SCENE I
HECUBE, prosternée sur le sol POLYXENE, sortant de la tente des captives
POLYXÈNE
Chasseresse divine ! au flanc de la nuit sombre Tes flèches font saigner des étoiles sans nombre Et j'entends retentir, contre ces murs Iroyens, Mêlés au bruit des flots, les abois de tes chiens. Mais est-ce ces bruits sourds des tourbillons du Xanthe Qui sont ainsi venus m' effrayer hors des tentes î Me serais-je éveillée à l'appel d'un soldat, Aux faméliques cris des fauves de l'Ida?
Hélas I
POLYXÈNE
Ah ! cette voix dans l'ombre !
Hélas!
POLYXÈNE
O femmel Où donc es-tu ? Réponds : dans ce camp ? dans Pergame ?
Polyxène!
POLYXÈNE
On m'appelle! Ai-je bien entendu?
Polyxène 1
POLYXÈNE
Est-ce toi qui m'aurais répondu,
O ma mère?
Hécube Oui, c'est moi.
POLYXÈNE
Qu'attends-tu sur la grève?
Hécube J'observe si le vent de notre exil se lève.
PoLYXÈNE
Viens; rentre sous la tente et prends quelque repos.
Je ne veux plus dormir qu'au profond du tombeau.
POLYXÈNE
Ne laisse pas ton corps étendu sur la terre.
Puissé-je ne jamais quitter cette poussière Que le sang de mes fils, mon sang, humecte encor Oui, c'est ici le sol que foulait mon Hector Quand, tenant à deux mains son inlassable épée, Les armures des Grecs étaient par lui frappées; C'est ici qu'il tomba sous Achille sanglant; Et cet autre héros formé des mêmes flancs.
L'homme envié des dieux et chéri des déesses, Celui dont les soupirs ont soulevé la Grèce, Percé du trait mortel d'un fatidique archer, Paris fut, à son tour, sur ce sable couché.
Leur père est mort aussi; le fils même d'Achille, Pyrrhus, trancha la gorge à ce vieillard débile. Et je n'ai plus de fils, et je n'ai plus d'époux.
Et, désespérément, pareille à ces hiboux Dont l'écho répercute au loin le cri funèbre, Je répète ma plainte à ces vaines ténèbres.
POLYXÈNE
O mère, si tes fils, si ton époux sont morts, Je vais, avec mes sœurs, te chérir plus encor.
Ces filles, mon enfant, que j'avais destinées A l'enviable honneur de royaux hyménées, Nos vainqueurs sont venus les ravir à mes bras.
POLYXÈNE
Elles t'aiment toujours et tu les re verras.
Ah! si je ne dois plus les embrasser sans honte, Puissent-elles mourir aussi, d'une mort prompte !
POLYXÈNE
Quoi! tu peux désirer leur mort!
HÉGUBE
Je me comprends.
POLYXÈNE
Sans doute l'esclavage est un affront bien grand, Mais le ciel de la Grèce est le plus beau du monde Etj lorsque nous verrons d'entre les molles ondes Apparaître Vénus, les cheveux ceints de fleurs, Nous mêlerons, ma mère, un sourire à nos pleurs.
HÉGUBE
Si l'espoir est permis â ta jeunesse tendre, Polyxène, je sais quel sort je dois Attendre: Moi, cette reine Hécube, orgueil des Phrygiens,
Quelque Grec à son seuil m'enchaînant comme un chien Il me faudra veiller aux portes ou peut-être, Mère sans fils, soigner les jeunes fils d'un maître.
POLYXÈNE
Je serai près de toi.
Tes caresses, tes soins, Au début de Texil ne me manqueront point.
Mais, quand tu parviendras à l'âge d'hyménée, A ton tour, loin de moi, tu seras entraînée, Ou même, son aspect ayant séduit ton cœur.
Tu suivras de plein gré quelqu'un de nos vainqueurs.
POLYXÈNE
O mère, que dis-tu! que jamais je consente A devenir d'un Grec l'épouse obéissante!
Que j'oublie en ses bras Ilion saccagé,
Mes frères abattus et mon père égorgé!
Non, non! je ne veux pas d'un hyménée infâme;
Je vivrai sans remords ou je mourrai sans blâme,
Heureuse si je vis, heureuse si je meurs
Sous tes tendres regards, mon cœur près de ton cœur.
O ma fille, il est doux d'être ainsi consolée Et si les dieux cruels qui nous ont accablées Pouvaient m'entendre...
POLYXÈNE
Il faut les implorer toujours; C'est aux hommes muets que les dieux semblent sourds.
Je ne crois plus en eux.
POLYXÈNE
Si tu veux qu'ils t' écoutent, Ne les irrite pas de sacrilèges doutes Et surtout... Mais l'on vient; juste ciel! c'est Pyrrhus.