‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 76 sur 85 · Duo de Béatrice et Bénédict. id · texte numérisé non relu

Duo de Béatrice et Bénédict. id

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L'Orchestre et les Chœnrs composés de 200 Ëxéçat<ints|

feront dirigés par M. E. RETER.

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AFFICHE DU FESTIV.'VL CONSACRE A L.\ MEMOIRE DE BERLIOZ, tircc des Archives de l'Opéra.

fragments de la Damnation de Faust : Menuet des Follets, Valse des Sylphes, Marche hongroise, et, dès la première note, on put pressentir que le public^ au moins dans sa majeure partie, allait se rallier à Berlioz. Il faisait répéter le Menuet des Follets, non sans opposition, tant l'habitude de siffler l'auteur était invétérée ; mais au second concert, où M. Litolfî s'était empressé de redonner les trois mêmes morceaux, la faveur était déjà plus marquée et, ce soir-là, ce fut la Valse des

Sylphes que Tauditoire eut le désir et la volonté d'entendre deux fois. Bref, le succès allait gagnant de proche en proche ■ — ■ et Pasdeloup, de son côté, révélait à ses habitués la belle ouverture du Roi Lear — lorsque des dissentiments survenus entre le chef d'orchestre et ses patrons vinrent arrêter dès le début cette entreprise des Concerts- Litolff, inaugurée sous de si heureux auspices ; mais n'eussent-ils fait que donner une impulsion puissante à la musique de Berlioz, qu'ils n'auraient pas été sans profit durant leur courte existence. Et tel avait été le succès de ces fragments de Faust, que Pasdeloup se les appropriait aussitôt tous les trois ; puis il rejouait la Scène d'amour et la Fête chei Capulet, de Roméo, déjà connues et presque acceptées de son public, en y joignant le scherzo de la Reine Mab qui souleva, c'est triste à dire, autant de rires que de bravos.

Enfin, ces tentatives individuelles, ces efforts méritoires, toujours soutenus par les partisans de Berlioz qui faisaient chaque jour de nouvelles recrues, aboutirent au grand concert organisé par ses amis dans la salle de l'Opéra. Ceux-ci considéraient comme un devoir d'honorer sa mémoire par un « festival » — il avait introduit le mot et la chose — composé de manière à présenter le génie du symphoniste sous ses aspects les plus saisissants et à rapprocher de lui ses dieux artistiques : Gluck, Beethoven, Spontini. Le comité, qui s'était réuni pour cet effet, sous la présidence de M. Nogent-Saint-Laurens, avait arrêté de donner cette fête musicale un an après sa mort — à quelques jours près — et d'en confier la direction à M. Ernest Reyer, M. Perrin promettant, pour sa part, le concours des principaux chanteurs de l'Opéra. L'annonce du festival, fixé au 22 mars, provoqua de charmantes plaisanteries ; on rit beaucoup en se demandant par quelle musique on pourrait bien fêter un tel compositeur et s'il ne faudrait pas, pour le mieux honorer, ne jouer que des morceaux qui ne fussent pas de lui ; les petits journaux déplorèrent d'avance le sort des malheureux artistes, des malheureux auditeurs destinés à succomber sous le poids de tant d'oeuvres accablantes, mais ces quolibets défraîchis ne firent qu'ajouter à l'éclat de cette revanche posthume. Bien que la vraie signification de ce festival échappât encore à la masse du public, le retentissement en fut considérable et, par un prodige inattendu, le nom, la musique de Berlioz ne rencontrèrent presque plus d'injurieux détracteurs dans les journaux de Paris. Les mêmes bouches, les mêmes plumes qui, jusqu'alors, n'avaient eu pour l'artiste vivant que dédain glacial ou fine ironie, accumulaient les épithètes les plus flatteuses pour exprimer leur enchantement : autant d'auditeurs de bonne foi, autant de gens qui, naïvement, ne pouvaient pas revenir de leur surprise et ne vou-

laient pas s'avouer que la mort seule avait pu changer leurs critiques en éloges, leurs sifflets en bravos '.

Que neuf années s'écoulent encore, marquées par les progrès constants de Berlioz, neuf années pendant lesquelles ses œuvres' capitales : la Symphonie fantastique, Roméo et Juliette et la Damnation de Faust, l'Enfance du Christ et le Requiejn, auront été jouées aux Concerts populaires comme aux Concerts du Châtelet, auront retardé la ruine d'une entreprise et consolidé la fortune d'une autre, et l'on verra se produire un bien autre prodige : un deuxième festival commémoratif, organisé par M. Reyer, à l'Hippodrome, le 8 mars 187g, avec l'aide de M. Albert Vizentini, fera courir loin du centre de Paris des milliers d'auditeurs attirés par le seul nom d'un homme auquel était désormais acquise une gloire universelle. Quelle différence entre ces deux festivals ! Au concert de l'Opéra, la salle garnie seulement aux trois quarts, en dépit des noms d'artistes réputés qui brillaient sur le programme ; certains morceaux, inconnus du public, comme la marche d'Harold, la Captive et le duo de l'Enfance du Christ, fort mal chanté d'ailleurs, comme le finale de Roméo et Juliette, accueillis avec froideur ; les partisans du maître, préoccupés de tenir en échec ses anciens détracteurs réduits au silence, mais toujours redoutables ; — au festival de l'Hippodrome, au contraire, huit à dix mille auditeurs courant, par un soir d'hiver, jusqu'au pont de l'Aima, prenant d'assaut l'immense amphithéâtre et saluant de hurrahs frénétiques les créations du glorieux musicien, sans nullement s'inquiéter de trouver là des solistes de marque. Et n'était-ce pas signe évident que la mode et l'engouement pour Berlioz venaient d'atteindre à leur point culminant, que de le voir emporter ainsi de haute lutte, sans l'aide de chanteurs en renom, ce que leur concours, d'ailleurs assez tiède, n'avait pu lui faire obtenir auparavant : d'unanimes bravos et des acclamations sans fin ?

S'il se trouvait dans cet auditoire innombrable — comme dans toutes les foules — une certaine quantité de faux amateurs, venus là par curiosité ou par mode, afin de voir ou d'être vus, il y avait aussi nombre de vrais connaisseurs, de ceux auxquels l'audition des œuvres du maître apportait une véritable jouissance, et c'est pour eux que le programme, à côté de morceaux généralement admirés, annonçait deux

I. La pensée des promoteurs de ce festival était d'en consacrer le produit, s'il y avait un gros excédent de recette, à élever un petit monument sur le tombeau de Berlioz ; mais, par suite de frais considérables, le bénéfice fut des plus minces, si bien que les membres du comité : MM. Nogent- Saint-Laurens, Emile Perrin, Ambroise Thomas, Reyer, Massenet, etc., écrivirent au président de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique pour lui demander, mais en vain, de diminuer le droit à percevoir. Voici, d'ailleurs, les chiffres exacts : 11,814 fr. 5o de recette brute, augmentés de 1,000 fr. envoyés par l'empereur et de 5oo donnés par le ministre des Beaux-Arts. Total : i3,3i4 fr. 5o. Frais de toute sorte : 12,188 fr. gS. Bénéfice net : i, 125 fr. 55. (Registres des Archives de l'Opéra.)

frao-ments de Berlioz qui n'avaient pas encore trouvé accès dans les concerts : la marche et l'hymne de la Prise de Troie, et V Apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale. Et même, en jouant ce dernier morceau, les organisateurs du festival semblaient vouloir réparer le déni de justice dont Berlioz avait été victime à la fin de l'Exposition universelle, en 1878. La Commission musicale, désireuse d'associer le nom du plus grand compositeur français moderne à la cérémonie de la Distribution des récompenses, avait décidé de faire entendre au Palais de l'Industrie cette page, dont l'idée très simple et les grandes lignes symphoniques convenaient parfaitement à cet énorme local ; mais, une fois ce vote émis, les membres de la Commission avaient eu le tort

de n'en pas surveiller l'accomplissement, et l'on ne sait quel architecte ou quel ingénieur proscrivit Berlioz sans autre forme de procès et décida qu'on exécuterait simplement les morceaux éternellement rabâchés dans ces sortes de solennités : pas redoublés de musique militaire et chœurs d'orphéons '.

Cette fois, la réparation fut complète et l'apothéose rayonnante : il semble donc que le génie ait triomphé par une force irrésistible, et qu'il aurait toujours rem- - Cher collègue, votre souscription .^^ victoirc pleine et entière, quelles

me touche d'autant plus que vous avez ^ , , . . ^,

attaqué Berlioz pendant sa vie. qu'eusscnt ete les Circonstances. C est

-Oh!... maiiuenant qti'ii ne peut poggible... et Cependant, qui sait si, sans

plus faire de musique 1... ' ' '■ .

(Pif. cAcTH-rar/. II février iss3.) la gucrre de 1870 et le réveil subit de

l'esprit national, le public, avec son goût dominant pour la musique dramatique, ne serait pas allé tout droit à Richard Wagner, après avoir accordé quelques bravos de condoléance à l'auteur de Roméo? Mais la proscription momentanée dont Wagner fut l'objet dans les concerts, les maladresses qu'il commit à notre égard, le désir qu'on avait de découvrir en France un compositeur de taille à soutenir la comparaison avec le novateur allemand, ne sont pas des éléments négligeables dans le concours de circonstances qui pré-

I. Par une pensée délicate, qu'on avait déjà eue au festival de 1870, deux des musiciens que Berlioz admirait le plus lui avaient été associés pour cette soirée du 8 mars 1879 : Spontini, avec son ouverture de /a Vestale; GXac'k, avec le célèbre chœur à'Armide: Voici la charmante retraite. Enfin, M. Reyer, se mettant modestement sous le patronage de son incomparable modèle, y faisait exécuter son ouverture de Sigurd, déjà connue et classée, avant une représentation qui semblait fuir d'année en année, et un fragment vocal du même opéra, le chœur de fête célébrant l'arrivée de Brunehild au burg de Gunther. Les soli du septuor des Troyens étaient chantés par M'"" Brunet-Lafleur, Sylvia Rebel, Petit, MM. Mouliérat, Devriès, Mouret et Flajolet.

parèrent le revirement en faveur de Berlioz, et hâtèrent sa revanche. Il faut voir les choses comme elles étaient après le festival de 1870, qui avait relevé l'artiste disparu d'un injuste discrédit, mais qui n'avait pas suffi pour rendre sa musique familière au grand public. Wagner, malgré l'opposition violente qu'il rencontrait, et peut-être en raison même des tempêtes qu'il soulevait dans les concerts, était plus près que Berlioz d'emporter le suffrage de tous ; entre ces deux maîtres, que la masse des auditeurs avait longtemps confondus dans une réprobation commune et que des partisans fanatiques s'efforçaient d'imposer par leurs cris et leurs bravos aux amateurs silencieux ou récalcitrants, on menait bien plus grand tapage autour de Wagner, et son nom, sifflé, hué, acclamé, conspué, était déjà gravé dans la mémoire de la foule qu'elle épelait à peine celui de Berlioz.

11 est donc à présumer que, si les choses musicales avaient suivi leur cours normal et n'avaient pas été subitement bouleversées par les événements politiques, les œuvres de Richard Wagner, toutes théâtrales, partant plus accessibles au gros du public, auraient conquis très vite l'admiration générale : il a fallu, pour arrêter Timpulsion si vigoureusement donnée par ses défenseurs, que des susceptibilités patriotiques le fissent proscrire et laissassent le champ libre à

son rival. Qu'on se rappelle où en étaient les œuvres de Berlioz et celles de Richard Wagner, dans les concerts et dans les théâtres, avant la guerre. D'un côté, malgré le déchaînement des hostilités contre Wagner, son Rien\i, le plus banal, il est vrai, et le moins saillant de ses opéras, était Joué plus souvent que ne l'avaient été les Troyens, suprême expression du génie de Berlioz au théâtre ; de l'autre, non seulement les pages signées de Richard Wagner passionnaient tout le monde et soulevaient de furieux orages, tandis que les œuvres de Berlioz étaient attaquées ou défendues avec moins de chaleur ; mais les premières, en raison même du retentissement qu'elles avaient par tout Paris, reparaissaient beaucoup plus souvent sur les programmes, car elles grossissaient la recette en attirant la foule, et le public aurait volontiers réclamé s'il n'avait plus rien eu de Wagner à siffler. Il se préoccupait infiniment moins de Berlioz et, s'il lui arrivait parfois de

— Enfin, Berlioz a donc son monument ! C'était bien dû à notre premier maitre de musique em-Berlioficotée !

(Tro.-k, la Caricatuvc, ?o octobre iSS6.)

le siffler aussi ou d'en rire, c'était pour faire l'entendu, pour s'élever au niveau des beaux esprits qui tenaient encore rigueur au maître français. Et voilà qu'un beau jour, par un coup de théâtre inattendu, le grand artiste injustement décrié se trouve élevé sur le pavois et salué par tous comme le plus puissant compositeur que la France ait vu naître. Il y a dix années de cela ', dix années pendant lesquelles la gloire du maître a constamment grandi, non seulement en France oià son Requiem et son Te Deiim étaient exécutés avec un succès foudroyant dans les églises de Bordeaux^; mais aussi à l'étranger, car l'Italie elle-même, où ses œuvres avaient peu pénétré et qui semblait lui garder rancune de sa haine artistique, vient d'applaudir sa création la plus populaire et de confesser son génie ^. Aujourd'hui, Berlioz est au zénith, mais il faut ajouter qu'il a conquis cette position inexpugnable au moyen d'une seule œuvre ; il est l'auteur de la Damnation de Faust, rien de plus pour tout le monde. Et les autres ouvrages signés de lui, dont on a essayé par la suite, ont bien captivé les amateurs, les mélomanes; mais ils n'ont pas mordu, passez-moi le mot, sur le commun des auditeurs. Ni Roméo et Juliette, ni l'Enfance du Christ, ni le Requiem, n'ont pu s'établir d'une façon définitive dans les concerts. Chose singulière ; c'est une œuvre purement orchestrale, c'est la Symphonie fantastique qui se trouve occuper le second rang dans l'opinion. Et cela se comprend à la rigueur : la Fantastique et la Damnation donnent en eflFet — en dehors du théâtre — la quintessence du génie de Berlioz ; ce sont les deux pôles entre lesquels se

1. C'est le i8 février 1877, date mémorable, que MM. Pasdeloup et Colonne exécutèrent, chacun de leur côté, la Damnation de Faust tout entière. « On a joué trois fois la Damnation de Faust, qui n'a eu, du vivant de mon ami Berlioz, aucun succès, écrivait alors Gustave Flaubert, et maintenant le public, l'éternel imbécile nommé On, reconnaît, proclame, braille que c'est un homme de génie. Et le bourgeois n'en sera pas plus modeste à la prochaine occasion. » La Damnation de Faust, depuis 1 877, a eu 7 exécutions intégrales aux Concerts populaires; elle en compte actuellement autant aux Concerts Lamoureux et elle en a obtenu 47 aux Concerts du Chàtelet. Total : 61 exécutions complètes en onze ans, sans parler des auditions fragmentaires chez M. Lamoureux, chez Pasdeloup, au Conservatoire, etc. ! — A Bordeaux, la Damnatimi n'a pas été donnée moins de dix fois par la Société de Sainte-Cécile.

2. Le Requiem, exécuté par cinq cents instrumentistes et choristes, presque tous amateurs, fut d'abord chanté dans l'église primatiale Saint-André, pour un service funèbre à la mémoire du cardinal Donnet (i" mars i883). Il produisit une telle émotion qu'on le dut répéter, huit jours après, pour un service funèbre à la mémoire d'Hector Berlioz et au profit de la Société centrale de sauvetage des naufragés ; puis, encore une fois, le 16 mars, dans l'église Saint-Louis. M. Etienne Portéhaut dirigeait l'ensemble de l'exécution; les chœurs étaient sous les ordres de MM. Sarreau père et tîls; les orchestres militaires de deux régiments de ligne, conduits par leurs chefs, MM. Lévy et Gésus, prêtaient leur concours à cette cérémonie; enfin, le grand orgue était tenu par M. C. Amouroux. Par une pensée généreuse, le prix à payer pour l'achat de toute la musique nécessaire avait été fixé, de gré à gré avec l'éditeur Brandus, à la somme de 600 fr., destinée à grossir les fonds déjà recueillis pour élever un monument à Berlioz. ■ — Le Te Deum fut exécuté deux fois sous la direction de M. Gésus (i3 et 20 décembre i883).

3. C'est au mois de février 1887 que la Società orchestrale de Rome exécuta pour la première fois la Damnation de Faust, traduite en italien par M. Ettore Gentili. Ce grand concert fut donné, en présence de la reine, au théâtre Argentina, rempli jusqu'aux combles; l'orchestre et les artistes, dirigés par le maestro Pinelli, furent très applaudis, et le public, ravi, enchanté, manifesta son enthousiasme en faisant recommencer plusieurs morceaux.

HECTOR BERLIOZ SSg

meut sa riche inspiration. Dans le premier de ces ouvrages, on trouve toute l'exubérance romantique de la jeunesse, la fougue d'un talent rebelle à toute discipline et cependant très maître de lui-même, une richesse d'instrumentation surprenante, un coloris poétique et délicieux ; dans l'autre, plus varié, éclatent une passion, une ironie, une chaleur surprenantes, une prodigieuse intuition des effets de multitude, un déchaînement fantastique, une puissance d'expression dramatique hors de pair.

Certes, le génie rayonne en bien des pages de ses autres œuvres. La marche des Pèlerins, dans Harold, l'Offertoire et le Tuba miriim du Requiem, le Repos de la Sainte Famille, dans l'Enfance du Christ, la Nuit de bal ou la Scène d'amour, dans Roméo et Juliette, que sais-Je encore ? le nocturne de Béatrice et Bénédict, le duo d'amour, le quintette et le septuor des Troyens, sont des inspirations lumineuses dans des créations de premier ordre, et cependant elles ont gagné la faveur du public sans que les œuvres dont elles faisaient partie eussent le don d'enthousiasmer la foule à l'égal de la Symphonie fantastique et de la Damnation de Faust. Chaleureux bravos des p^ens éclairés en musique ; franche admiration des mélomanes et des artistes, elles ont tout obtenu, sans franchir les limites de cet auditoire spécial, ainsi que l'ont fait les deux œuvres susnommées. A quoi cela tient-il? Au goût du public, pris dans sa plus vaste acception, pour ce qui n'est pas de la simple musique de concert et se rapproche de la représentation théâtrale. A mon avis, le grand programme explicatif annexé à la Symphonie fantastique aida singulièrement à la rapide compréhension de cette œuvre par des auditeurs quelconques. On a beaucoup raillé Berlioz sur son abus de la musique descriptive et l'on n'avait pas absolument tort ; mais, pour la Symphonie fantastique, il avait si bien bâti tout un scénario mélodramatique, champêtre, amoureux, sanguinaire et démoniaque, afin d'y adapter sa musique; il l'avait si justement conçu que, pour chacun de ces admirables morceaux, le profane a devant les yeux comme une scène qui se déroule et qui commente à merveille les moindres intentions de l'orchestre. Ainsi a commencé, soyez-en certain, le goût du public pour cette Symphonie fantastique : il en a d'abord suivi le drame imaginaire, et l'a vue, si l'on peut dire, avant de l'entendre.

Pour la Damnation de Faust, c'est mieux encore, et l'œuvre de Berlioz, inopinément, a profité de la vogue apportée au poème de Gœthe par l'opéra de MM. Barbier et Gounod ; car quatre-vingt-dixneuf sur cent des auditeurs français, même parmi ceux frottés de littérature, ne connaissent du Faust de Gœthe que cette adaptation fran-

36o HECTOR BERLIOZ

çaise : ils en étaient parfaitement ignorants lorsque la Damnation de Faust leur fut ofïerte en 1846. xMais ce fut une autre affaire quand ils eurent quelque teinture du sujet, et le Faust de M. Gounod ayant acquis la faveur mondaine à laquelle aspirait son auteur, ce devint un charme pour ces prétendus connaisseurs que de mettre leur partition favorite en regard de cette autre que Ton exhumait des catacombes romantiques. Ils savaient quels rôles allaient jouer ces chanteurs en habit noir ; ils s'amusaient à comparer morceau par morceau, suppléant aux vides de l'action chez Berlioz par ce qu'ils connaissaient de l'autre pièce ; bref, à force de mettre en parallèle deux œuvres aussi dissemblables, ils se laissaient gagner par les accents superbes, chaleureux et passionnés de la plus ancienne ; et, petit à petit, l'oeuvre de génie, ayant passé par-dessus la production de talent, s'imposait à l'admiration générale et mettait l'autre à son plan '. Etonnez-vous donc, après cela, que M. Gounod n'ait pas été pressé d'apporter son tribut pour dresser une statue à son devancier ; étonnez-vous donc aussi que les confrères de Berlioz, les musiciens, aient été moins désireux que quiconque de lui accorder cette consécration définitive. Ils auraient voté dix statues plutôt qu'une à Auber, à Bazin, à Massé, sachant fort bien que ceux-ci ne seraient pas plus grands, juchés sur un piédestal ; mais pour Berlioz, qu'ils sentaient instinctivement leur maître, il leur semblait qu'en l'exaltant ils se diminuaient eux-mêmes : sa statue, à ce qu'il paraît, leur faisait un peu l'effet du Commandeur et les frappait d'épouvante. Mais aussi comment se figurer qu'un tel artiste, exilé musicalement de sa patrie et réduit à se contenter des applaudissements de l'étranger, y rentrerait — une fois mort — en triomphateur ? Car, nous aurons beau nous y escrimer, nous n'effacerons jamais notre erreur et ne ferons pas que l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie n'aient applaudi ses chefs-d'œuvre bien avant qu'ils ne fussent appréciés ou même connus en France. Et pourquoi donc alors Berlioz s'obstinait-il à revenir, à vivre parmi nous, où l'on s'obstinait à lui contester le génie et jusqu'au talent ? C'est qu'il aimait Paris, c'est qu'il aimait la France ; et cette passion est de celles que les rigueurs ne font qu'accroître. Amour et volonté, tels furent les deux guides suprêmes de son existence ; aimer et combattre, telles en furent les jouissances souveraines. Partout ailleurs l'attendaient les bravos, les réceptions splendides ; mais qu'était-ce, pour sa nature ardente et sa volonté de fer,

I. J'irai niiime plus loin. Poui- moi, si Roméo et Juliette, œuvre également supérieure, est tellement en retard sur la Damnation de Faust dans cette course au succès, c'est que la symphonie dramatique de Berlioz, où le chant tient une si petite place, où les instruments traduisent seuls les sentiments des personnages, ne se prêtait pas à juxtaposition semblable avec quelque opéra de Roméo bien connu du public, qu'il fût de M. Gounod ou d'un autre, et qui aurait pu frayer la route à la partition de Berlioz.

HECTOR BERLIOZ 36i

que ces faciles honneurs auprès de l'acre plaisir d'imposer ses œuvres à des oreilles rebelles ? Tout cet enthousiasme des dilettantes étrangers n'était rien pour lui, au prix de quelques applaudissements arrachés à des Français, à des Parisiens. Aussi Berlioz, qui n'attribuait à personne le droit de contrôle, venait, tout palpitant, se soumettre au

INAUGURATION DE LA STATUE DE BERLIOZ AU SQUARE VINTIMILI.E, à Paris, le 17 octobre 1886. — Discours de M. Reycr.

jugement d'un public auquel il déniait, non sans apparence de raison, la compétence musicale, l'amour du beau et la passion désintéressée. Certes, il ne croyait pas à l'intelligence de la foule, à la pénétration des multitudes ; il pensait, au contraire, que le grand art est d'essence aristocratique et ne s'adresse qu'à quelques esprits d'élite, — to the happy fejp ; — mais il lui fallait toujours lutter. Les Français ne

voulaient pas de sa musique et lui prétendait la leur imposer : qui serait définitivement vainqueur, de l'artiste ou du public, dans ce combat qui dura quarante années ? On put croire, et pendant longtemps, que l'homme isolé serait battu ; mais sa mort a renversé toutes les prévisions, et c'est ce même public, la veille encore aveuglé par la passion, qui revint tout d'un élan vers Berlioz et proclama son génie avant que ses glorieux confrères ne s'en fussent avisés.

C'est que le public français ne se livre jamais à demi : il est peu propre aux sentiments mitigés et n'apporte pas plus de tempérament à son enthousiasme qu'à son dédain. Une fois lancé dans cette voie, il a tout accepté, tout admiré de Berlioz; puis, quand il fut à court de bravos pour lui marquer son enthousiasme, il se laissa doucement persuader d'élever un monument à sa mémoire. 11 s'était agi tout d'abord d'ériger sur sa tombe, entièrement délaissée, une simple stèle, avec un buste en couronnement ; et les Dauphinois, de leur côté, prétendaient lui dresser une statue à la Côte Saint-André. Mais ces projets primitifs, trop modestes, furent abandonnés par la force des choses, et, devant ce mouvement de l'opinion publique, un comité général fut institué, en tête duquel les musiciens membres de l'Institut figurèrent, sinon d'une manière eflFective, au moins nominalement ; le bronze fut donné par l'État, la statue fut commandée au jeune sculpteur Alfred Lenoir, et, quand le moment vint de l'édifier, le comité dirigeant s'occupa de lui faire attribuer, par le Conseil municipal de Paris, une place qui semblait tout indiquée : dans le square Vintimille, à deux pas de la rue de Calais, au milieu du quartier où Berlioz a passé la plus grande partie de sa vie, où il est mort. Qu'importent à présent les petites intrigues d'une jalousie mal dissimulée qui se firent jour à cette occasion, les faux scrupules de ceux-ci, les hésitations envieuses de ceux-là, le refus formel de ce dernier, un collaborateur pourtant, un ami des mauvais jours ? L'important est que Berlioz dont la gloire illumine tout le pays et qui n'est pas seulement une célébrité de clocher, que Berlioz, après avoir tant aimé ce Paris où il était âprement discuté, ait sa statue au cœur de la capitale et soit honoré comme nul compositeur français ne le fut encore et comme nul autre, il faut l'espérer, ne le sera de longtemps ; car ils sont rares, les artistes de cette trempe, et toute nation doit s'estimer heureuse à laquelle le sort en accorde un par siècle : après Rameau, Berlioz.

Mais le suprême hommage fut bien moins dans l'édification de cette effigie de pierre que dans l'élan d'enthousiasme irrésistible, dans l'éloquente manifestation dont cette cérémonie fut le prétexte. Elle devait avoir et garda un caractère exclusivement musical. 11 ne s'agissait pas

là d'un grand homme de sous-préfecture à glorifier : l'administration, dès lors, s'en était désintéressée autant que possible ; l'absence de toute délégation gouvernementale, municipale ou autre devait donner une solennité particulière à ce spectacle, aujourd'hui si banal : une érection de statue. C'était comme une fête intime entre artistes. C'était un compositeur de génie, rien de plus, dont on allait consacrer la mémoire, un homme enfin dont les sublimes enthousiasmes, les violentes indignations et les colères vengeresses avaient enflammé bien des intelligences, surexcité bien des cœurs. Aussi, tous ceux qui s'étaient sentis émus, bouleversés par ses chefs-d'œuvre et qui avaient vainement lutté pour sa gloire, alors qu'il était encore en vie; tous ceux qui s'étaient associés, par la pensée, à ses cuisantes douleurs ; tous ses défenseurs déclarés de la première heure ; tous ses admirateurs inconnus de la dernière, artistes, peintres, poètes, journalistes ; tous ceux qui avaient souflFert, comme lui, d'entraves imaginaires et qui se réclamaient des audaces de ce puissant novateur, étaient venus se grouper autour de sa statue, en face des admirateurs patentés, qui n'avaient pu, par pudeur, manquer à cette cérémonie et qui n'auraient rien tant aimé que de la voir indéfiniment ajourner-

C'était le dimanche 17 octobre 1886, à deux heures, par un temps gris et pluvieux qui aurait pu faii-e hésiter bien des gens et qui n'avait arrêté personne. Le programme, élaboré non sans discussion, comprenait deux morceaux de musique, une pièce de vers et trois discours. M. le vicomte Delaborde, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts et président du comité, parle le premier et ne dit que peu de paroles, très simples, pour remettre à la ville de Paris, représentée par le préfet de la Seine, une statue élevée avec l'argent des simples particuliers; puis, arrive M. Charles Garnier, alors président de l'Académie des Beaux-Arts, qui débite quelques banalités académiques et célèbre à sa mode le grand musicien qu'il a sévèrement proscrit du nombreux étalage de bustes blancs et dorés qui décorent son Opéra. Entre temps, la musique de la Garde républicaine, renforcée par des chœurs, exécutait V Apothéose, de la Symphonie funèbre et triomphale, et la marche des Troyens ; le tragédien Silvain, de la Comédie-Française, déclamait avec emphase une pièce de vers de M. Grandmougin, au milieu de laquelle éclatait une strophe contre Richard Wagner, doublement choquante sous la plume d'un ancien wagnériste et dans une cérémonie où toutes les pensées étaient tournées vers Berlioz, — et ces différentes phases de la cérémonie, il faut en convenir, laissaient l'auditoire complètement froid.

Mais quelle émotion passe à travers la foule quand elle apprend

de M. Ambroise Thomas que, le matin même, il est arrivé d'Autriche une couronne, envoyée par les artistes de TOpéra de Vienne unis à ceux de la Société Philharmonique, et que c'est un dès chefs du parti wagnérien, Hans Richter, qui s'est fait le promoteur de cet hommage et l'a transmis à Paris; quel mouvement de curieuse et fébrile attention lorsqu'on voit se dresser au pied de la statue celui qui fut le vrai disciple et l'ardent défenseur de Berlioz ! Grand silence d'abord, pour ne pas perdre un mot du discours que M. Reyer prononce d'une voix de commandement, avec une chaleur vraie ; mais, à mesure que les allusions vengeresses se multiplient dans la bouche du mordant orateur, l'assemblée prend feu, des bravos significatifs éclatent presque à chaque phrase et redoublent lorsqu'il jette un cri de révolte contre la tyrannie des « potentats de théâtre », ou qu'il flétrit, au nom de Berlioz, les habiles compromissions par lesquelles s'achète trop souvent le succès, à défaut de la gloire ; lorsqu'il exalte et la droiture et la sincérité du maître, sa répulsion pour les œuvres plates et les hommes médiocres, lorsqu'il lance enfin cette péroraison triomphante : « Le voilà debout et rayonnant sur son piédestal de granit, l'éminent artiste, le maître pour lequel nous avons combattu nous aussi et que nous avons aimé. Bonn a la statue de Beethoven, Salzbourg celle de Mozart, Dresde celle de Weber; nous avons, nous, la statue de Berlioz. Soyons heureux et fiers de la posséder enfin, et remercions ceux qui nous ont aidés à élever ce monument, à rendre cet éclatant hommage à la gloire d'un musicien français, au traducteur inspiré de Shakespeare et de Virgile, au digne continuateur de Gluck et de Beethoven, à l'un des plus illustres compositeurs de tous les temps, au plus extraordinaire peut-être qui ait jamais existé '. «

Le créateur de génie était dignement glorifié ; mais ses amis connus et inconnus n'avaient pas encore achevé leur tâche réparatrice : il restait à relever sa tombe à demi détruite, oubliée, envahie par les herbes parasites, à construire un monument définitif et durable, un tombeau digne de lui. Avec les modestes ressources dont ils pouvaient disposer, grâce aux démarches actives de M. Edouard Alexandre et grâce au désintéressement d'un • architecte et d'un sculpteur comme on n'en voit guère, ils surent y parvenir, et le 8 mars 1887, dix-huit ans juste après la mort du maître, ses fidèles, ses admirateurs les moins oublieux se retrouvaient au cimetière Montmartre, par une magnifique journée de printemps : un court avis glissé dans les jour-

I. Tous les journaux, en racontant cette ce'rénionic, ajoutèrent qu'une plaque commémorative allait être ou même avait été posée au n° 4 de la rue de Calais, sur la maison où Berlioz est mort. Elle le sera sans doute un jour ; elle ne l'était pas encore au commencement d'octobre 1S88.

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naux les avait prévenus du jour et de l'heure où le nouveau tombeau serait débarrassé de ses voiles, mais en spécifiant aussi qu'il n'y aurait à cette occasion nul cérémonial. Certes les défenseurs du grand musicien auraient désiré que cette démonstration eût un caractère un peu plus solennel, sans renouveler l'éclatante manifestation di mois d'octobre précédent ; mais on s'était heurté à la réserve, pour ne pas dire plus, des compositeurs, membres de l'Académie des Beaux- Arts, qui, une fois la statue inaugurée, entendaient bien en être définitivement quittes avec Berlioz :

le spectre de ce mort allait-il donc toujours se dresser entre eux et la foule?... Ni discours, ni musique, ni pièce de vers ; rien qu'un petit groupe d'amis autour d'une tombe ; cinquante personnes au plus, parmi lesquelles un seul compositeur français et pas un des faux partisans de Berlioz qui le flagornaient par calcul durant sa vie et ne continuent de l'exalter, à ce qu'il paraît, que pour combattre Richard Wagner.

Au bout d'une demi-heure et quand on croit être assuré que le préfet de la Seine, qui s'était fait annoncer, ne viendra pas, le voile s'abaisse, une couronne est déposée silencieusement sur la pierre tombale ; on donne un dernier souvenir au maître à

jamais illustre et, sans un mot d'adieu, sans une parole, on se retire... Qu'il dorme en paix, le pauvre grand homme, et qu'il goûte enfin, sans discussions stériles, sans vains discours d'apparat, le repos qu'il a si bien gagné par toute une vie de féconds labeurs, de mécomptes amers et de glorieux combats. 11 lui a suffi de mourir pour devenir

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