SCENE II
POLYXENE, POLYMESTOR, HECUBE
Ah! d'où viennent ces pas?
POLYXÈNE
C'est le prince.
Qu'il parle! — Hé bien, n'oses-tu pas?
Ne pourrais-tu?...
PoLYMESTOR
Je peux libérer Polyxène.
HÉGUBE
Enfin! le sort concède une trêve à mes peines. L'espoir tourne vers moi sa face et me sourit. Je n'ai pas vainement fatigué de mes cris D'inexorables dieux: un ami me seconde; Je puis l'interroger sans trembler qu'il réponde. O noble compagnon de Priam, qui défends Une reine vaincue et sauves son enfant, Puisse, à défaut de moi, quelque pieux génie Récompenser ton zèle et veiller sur ta viel Mais cette vie ainsi ne l'exposes-tu pas?
Es-tu sûr de sauver ma fille du trépas?
POLYMESTOR
J en SUIS sûr.
Et comment? As-tu quelque complice?
POLYMESTOR
Oui: de l'un des rois grecs j'ai capjté les offices.
N'est-ce pas de Pyrrhus lui-même? Il m'a semblé Que ses larmes tantôt étaient près de couler.
PoLYMESTOR
En effet, c'est de lui : ses plus fidèles gardes Serviront notre fuite.
Ah! qu'un dieu le regarde I
POLYMESTOR
Ce 'prince nous attend : permets-nous de partir.
à Polymesior :
N'interromps pas déjà nos lugubres plaisirs.
à Folyxène:'
Enfant, viens dans mes bras, ces bras qui font bercée 1 Sur le sein maternel demeure ainsi pressée.
Lève vers mon baiser ton front, lève tes yeux: Que j'aime leur regard si pur! et tes cheveux! L'or y brille et l'argent comme aux boucles des Grâces Ni femme, ni déesse, en beauté ne te passe Et ton âme est parfaite ainsi que ta beauté.
Mais tu pleures?
POLYXÈNE
Je pleure hélas! de te quitter.
Ne vas-tu point, ma fille, être libre?
PoLYXÈNE ^ songeant à la mort
Sans doute.
Hécube Du palais d'un grand roi ne prends-tu pas la route?
PoLYXÈNE , songeant au tombeau d'Achille, Il est vrai.
Laisses-tu ce rivage troyen?
J'y demeure I
POLYXÈNE
Compare et mon sort et le tien.
Par le travail, la honte et l'âge endolorie, Je vivrai seule, esclave, et loin de la patrie Et m'ême ces bonheurs que te promet le ciel Resteront ignorés de mon cœur maternel.
Au jour de ton hymen, lorsqu'aux feux de l'aurore,
Les joueuses de Tlûte et leur gaîté sonorei,
Et les vierges portant des corbeilles de fleurs,
Les soldats et le peuple, et les jeunes chanteurs,
Et ton mari, pressé de cette folle escorte.
D'une main frénétique ébranleront ta porte
Et crieront: « Hyménée! ô hymen! entends-nousi.
Vierge, voici le jour et voici ton époux, i
Quelle femme, dis-moi, dans ta chambre secrète
Entrant pour t'éveiller, te verra déjà prête
A partir et riante, et chantant, car l'amour
Au cœur des fiancés se lève avant le jour?
désirables soins! ma fille: quelle femme
Ceindra ton front de myrte, et portera la flamme
Nuptiale, et, t' aidant à monter sur le char.
Recevra 'd'une vierge éncor le pur regard?
Je ne la connais pas cette Temme, ef Tenvie.
Ah ! du moins, songe alors que tu me dois la vie,
Songe à tous mes baisers, songe à mes tendres soins,
Que je voudrais te voir et que je pleure au loin»
POLYXÊNE
Quels que soient le mari qui veuille Polyxène, Ma mère, et la demeure où ce mari m'entraîne, Au moment d'en franchir le seuil, n'en doute pas. C'est ton nom, ton nom seul, que je dirai tout bas.
Hécube Quel sera cet époux? Choisis-le, roi de Thrace : Fais qu'il soit digne d'elle et digne de sa race; Il faut une âme tendre à ce si tendre cœur Et Troie à relever veut un héros sans peur.
Relever Troie!
Hé oui! tant que vit Polyxène, Nous pouvons espérer qu'elle en sera la reine Et les riches tréscrs à ta garde commis,
S'il en était besoin, lui feraient des amis.
à Folyxène:
Dès la flotte achéenne en ses ports retournée, Médite quelle tâche, enfant, f est destinée Et, pour f enflammer mieux du désir souverain, Laisse que je confie à tes royales mains Et nos Pénates d'or, et le sceptre, et le glaive.
POLYXÈNE
Ils gêneraient ma fuite au long de cette grève: Garde-les. Et reçois ce large collier d'or, Mon joyau le plus cher, don de mon frère Hector; Que les brillants anneaux de cette forte chaîne Attachent ta mémoire au nom de Folyxène, Quand je ne serai plus pressée entre tes bras, Quand, loin de mes regards, ma mTîre, tu vivras.
Hécube KHI que la mort plutôt me prenne et me Sëlivrèl
POLYXÈNE
Auprès de mes deux sœurs longtemps puisses-tu vivre î
HÉGUBE
Je ne les verrai plus.
POLYXÈNE
Oui, tu vas les revoir.
Pourquoi me berces-tu d'un inutile espoir?
J'aurai même à douter du succès de ta fuite Et si nos ennemis, lancés à ta poursuite, Ne t'ont pas...
POLYMESTOR
Ne crains rien, pour te rassurer mieux.
Tu me verras bientôt revenir en ces lieux.
O trop heureux ami! tu vas vivre auprès d'elle; Tu vas la voir, l'entendre et moi... dieux! je chancelle, Ne pleure pas, ma fille, embrasse, embrasse-moi! Donne ton front, tes yeux, c'est la dernière fois ! Mon cœur s'arrête. Hélas! mes membres se délient. Adieu, ma fille, adieu.
POLYXÈNE
Mère, je te supplie!
Amphise, Amphise! accours!