‹ Hédion: Essai Biographique et LittéraireChapitre 2 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le 20 février 1529, deux mois avant la protestation des États évangéliques à la diète de Spire, les magistrats de la ville libre impériale de Strasbourg parurent devant l'assemblée des trois cents échevins représentant la bourgeoisie, et au milieu d’un profond silence le secrétaire de la république leur lut la proclamation du résultat d’un vote solennel sur la réforme ecclésiastique, conçu en ces termes : « Au nom de la ville libre de Strasbourg , au nom des échevins et des magistrats : quatre-vingt-quatorze voix ont voté pour le maintien de la messe jusqu’à la fin de la diète prochaine; cent quatre-vingt-quatre voix demandent son abolition 1mmédiate, à moins qu’il ne soit prouvé qu’elle est une œuvre agréable aux yeux de Dieu; une seule voix est d’avis qu’on ne l’abroge ni dans le présent, ni dans l'avenir. » À ces mots, l’'ammeister s'étant découvert proclama, au nom de la bourgeoisie qui avait émis ce vote, l’abolition de la messe dans la ville impériale de Strasbourg, introduisant ainsi d’une manière solennelle et officielle la réformation, dont l’établissement

légal et définitif dans cette ville avait été si longtemps retardé, et par la sagesse des magistrats qui voulaient que tout le monde füt d’abord bien édifié dans une cause aussi grave, et par les hésitations et les menaces de l’empereur.

Ce n’était point là une réforme produite par l’agitation populaire ou accompagnée de scènes révolutionpaires, mais bien une réformation réfléchie, longtemps prêchée du haut des chaires de toutes les Églises, débattue et discutée dans les conseils de la république, répondant aux vœux souvent réitérés de la bourgeoisie, et accueillie avec enthousiasme par des hommes profondément pénétrés de leurs droits et de leurs devoirs. Bientôt cette victoire que l'Évangile venait de remporter sur le despotisme sacerdotal produisit des fruits si beaux, qu'à côté de quelques villes libres allemandes et de quelques cantons de la Suisse, Strasbourg fut partout citée comme exemple pour ses institutions chrétiennes, pour la pureté évangélique de sa doctrine et l'intégrité de ses mœurs.

Quand on se représente combien il fallut de prudence et de fermeté pour introduire sans choc violent un changement aussi radical dans tous les usages et dans toutes les cérémonies, etcomment au milieu d’une si grave question, où tant de passions et tant d'intérêts élaient en jeu, l’on sut éviter tout désordre et toute effusion de sang, on ne peut s'empêcher d'attribuer le succès de cette grande entreprise au bon sens, à l’énergie du patriotisme et des sentiments religieux de la bourgeoisie, au courage, à la moralité et à la foi vivante et vraiment évangélique des premiers prédicateurs de la réforme à Strasbourg.

Parmi les précurseurs de ce grand mouvement, il suffira de citer Geyler de Kaysersberg et son succes- Pierre Wikram, qui, tout dévoués qu'ils étaient aux dogmes traditionnels, n’en supplièrent pas moins les magistrats et le peuple, les évêques et les prêtres de réformer les mœurs du clergé et les abus de l’Église. Mais tandis que ni les prêtres ni les moines ne voulurent comprendre ces remontrances, la bourgeoisie si souvent scandalisée par leur conduite, en tint compte, et quand les réformateurs parurent avec ces vérités et les réformes si ardemment désirées, elle les reçut, en grande majorité, à bras ouverts.

Matthieu Zell continua l'œuvre de Geyler, et commotionné par l’étincelle électrique partie de Wittemberg, il fit frucufier le champ préparé par ses prédécesseurs. Secondé par une bourgeoisie qui dévorait les livres de Luther, dans lesquels elle avait trouvé l'expression de ses propres sentiments, et de ses aspirations vers la vérité, Zell, à son tour, se décida à prêcher la parole de Dieu et rien que la parole de Dieu, sans en appeler ni à Luther, ni à aucune autre autorité humaine. Ses collègues Théobald Schwartz (Nigri) et Symphorien Alibiesser ! devinrent ses imitateurs et la même année Bucer vit accourir à ses leçons privées sur Îles épitres à Timothée, autant de laïques que d’ecclésiastiques. Le prévôt de Saint-Thomas, Capiton, renonçant à la juridiction ecclésiastique, acheta le droit de cité et prêta entre les mains des magistrats le serment de fidélité en matière civile et politique. Antoine Firn alla plus loin; et aimant mieux obéir à Dieu qu'aux

Non pas Aluhiesser, comme M, Ræbrich écrit ce nom dans son ouvrage.

hommes, il déclara vouloir vivre en mariage légitime d’après les saintes Écritures, donnant ainsi courageusement à ses amis un exemple qu'ils ne tardèrent pas à suivre. Zell osa même négliger la messe, et quand on vint lui faire des remontrances à ce sujet, il se contenta de répondre : «qu’il consacre ces moments-là à l'étude, occupation plus sérieuse et plus utile que la messe, parce que la prédication de la parole de Dieu est la chose essentielle, et que, par conséquent, il doit s’en acquitter le plus consciencieusement possible. »

Aussi le grand chapitre ne put-il empêcher de prendre possession de la chaire de la cathédrale, restée vacante par la démission de Wikram, jusqu’à ce que vers la fin de l’année 1593, Zell fût remplacé par Hédion, prédicateur du chapitre de Mayence.

Voilà les hommes dont les déclarations franches et précises, dont les prédications tout évangéliques donnèrent aux opinions et aux croyances du peuple cette clarté et cette énergie qui présidèrent à l'acte mémorable dont les habitants de Strasbourg furent les auteurs et les témoins le 20 février 1529.

Leur vie a fait dans les dernières années le sujet de plusieurs biographies aussi intéressantes qu’érudites. Hédion seul, qui, sans être au premier rang, n’en occupe pas moins une place très-importante dans l’histoire de la réformation à Strasbourg, n’a été caractérisé qu'en quelques traits généraux. Nous avons essayé de compléter son portrait, persuadé que si même sa vie n’offre pas autant d'intérêt que celle de Luther, de Zwingli ou de Calvin, elle ne mérite pas moins d’être connue, comme étant celle d’un collaborateur zélé, d’un ami toujours dévoué des réformateurs, et comme offrant

plus de points de contact et de ressemblance avee notre propre position secondaire.

Nous avons sacrifié à la concision imposée à tout travail de ce genre les intéressants détails sur sa vie intime, tirés de ses lettres pour la plupart encore inédites; et c’est à regret que nous nous contenterons de retracer chronologiquement son activité comme prédicateur, sa position vis-à-vis des autres réformateurs, ses rapports avec la France, avec Cologne et le ci-devant margraviat de Bade, ses travaux littéraires, historiques ou apologétiques, en intercalant toutefois à titre de pièces justificatives les parties les plus intéressantes de sa correspondance.

Le

Gaspard Hédion! naquit lan 1494 à Ettlingen, dans le margraviat de Bade, trois ans après la naissance de Bucer et quand Capiton, âgé alors de seize ans, fréquentait déjà les leçons de Reuchlin à Pforzheim. C'est cette école, alors célèbre, que les parents de Hédion, qui jouissaient à ce qu’il paraît d’une certaine fortune, choisirent pour y envoyer leur fils, destiné à la carrière ecclésiastique. De Pforzheim il arriva très-jeune à PUniversité de Fribourg, qui lui conféra, après un court séjour, le grade de bachelier en philosophie. Se tournant alors vers les études théologiques, sans négliger jamais ses études favorites, l’histoire et les langues , il

! Son nom véritable paraît avoir été Heyd. Voy. l’art, Hédion de Ha-

senbach dans l'Encyclopédie théologique de Herzog.

di

suivit encore les cours de cette Faculté jusqu’en 1519, époque à laquelle Bâle lui offrit une place de vicaire à l’église de Saint-Théodore.

Bâle était alors un foyer d’érudition et de lumières. L'éditeur Frobenius, chez qui le savant Érasme avait établi sa demeure, y publiait les œuvres de son hôte et de ses divers collaborateurs. Capiton, le prédicateur du chapitre, s’était joint à Érasme et l’avait aidé avec le jeune Œcolampade à corriger le texte de son édition du Nouveau Testament. Tous ces jeunes savants avaient consacré leur science et leurs forces aux progrès de la réforme littéraire et théologique, sans se laisser intimider par les cris des moines justement effrayés de leurs tendances réformatrices. Dès 1518, Capiton avait écrit à un de ses amis : « Je suis convaincu que l’étude seule des saintes Écritures nous peut conduire aux sommités de la vraie science, » et dans sa correspondance avec le prédicateur d'Einsiedlen, Zwingli, il avait même débattu la grave question de la nécessité de se débarrasser du pape.

Partageant sous bien des rapports ces tendances, Hédion suivit avec empressement l’occasion qui lui permettait de se mettre en rapport avec des hommes aussi éminents qu'Érasme et Capiton, et il quitta sans regret les leçons scolastiques de Fribourg pour les échanger contre la science sérieuse et profonde qu’il devait trouver à Bâle.

Capiton le reçut avec la bienveillance d’un père, et bientôt il s'établit entre ces deux hommes une union qui fut de la plus grande importance pour la carrière future du jeune Hédion. Dans ces moments critiques, où la vérité qu'il cherchait n'avait pas d’adversaires

plus véhéments que ceux-là mêmes qui devaient l’exposer dans toute sa pureté, Hédion , sans expérience de la vie, élait en proie au doute et à l’indécision. Heu reusement Capiton, déjà tout dévoué à la bonne cause, sut diriger ses aspirations. Il le guida dans ses recherches, l’introduisit dans la société de ses amis et fortifia son jugement en lui communiquant les lettres de Zwingli et de Hutten , afin de gagner un nouveau champion à la grande lutte spirituelle qui allait commencer.

Grâce à ces rapports quotidiens avec ce prédicateur éminent et à l’étude plus approfondie de la Bible, Hédion ne devait pas tarder à se décider; et, bien que nous remarquions encore souvent chez lui une certaine hésitation , une crainte qu’il avait peine à cacher, nous pourrons néanmoins, dès ce moment, le considérer comme un partisan et comme un zélé défenseur du pur Évangile.

Les thèses qu'il soutint la même année sur la prédestination! pour obtenir le grade de licencié en théologie, nous prouvent quelle influence avaient eue sur lui les prédications et les entretiens familiers de Gapi-

‘Nous communiquons ces thèses, telles qu’elles se trouvent dans lori-

, . . . \ r ginal sur une feuille in-folio, en forme de placard, conservée dans les Varia theologica de la bibliothèque du pensionnat Saint-Guillaume, n° 90:

Sub Wolphangio F'abricio Capitone , subscriptas conclusiones, ex evangelica scriptura el veteri utriusque linguæ theologia mutuatas in Basiliensium gymnasio disputabit M. Caspar Hedio.

19 Summa est constantia earum rerum , quæ proprie ad Deum attinent.

20 In his rebus, quæ partim sunt hominum , variatio ex parte intervedit.

39 Rebus perpetuis in universum religio vera præcipue nitilur, vo- Luntarium eam vero vel adjuvare , vel etiam adornare non diffitemur.

4° Ideo et raliones, ut vocant, philosophorum, et canones Ponti-

ton sur l'épitre aux Romains, sur la liberté du chrétien, sur les observances ecclésiastiques, sur la loi et la nouvelle vie en Christ. Elles traitent une question assez souvent débattue par les théologiens. Malgré leur concision et l'obscurité du sujet, nous essaierons cependant de les analyser en quelques lignes, en considération du changement qu’elles dénotent dans les idées et les vues de leur auteur.

Il commence par établir en principe l’immutabilité absolue des attributs métaphysiques et essentiels de Dieu ; les attributs qui ont pour objet l’homme com-

ficum atque conciliorum, reginæ fidei pedissequas et ministras affirmamus.

5° Neque sunt apex, autl scopus, ul quidam nugantur, orthodoxæ religionis.

: 60 Nihil nisi creatura, caque per se semper mutationem sustinet.

7° Nescitur etiam quorsum evadat, an ad Aguilonem an ad Orientem, nisi a Deo, qui solus prœdestinat , id est, præscius est futurorum.

80 Consequitur, Christum utpote Deum verum et sempiternum, non esse prœdestinatum, neque prœdestinabilem.

90 Ex tempore tamen Christum cœpisse, non repugnat priscorum fidei.

100 Ideo nomen Jesu significare hominem assumptum , et Christ appellationem divinitatem , non recipimus.

410 Non prœdestinatur, inquam , nam qui prædestlinat omnia , prior omnibus ; a quo intelliges prædestinandum ?

120 Adde , quod nulla scriptura dicit Christum prædestinatum , sed ut fieret opinio ansam dedit injuria temporum et veterum auctorum internicies.

13° Præœterea, prœdestinationis abdita mentis aciem creatæ nimium exuperant.

440 Aristoteles, Boetius et eorum sectatores, longa tractatione, nihil invenerunt solidum aut firmum de providentia Dei.

150 Superciliosæ arbitramur ignorantiæ , sibi aliquid sumere ultra Paulum et veteres de prædestinationis abysso.

160 Néhil profecto intelligimus quam quod Deus libere et juxta

portent seuls des modifications relatives ; mais ce sont les premiers qui constituent la divinité, Dieu dans son essence, et sur lesquels se fonde par conséquent aussi la vraie religion : les déterminations de l’homme et les manifestations religieuses de la volonté humaine ne peuvent que développer ou orner la religion, mais elles n’en sont point la base. La religion ne consiste donc ni en formules philosophiques, ni en décrets, ni en dogmes provenant soit des papes, soit des conciles, mais elle est du domaine de la foi, dont l’autorité (reginæ fidei) est supérieure à celle des papes et des conciles.

La prédestination a sa raison d’être dans les attributs divins. La créature ne connaît point son sort, le Créateur seul le connaît d'avance, c’est-à-dire il prédestine la créature.

Se contentant pour le moment de cette définition, Hédion réfute d’abord ceux qui soumettent Christ à la

suam , id est nobis incapacem voluntatem , prædestinat aut vilæ aut morte.

170 Qui nullius est debitor, neque lege, neque prece, neque ceremoniis, neque factis cogitur, ut det æternam vitam.

48° Itaque lex quamlibet bona, hæredem Christi facere nequit.

199 Nam omnis lex etiam nova, iram operatur ; eaque sublata, simul transgressio ejus summovetur.

200 Verum una lex fidei momentum habet ad justificationem, deinde ad hæreditatem mundi.

210 Dubitamus an ea unquam naturali lege obtigerit.

220 Neque Abraham, neque ullus ante Moysem, aut extra legem, per naturalem , nactus esse videtur promissionem.

23° Omnis lex aggravat, quia, ut dictum est, viam perficit etiam lex fidei.

240 Obedientia vero christianismi in libertatem asserit et in adop-

tionem filiorum Anno M, DXIX.

loi de la prédestination. Christ, vrai Dieu de toute éternité, nest pas prédestiné et il ne saurait l'être. Jésus même, en tant que ce nom désigne sa nature humaine, n’est pas prédestiné; car la distinction faite entre Christ et Jésus n’est pas soutenable. Christ n’est pas prédestiné, car c’estlui qui a tout prédestiné ; il st donc antérieur à toute créature, de sorte que l’on ne saurait comprendre qui aurait pu le prédestiner. Mais ici l'étude des pères amène Hédion à une inconséquence que nous nous contenterons de relever, sans chercher comment l'opinion, que Christ a commencé dans le temps, se concilie avec l’idée d’un Dieu éternel. « Les saintes Écritures ne parlent pas de la prédestination de Christ.» |

Il serait peut-être facile de réfuter cette thèse, en ne citant que le prologue de l'Évangile de Jean; mais nous aimons mieux avouer avec Hédion que ce mystère dépasse les bornes d’un esprit fim, et que dans toute cette question les plus savantes discussions de la philosophie n’en ont pas dit plus que Paul, à qui il en appelle pour étendre l'idée de prédestination comme prescience à celle d’une prédestination absolue proprement dite. Dieu prédestine selon sa volonté ou à la vie ou à la mort: c’est là le decretum absolutum et œternum, que ne peuvent modifier mi la loi, ni les prières, ni les cérémonies, n1 les œuvres. Aucune loi ne peut sauver; il ny a que l’obéissance chrétienne, la foi chréüenne qui, ignorant toute loi, mène au salut, à la vie, à la liberté, quoique cette dernière ne soit encore que celle des enfants, avec lesquels le père fait ce qu'il veutt.

Nous trouvons des idées analogues émises à la même époque par un

Sans souscrire à toutes ces thèses, nous serions cependant injuste envers Hédion si nous ne tenions pas compte des idées vraiment chrétiennes et protestantes qu'elles contiennent. Vouloir ramener la religion à sa véritable source, la distinguer des cérémonies extérieures el de la foi aveugle, à ces nombreuses définitions scolastiques, la séparer de tous ces éléments impurs et étrangers à sa nature, C'était un commencement digne du futur collaborateur de Bucer et de Capiton ; déjà nous le voyons renoncer aux distinctions et aux définitions scolastiques pour en appeler aux saintes Écritures, comme le seul témoignage qui ait autorité et qui fasse loi au tribunal de la conscience.

Pour lui, ce ne sont donc plus les œuvres ni la loi qui jusüfient, mais c’est la foi chrétienne qui sauve l’homme, qui le délivre de la mort à laquelle le decretuin absolutum l'avait condamné. Sans doute Hédion ne nous dit pas cé que c’est que cette obedientra chrishianismi, ni d'où elle vient ; il en a un sentiment vague, mais il semble ne pas avoir compris dans toute son étendue la théorie de Paul.

L’apôtre attribue cette obéissance chrétienne à l’influence du Saint-Esprit, et 1l désigne cette vie intérieure par le mot méovig, foi, qui pour Hédion aussi n'est plus un simple acte de l'intelligence, mais qui n'a pas encore pour lui toute limportance que lui attribue Paul. Pour Hédion, cette obéissance chré-

moine augustin, Conrad Treger, qui malheureusement ne persisia pas dans la bonne voie et que nous retrouverons plus tard comme un des plus zélés adversaires de la Réforme à Strasbourg et dans les provinces du Rhin. Voy, Jung, Beitr. zu der Gesch. der Reformation, 1. IF, p. 278.

tienne dérive plutôt de la volonté (vo/untariwm), qui cependant, d’après ses propres paroles, n’est qu'un accessoire, tandis que pour Paul la foi est la base de la vie religieuse. L'esprit de Hédion , nous l’avons déjà indiqué, se portait plus vers les études historiques et concrètes, et cette tendance pratique nous explique, l’obscurité et le manque de précision de ces thèses purement spéculatives, le premier et le seul travail de ce genre que nous possédions de lui.

Il continua à Bâle l'étude de la langue grecque, qui ne lui était pas encore familière, et entretint, à côté de ses fonctions pastorales, une correspondance trèssuivie avec Ulric Zwingli. Désirant exposer aux paroissiens de Saint-Théodore la parole de vie, et pénétré en même temps du sentiment de sa faiblesse et de son inexpérience, il s’adresse au prédicateur de Zurich et lui demande son assistance : «Je me suis décidé à prêcher sur l’évangile selon Matthieu ; je vous prie donc de m'indiquer l’ordre que vous avez suivi dans vos sermons. Comme je ne suis qu'un imitateur, je choisirais de préférence votre exemple et celui de personnes qui vous ressemblent!.» Par l'entremise de Zwingli il fit aussi la connaissance du futur réformateur de Bâle, Myconius, alors prédicateur à Lucerne, qui prit Hédion en telle estime et affection , que, dans toutes ses entreprises, 1l s’en remit à son jugement, quoique Hédion partageât alors encore non-seulement les idées d'Érasme, mais aussi tous ses scrupules et toutes ses considérations méticuleuses sur la marche de la Réforme.

Ce furent même ces scrupules, que Hédion manifes-

l Hedio Zwinglio, 6 nov. 1519. Opp. Zwingl., t. VIL, p. 89.

19 | tait en maintes occasions, qui décidèrent les Bâlois à offrir la succession de leur prédicateur Augustin Leutenwang à un prêtre plus courageux; Hédion se vit contraint d'accepter l'hospitalité dans la demeure de Capiton , jusqu'à ce qu'il obtint la place de chapelain à Saint-Martin. Mais à peine installé, il résolut, non sans y être sollicité par Zwingli, de soutenir avec ses amis le combat coûtre «la troupe des menteurs. » «Ils ont formé une ligue, écrivait-il, et il importe que nous nous ligujions aussi.» Malheureusement, dès le commencement de l’année 1520, cette ligue perdit un de ses membres les plus influents dans la personne de Capiton, que l’archevêque de Mayence avait nommé prédicateur de son chapitre. Il n’y avait que lespoir de voir une nouvelle voie s'ouvrir à l'Évangile, au siége même du premier prélat de l’Empire, qui pût consoler Hédion du départ de son ami. Il restait seul à Bâle, engagé dans la lutte, contre les moines surtout, «ces bêtes sauvages, » comme il les appelle; mais, à mesure que le danger augmentait, Hédion, fidèle à la voix de sa conscience, sentait aussi son courage se ranimer. «J'ai résolu, écrivait-il à Zwingli, dans une lettre où 1l déplore à chaque ligne le départ de Capiton, de continuer aussi bien que possible les prédications sur Matthieu. Je suis tout dévoué à cette saine doctrine, quoique les moines osent défendre au peuple d'écouter ces novateurs, qui prétendent que le christianisme tout entier est contenu dans les évangiles et dans les épîtres de Paul. Naguère un frère mineur poussa l’impudence jusqu'à soutenir que Duns Scot a plus servi la cause du christianisme que Paul, et que toute cette prétendue science évangélique n’est

qu’un vol fait à Duns Scot, entremêlé de quelques mots grecs et hébreux {.»

Malgré ces attaques, Hédion continua courageusement à expliquer à ses auditeurs l’évangile de Matthieu, et, quoiqu'il eût encore bien des imperfections à reprocher à ses sermons, comme il l’avoue lui-même, il eut cependant la satisfaction d’y voir le peuple accourir en foule et les écouter avec plaisir. Les exhortations et les conseils encourageants que Zwingli ne se lassait de lui adresser, lui furent d’un grand secours, et c’est avec l’assurance qu’inspire la défense d’une bonne cause qu'il écrit à Myconius : «Tout ce que je pourrai faire par mes sermons, je le ferai; je confesserai Christ devant les hommes, afin qu'il ne me renie pas un jour devant son père. Zwingli ne cesse de m’exhorter ; ses lettres et celles de Capiton ont beaucoup augmenté mon courage 2.» La lettre qu'il adressa la même année à Luther, nous le prouve: « Homme bien-aimé, je sais que votre doctrine vient de Dieu; son influence augmente de jour en jour : déjà aujourd'hui elle attire une foule de cœurs à Jésus et leur enseigne la vraie piété. Mais pourquoi l’appellerais-je votre doctrine ? n'est-ce point celle de Christ? Le peuple reconnaît l’imposture et il a soif de vérité; continuez donc, ne vous lassez point, à notre lhibérateur : soyez notre guide, nous combattrons à vos côtés. Mon unique désir est de vous voir. Soyez persuadé que Hédion est tout à vous f. »

1 Hedio Zwinglio, 17 mars 1520. Opp. Zwingl., t. NII.

? Voy. Wirz, Reformationsgeschichte der Schweiz, p. 104.

3 Ces mots : Wur nit malt (werde nicht malt), macte virtute, paraissent avoir élé la devise de Hédion.

4 Voy. Vierordt, Gesch. der evang. Kirche in Baden, 1. 1, p. 115.

Quelqu’utile que fût pour lui le séjour de Bâle et le voisinage de Zwingli, le sentiment de son isolement au milieu des moines hostiles était trop angoissant pour que Hédion n’acceptât pas avec plaisir la place que Capiton lui offrit vers la fin de l’année 1590. Ce dernier, qui, en sa nouvelle qualité de chancelier de lélecteur, dut accompagner son maître au sacre de l’empereur à Aïx-la-Chapelle, lui recommanda le jeune vicaire de Bâle. L’archevêque consentit à charger de la prédication pendant l’absence de Capiton. Mais celui-ci lui avait déjà communiqué son intention de se démettre entièrement des fonctions de prédicateur, et lui avait fait entrevoir la possibilité de le remplacer définitivement. C’est du moins ce que Hédion annonce à Zwingli dans une lettre où 11 fait le plus grand éloge des services que Capiton a rendus à la cause de l'Évangile. « Gapiton veut donner - Sa démission, parce qu’il est entré dans le conseil de son Éminence. Vous ne sauriez vous imaginer quels services il nousrend dans sa nouvelle position. Depuis longtemps Luther aurait été brûlé et sa doctrine condamnée dans cette ville, s’il n’en savait su dissuader le prince. Le pape a lancé contre Luther et ses adhérents une bulle dans laquelle il somme Pierre et Paul, les anges du ciel et les créatures de la terre, d’exterminer tous ces hérétiques par le fer et par le feu. Allemagne, pays de la liberté, qu’as-tu fait de cette liberté? La parole ellemême est enchaînée. Mais Luther va se montrer et il

est certain qu’à la foire prochaine nous entendrons gronder le tonnerre !. »

A la lecture de ces confidences l’on se demande involontairement comment Hédion, avec les idées que nous lui connaissons, a pu se décider à quitter Bâle, la ville où, malgré l'opposition tracassière de certains moines, règnaient alors la liberté et la science, pour s’étabir au siége même du catholicisme en Allemagne. Mais cette décision s'explique par les renseignements qu’il recevait de Capiton sur le prince et les dispositions des habitants de Mayence, qui étaient des plus favorables. L’archevêque était un jeune prince frivole et mondain, ami d'Érasme et même de Hutten, mais qui ne voyait dans ce grand mouvement qu’une dispute et une rivalité de moines. Le peuple au contraire s’était prononcé ouvertement en faveur de Luther lorsque le légat du pape avait voulu brûler à Mayence les livres du grand réformateur ?, et Hédion lui-même ne passait pas encore pour un de ces hardis novateurs, que toute l'influence, toute l'autorité de Capiton eût été impuissante à protéger. Il commença donc hardiment ses prédications à l’Église cathédrale de Mayence et les continua, quand ses prévisions au sujet de la démission de Capiton se furent réalisées, avec un tel succès qu'il put écrire à Zwingli: « ma position me plaît; le peuple trouve du plaisir à entendre l’Évangile qu’on prêche ici en toute liberté. Les moines sont devenus moins arrogants et quelques uns d’entre eux prêchent eux-mêmes selon l'Evangile ; le peuple est déjà dégoûté des rêveries des autres, contre lesquelles du reste Capi-

’Hedio Zwinglio, 45 oct. 1520. Opp. Zwingl., t. VII, p. 147. * Hedio Zwinglio, 21 déc. 4520, Opp. Zwingl.. 1. VIE, p. 457.

ton l'avait prémuni dans quelques-uns de ses sermons,.»

Hédion trouva à Mayence quelques amis dont la société lui rendit le séjour de cette ville presque aussi agréable , que celui de Bâle, après le départ de Capiton, avait été triste. Sans rester étranger aux défenseurs de la vérité qu'hébergeait alors le château de Sickingen et parmi lesquels se trouvait son futur collècue Bucer, il leur préféra cependant le commerce du jurisconsulte Eberbach et de quelques autres amis d'Érasme, dont la manière de voir convenait alors mieux à son esprit calme et prudent, tout en étant moins compromettante. Plutôt spectateurs qu’acteurs dans le grand drame, aussi éloignés des papistes que des luthériens, ces Érasmiens, amis des belles lettres et surtout de la belle latinité, du reste pour la plupart indifférents en matière religieuse, ne pouvaient qu'approuver la résolution de Hédion de ne se mêler à aucun parti.

Mais peut-être semble-t-il que nous soyons ici en contradiction avec ce que nous avons dit plus haut des tendances réformatrices de Hédion. Nous répondons en demandant: si Luther lui-même a été dès le jour où il afficha ses quatre-vingt-quinze thèses, celui qui pour toute justification se contente d’en appeler à Dieu en prononçant les paroles mémorables : «Me voilà, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide!» ne faut-il pas attribuer en grande partie à la résistance et à l'opposition de ses adversaires et détracteurs la lucidité et la fermeté qu'il sut donner plus tard à ses opinions et à ses écrits? Et si nous sommes contraints d'admettre ce développement progressif dans une personnalité aussi éminente que celle de Luther, serionsnous en droit d'exiger que Hédion, nature plus circons-

pecte, plus timide et moins résolue, renonçât, dès les premiers jours, à toutes les anciennes traditions, à toutes les anciennes formes, pour se jeter avec une indépendance entière dans le courant dont la violence toujours croissante était capable d’effrayer des caractères bien autrement trempés que celui de Hédion?

Il prêche la saine doctrine, il s’en tient à l'Évangile; il blâme la licence des mœurs du peuple et du clergé. Mais quel homme sincère en aurait été scandalisé ? qui aurait osé appeler innovation hérétique ces prédications devenues populaires dans les principales villes de l’Allemagne ? Quant à ses idées particulières sur les cérémonies, le culte, la hiérarchie et en général la forme extérieure de l'Église, il se garde bien d’attaquer l'ordre établi; il taxe même de précipitation dangereuse le changement qu'Œcolampade s'était permis d'introduire à Ebernbourg chez Sickingen dans le rituel ecclésiastique en faisant la lecture des épîtres en allemand. Près de deux ans s’écoulèrent sans que celte modération, cette prudence ait prêté un prétexte plausible aux adversaires, mais l'opposition ne devait cependant pas tarder à le pousser plus avant, et à le convaincre bientôt de la vérité des paroles du Seigneur : « Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, parce que la pièce emporterait une pärtie de l’habit, et la déchirure en serait pire. On ne met pas non plus le vin nouveau dans de vieux vaisseaux, autrement les vaisseaux se rompent, le vin se répand et les vaisseaux sont perdus; mais on met le vin nouveau dans des vaisseaux neufs et l’un et l’autre se conservent » (Matth. IX, 46, 17).

La pureté de la doctrine devait naturellement l'ame-

ner à faire aussi opposition contre les abus extérieurs, el sa conscience ne lui permit plus d'approuver la conduite de ceux dont il ne partageait plus les croyances. Dès l’année 1593 il est porté à se rendre compte de la position dans laquelle il se trouve. «J'ai beaucoup à lutter contre mes ennemis qui font tous leurs efforts pour me perdre. Dieu me sera en aide et je persisterai malgré les offres avantageuses qui m'ont été faites, car Mayence est la capitale ecclésiastique, le premier siége épiscopal de PAllemagne ! » et plus tard il ajoute : «je vois que la vérité est invincible; le mensonge au contraire est impuissant. Qui pourrait s'empêcher de pleurer le sort de ces hommes ou de sourire à leur ignorance et à leur aveuglement qui leur cachent la lumière . de l'Évangile. J'en connais qui le combattent, uniquement parce qu'il est contraire à leurs convoitises et à leurs œuvres. Le peuple a été trop longtemps trompé par les funestes doctrines de ces hypocrites; le temps est venu de les démasquer et d’arracher à ces ânes la peau du lion ?.» 3

À cet effet, il continue de prècher la saine doctrine, et après avoir terminé une série de prédications sur Matthieu, il aborde l'explication des actes. Mais à peine se disposait-il à soutenir plus sérieusement encore la lutte, qu’un champ plus propice s’ouvrit à son activité évangélique. Fidèle à un appel du seul maître qu’il reconnaît maintenant en matière de foi, 1l renonce à ses illusions et consent à se mettre au service d’une ville où la moisson promettait d’être plus abondante.

‘Hedio Zwinglio, 10 fév. 1523. Opp. Zwingl.,t. VII, p. 271. — Hedio Adamo Weiss, 28 mars 1523, mss. Bibl. Basil., autogr. 2 Hedio Zwinglio, vigilia Paschæ 4523. Opp. Zwingl.. t. VIT, p.288.

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