. Le duo qui suit entre Corèbe et sa fiancée est divisé en deux parties : la première, toute de tendresse et de sentiment, repose sur une mélodie caressante et calme de Corèbe, traversée par le délire prophétique de Cassandre. Afin de Tapaiser, Corèbe lui décrit la paix qui règne au ciel et sur la terre en une phrase charmante, dont Taccompagnement d'orchestre rappelle l'air de l'extase de Renaud dans Avmide ; puis le duo se termine par une strette assez commune et dont la reprise en tierces est dénuée d'accent. Deux parties vocales à la tierce ne seront jamais ni bien audacieuses ni bien nouvelles — même sous la plume de Berlioz — et
sembleront toujours des plus pauvres pour exprimer les effrois de l'amour, les déchirements de la passion.
Le deuxième acte s'ouvre par une marche et un hymne religieux d'un caractère étrangement grandiose, dont on se ferait difficilement idée à la simple lecture, tant l'orchestration y entre pour une grande part. Le combat du ceste et le pas des lutteurs ont fourni à Berlioz l'occasion d'écrire un de ces morceaux très francs de rythme auxquels il excelle et qui ne sont pas toujours exempts de quelque bizarrerie : ici, la bizarrerie, renouvelée de la Dame blanche, consiste dans l'emploi de la mesure à cinq temps ; le tout est d'une allure extrêmement légère. La pantomime qui vient ensuite et pendant laquelle Priam bénit le jeune Astyanax, est, par une antithèse à coup sûr voulue, empreinte d'une tristesse noble et calme : c'est la clarinette solo qui chante cette longue mélopée sur laquelle le chœur plaque çà et là ses brèves et douloureuses exclamations. La brusque entrée d'Énée annonçant la mort de Laocoon est soulignée par un mouvement impétueux de l'orchestre et amène un grand octuor avec chœur au sujet duquel il convient de faire des réserves. Ce long andante, en effet, est certainement un excellent morceau de facture et l'on a vu, dans un fragment de lettre cité plus haut, qu'il tenait fort au cœur de Berlioz ; mais il n'en est pas moins vrai que le mouvement naturel de tous les personnages à l'entrée
— Mais, monsieur, je vous assure que ce sont les Troyeiis.
— Mallieurcuse! vous n'avez donc jamais été à l'église .'... Je vous dis qu'on chante les Vêpres!
(Cliam, C/uirh'ji-i, 22 no\embre iS'JJ.)
AFFICHE POUR (( LES TROYEMS A CARTHAGE », Composée par C. Leray (i863) et communiquée par M. Choudens
d'Éiiée, à la nouvelle de l'attentat sacrilège de Laocoon et de la vengeance de Pallas, n'est pas de se ranger sur le devant du théâtre pour chanter à leur aise un long morceau concertant en toute lenteur et gravité. Ce serait bien plutôt de se lever, de s'agiter, de courir annoncer le prodige ou d'émettre tous ensemble un avis pour regagner les faveurs de Pallas. Tous demeurent stupides, c'est vrai, mais cette raison ne peut expliquer que le silence qui précède le morceau, sans justifier le morceau lui-même, et Berlioz s'est trop bien moqué d'andantes pareils répondant à des coups de théâtre aussi mouvementés, pour qu'on ne lui retourne pas quelques-unes des critiques qu'il adressait si généreusement et si justement à autrui. Sur une situation analogue, n'avait-il pas suffi à l'auteur d'Alceste de seize mesures pour peindre l'effarement, la dispersion de la foule après la réponse de l'oracle, et Berlioz, enthousiasmé, ne fait-il pas de ce « laconisme admirable » un nouveau titre de gloire à Gluck ?
Les chants de triomphe par lesquels les Troyens saluent l'entrée du cheval de bois dans la ville forment une page magnifique, où la pompe éclatante du motif principal est ingénieusement mise en relief par les jolies phrases incidentes des sopranos et des ténors : opposition toute simple et qui produit un efî"et charmant. Berlioz se préoccupait beaucoup de ce morceau capital et écrivait un jour à M. Bennet :
« Tout malade que je suis, je vais toujours; ma partition se fait,
comme les stalactites se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du premier acte', qui m'avait jusqu'à hier donné de grandes inquiétudes à cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au Conservatoire la partition d'Olympie, de Spontini, où se trouve une marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les mesures ont la même durée que celle de mon finale. J'ai compté les mesures; il y en a 847, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y a point d'action durant cet immense développement processionnel de la marche d'Olympie, tandis que j'ai une Cassandre, qui occupe la scène pendant ce déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain. Enfin cela peut aller' ». Avant ce chœur se place un air de Cassandre qui paraît mieux imaginé théoriquement qvî effectivement : si l'on voit bien ce que Berlioz a voulu faire et comment il désirait peindre l'effroi de Cassandre affolée au
T. Ce finale est maintenant celui du deuxième acte de la Prise de Troie.
2. Berlioz tenait tellement — et avec raison — à ce morceau, que lorsqu'il dut sacrifier les deux premiers actes de ses Troyens pour qu'on jouât l'ouvrage au Théâtre-Lyrique, il en détacha ce chœur triomphal qu'il fit chanter dans la coulisse en guise de prologue, tandis qu'un rhapsode déclamait à l'avant-scène quelques vers racontant la prise de Troie.