CHAPITRE II
DOXT LE DERNIER MOT APPREND AU LECTEUR CE QUE, SANS DOUTE, IL AVAIT DÉJÀ DEVINÉ.
Ainsi s'acheva cette journée du 19 avril. Pendant que leurs chefs discutaient de cette façon, les colons vaquaient à leurs affaires habituelles. L'introduction inattendue du professeur sur la scène gallienne n'était pas pour les préoccuper à ce point. Les Espagnols, insouciants par nature, les Russes, confiants dans leur maître, s'inquiétaient peu des effets et des causes. Si Gallia devait revenir un iour à la terre ou s'ils devaient y vivre, c'est-à-dire y mourir, ils ne se préoccupaient guère de l'apprendre! Aussi, pendant la nuit qui vint, ne perdirentils pas une heure de sommeil et reposèrent-ils comme des philosophes que rien ne peut émouvoir.
Ben-Zouf, métamorphosé en infirmier, ne quitta pas le chevet du professeur Rosette. Il en avait fait sa chose. Il s'était engagé à le remettre sur pied. Son honneur était en jeu. Aussi, comme il le dorlotait! A la moindre occasion, quelles puissantes gouttes de cordial il lui administrait! Comme il comptait ses soupirs ! Comme il guettait les paroles qui s'échappaient de ses lèvres ! La vérité oblige à dire que le nom de Gallia revenait souvent dans le sommeil agité de Palmyrin Rosette, les intonations variant de l'inquiétude à la colère. Le professeur rèvait-il donc qu'on voulait lui voler sa comète, qu'on lui contestait la découverte de Gallia, qu'on le chicanait sur la priorité de ses observations et de ses calculs? c'était vraisemblable. Palmyrin Rosette était de ces gens qui ragent, même en dormant.
Mais, si attentif que fût le garde-malade, il ne surprit rien, dans ces paroles incohérentes, qui fût de nature à résoudre le grand problème. D'autre part, le professeur dormit toute la nuit, et ses soupirs, légers au début, se changèrent bientôt en ronflements sonores, du meilleur augure!
Lorsque le soleil se leva sur l'horizon occidental de Gallia, l'almyrin Rosette reposait encore, et Ben-Zouf jugea cependant convenable de respecter son sommeil. D'ailleurs, à ce moment, l'altenlion de rordonnaiice fut détournée par un incident.
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 215
Plusieurs coups retentirent à la grosse porte qui fermait l'orifice de la galerie principale de Nina-Ruche. Celte porto servait, sinon à se défendre contre les visites importunes, du moins contre le froid du dehors.
Ben-Zouf allait quitter un instant son malade ; mais, après réilexion, il se dit qu'il avait malentendu, sans doute. Il n'était pas portier, après tout, et, d'ailleurs, il y en avait d'autres moins occupés que lui pour tirer le cc':\Ion. Il ne bougea donc pas.
Tout le monde dormait encore d'un profond sommeil à Nina-Ruche. Le bruit se répéta. Il était évidemment produit par un être animé, au moyen d'un instrument contondant.
<( Nom d'un Kabyle, c'est trop fort ! se dit Ben-Zouf. Ah çk\ qu'est-ce que cela peut être? »
Et il se dirigea à travers la galerie principale.
Arrivé près de la porte :
« Qui est là? demanda-t-il d'une voix accentuée, qui n'avait rien d'absolument aimable.
— Moi, ful-il répondu d'un ton doucereux.
— Qui, vous?
— Isac Hakhabut.
— Et qu'est-ce que tu veux, Astaroth?
— Que vous m'ouvriez, monsieur Ben-Zouf.
— Que viens-tu faire ici? Vendre ta marchandise?
• — Vous savez bien qu'on né veut pas me la payer !
— Eh bien, va au diable !
— Monsieur Ben-Zouf, reprit Isac avec un lunnble accent de supplication, je voudrais parler à Son E.xcellence le gouverneur général.
— Il dort.
— J'attendrai qu'il soit réveillé!
— Eh bien, attends où tues, Abimélech! »
Ben-Zouf allait s'en aller sans plus de façon, lorsqu'arriva le ca|)itaine Ser- \adac, que le bruit venait d'éveiller.
« Qu'y a-t-il, Ben-Zouf?
— Rien ou à peu près. C'est ce chien d'Hakhabul qui demande à vous parler, mon capitaine.
— Eh bien, ouvre, répondit Hector Servadac. 11 faut savoir ce qui l'amène aujourd'Imi.
— Son intérêt, pardieu!