‹ Hédion: Essai Biographique et LittéraireChapitre 3 sur 4 · TT · texte numérisé non relu

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Depuis quelque temps déjà le grand chapitre de Strasbourg s’occupait de la déposition de son prédicateur Pierre Wikram, sans être fixé toutefois sur le choix de son successeur. Plusieurs candidats avaient été présentés : Urbanus Rhegius, Emser et en dernier lieu le prédicateur de l’archevèque de Mayence, Gaspard Hédion. Le doyen Sigismond de Hohenlohe, l'ami de la réforme et de Marguerite, sœur de François [°", l’invita (28 oct. 1522)! au nom du chapitre à venir prononcer son sermon d’épreuve, qui lui valut l'unanimité des suffrages du chapitre. Mais comme le grade de docteur en théologie était une des conditions à remplir par limpétrant, Hédion demanda et obtint un délai de trois mois pour soutenir sa thèse pour le doctorat dans une solennité à laquelle assistèrent les délégués du chapitre et de la ville de Strasbourg chargés d'offrir au jeune docteur les présents d'usage. Ayant obtenu son congé, que l'archevêque aurait bien aimé différer encore, Hédion quitta Mayence et vint à Strasbourg dans les derniers jours du mois de novembre 1523, avec la conscience d’avoir contribué pour sa part aux progrès de la réforme dans une ville et dans un diocèse, où ces premières semailles devaient bientôt être étouflées par l'administration électorale elle-même?.

Capiton l'avait précédé à Strasbourg et avait même brigué avec lui la place de prédicateur du chapitre;

1 Mss. orig. de la bibl. de M. Baum.

* Voy. la préface de son sermon sur la dime, et la dédicace aux communautés chrétiennes du diocèse de Mayence

malheureusement il se vit contraint de céder le pas à son ancien disciple, qui lui était cependant redevable de toute sa position. Déçu dans son attente et indigné d’avoir éprouvé cet échec malgré ses prétentions légitimes, 1l reprocha à Hédion ses intrigues et son orgueil, et longtemps il ne voulut pas lui pardonner cetle conduite, dans laquelle il voyait un manque de reconnaissance et de respect à son égard.

Hédion , qui se savait innocent, connaissait les griefs de Capiton, et, sans les réfuter, il s’en plaint cependant à Œcolampade: « Je me rendrai à Strasbourg pour y remplir les fonctions de prédicateur. Cratander, qui connaît tous les détails, vous apprendra quels sont les sentiments de Capiton à mon égard. Je m'attendais à mieux ; mais le Christ, je l'espère, le ramënera à de meilleurs sentiments quand il aura plus approfondi ma conduite. Dans tout ce qui a rapport à la cause du Christ, je n'ai à tenir compte de personne, pas même de mes parents. Vous userez de votre influence sur lui pour empêcher une rupture entre nous. Pour moi, je laimerai bien malgré lui, comme mon bienfaiteur et mon maître!.» Les amis communs de Mayence intercédèrent à leur tour en sa faveur et défendirent la pureté de ses intentions; mais Capiton, d’ailleurs si conciliant, avait déclaré que la prédication ouverte des vérités évangéliques de la part du jeune docteur serait la condition de son pardon, et il ne se désista de son maintien réservé que quand il vit avec quel zèle et quelle franchise le nouveau prédicateur, qu'il avait un moment soupçonné de trahison et d’apostasie, se pla-

! Hedio OEcolampadio, 22 sept. 1523. Mss, des arch, du Séminaire

çait du côté de la réforme. A partir de ce jour, leur amitié fut parfaite, et elle sabsista même alors que les dissentiments, qui surgirent entre les Strashourgeoïs et les chefs de la Réforme à Wittemberg, et la faveur dont Hédion jouissait auprès de ces derniers, semblaient devoir la troubler. |

Cette nomination de Hédion par le chapitre de Strasbourg n’a rien d'étonnant si l’on songe qu'il n'avait pas encore émis d'opinions dissidentes fortement accusées, qu'il s'était même ouvertement prononcé contre toute espèce d'innovation dans le culte et que le doyen de ce chapitre était favorable à une réforme dans le sens d'Érasme. Dût-il même se permettre quelques assertions hasardées, c'était là une concession à faire à un homme savant et lettré, à une tradition consacrée, depuis la prédication de Geyler, au courant général et irrésistible des idées nouvelles. On voulait un homme de conciliation et que n’excluaient passes déclarations antécédentes. Or, d’après ce que nous avons vu jusqu'ici, sous ce rapport, la conduite de Hédion n'offrait rien d’inquiétant pour les membres du chapitre ; rien ne l’empêchait de prêter en toute conscience le serment de ne pas prêcher dans le sens luthérien, et de déclarer du haut de la chaire qu'il ne prêcherait pas d'après les paroles dé Luther, mais qu'il exposerait purement et simplement la parole de Dieu. Les chanoines ne paraissent pas avoir connu-le rapport intime qui existe entre ces deux doctrines, et la remarque judicieuse que fit plus tard Schadæus à ce sujet, semble avoir échappé à ces seigneurs, trop préoccupés d’ailleurs de leurs intérêts matériels. Le fait est que Hédion ne rencontra aucune opposition dans sa manière

de prêcher, el quand il se permettra plus tard de passer de la théorie à la pratique, la résistance d’une faible minorité ne l’intimidera plus. Le milieu dans lequel il vivait à Strasbourg, ses rapports avec Bucer, Capiton, Zell et les autres principaux représentants de la Réforme, ses propres tendances, que des circonstances indépendantes de sa volonté avaient seules encore réprimées, devaient hâter le dénouement. Ge qui à Bâle et à Mayence eût été une impossibilité, devenait une nécessité à Strasbourg. La bourgeoisie poussait à la Réforme et les magistrats la voulaient, mais ils la voulaient réfléchie, calme et paisible; etenrayaient la marche du mouvement réformateur plutôt qu'ils ne le devançaient, pour éviter toute espèce de précipitation tumultueuse et toute espèce de conflit fàcheux avec l'autorité de l’empereur. Sous ce rapport, Hédion était beaucoup plus l’homme des magistrats d'alors que les autres réformateurs de la République, qui les incommodaient souvent par leurs instances et leurs remontrances. Cédant cependant à cette pression générale et légitime, il rompit enfin ouvertement avec l’ancienne Église, dont l'autorité ne trouvait guère plus de défenseurs que parmi les prélats et les moines plus fanatiques, plus immoraux et plus ignorants les uns que les autres. Strasbourg n’eut qu’à se féliciter de cette rupture : car si Hédion ne fut pas un grand théologien, il fut du moins un de ces pasteurs dont la piété et la véritable popularité eurent une influence plus salutaire sur les masses que les débats scientifiques, et l'adresse dialectique de ses collègues. Aussi voyons-nous qu'il acquit bientôt à Strasbourg la réputation d’un fidèle serviteur du Christ. Gerbel, dont 1l

gagne l'affection par son attachement à Luther, et par la douceur et la modestie de sa personne, fait le plus bel éloge de son ministère : « Hédion rend des services immenses à la cause de l'Évangile, car tous ses efforts tendent à confirmer, par l'intégrité des mœurs, par le calme et la sévérité de ses sermons, la doctrine des autres. Si tout s’est passé sans désordre, 1l faut en attribuer la cause à l'intervention de Hédion et au découragement des adversaires.» Les autorités de la ville, excitées et aidées par des hommes aussi zélés pour la bonne cause, durent songer à faire jouir le peuple de tous les avantages des réformes et du nouvel état des choses. La sécularisation des biens du clergé, rendus scrupuleusement à leur destination primitive, et l’érudition des réformateurs rendaient l’établissement d'écoles possible ; et comme aucun besoin ne se faisait sentir d’une manière plus pressante et qu’aucun n'était représenté avec plus d'urgence par les prédicateurs, le magistrat s’empressa de fonder des écoles auxquelles les leçons de Bucer sur le Nouveau Testament, de Capiton sur l'Ancien Testament et de Hédion sur l’histoire, procurèrent bientôt une célébrité presque européenne, en même temps qu’elles hâtaient le progrès moral et intellectuel du peuple.

Tout entier à ses prédications, estimé et aimé de la bourgeoisie et de ses collègues, l’ancien prédicateur de Mayence était devenu le plus zélé partisan de la réforme, dont 1l cherchait par tous les moyens à consolider l'établissement à Strasbourg. Moins préoccupé des rapports de cette ville avec les États voisins, il prit à tâche de réformer aussi les mœurs et la conduite , la foi et la vie de ses concitoyens, prêchant à cet effet,

à 31 comme tout vrai pasteur, autant par l'exemple que par la parole. Mais, pour prouver enfin qu'il avait définitivement rompu avec l’ancienne Église, et qu'il était entièrement converti au parti du progrès et des lumières, il célébra son mariage (30 mai 1524) avec Marguerite Trenz, la fille d’une famille de la tribu des jardiniers, alliée aux principales maisons de la cité. Le frère de la mariée s’opposa d’abord au mariage de sa sœur avec un prêtre; mais, se voyant trop isolé dans son opposition, il finit par approuver lui aussi un acte auquel avaient applaudi tous les parents, la communauté et la population tout entière. Le chapitre luimême, menacé par les autorités de perdre tous ses revenus dans la ville, s’il causait le moindre préjudice à son prédicateur, finit par accepter tacitement une position qu'il n'était plus en son pouvoir de changer.

La Réformation , comme toute grande œuvre, devait naturellement aussi avoir ses détracteurs à Strasbourg comme partout ailleurs, et elle ne put s'implanter définitivement dans cette ville, sans que les chefs des deux camps en fussent venus aux mains. Malheureusement pour les défenseurs de la tradition, les armes de la scolastique étaient trop usées pour résister à l'épée à deux tranchants que maniaient les réformateurs, à la parole de Dieu. La ville de Strasbourg fut, pendant plusieurs années, l’arène de ces discussions

Nous renvoyons, pour les détails de ce mariage, à : Schwebelii Cen-

turia: Gerbelius Schwebelio, p. 30 et 68, et Jung, Beiträge zu der Gesch. der Ref., t. I, p. 149.

théologiques entre les adhérents de l'ancien système el les partisans de la lumière évangélique. Loin de déplorer ces débats, parce qu'ils n’ont jamais nui aux progrès de la Réforme, nous les considérons plutôt comme un exercice propre à fortifier les convictions des assistants et des réformateurs eux-mêmes. — Après Murner, l’un des plus zélés défenseurs de l’ancien état des choses à Strasbourg, ce fut Conrad Treger, provincial des moines augustins, qui s’avança, et dont la vaine forfanterie et les calomnies infâmes et absurdes , loin de nuire à l'Évangile, ne servirent qu’à le perdre plus vite lui-même et ses adeptes dans l'esprit du peuple, Nous avons vu plus haut que Treger ne partageait plus entièrement la doctrine de l’Église sur le mérite des œuvres; car, dans des thèses assez téméraires , il avait osé défendre la doctrine de saint Augustin sur celle matière, dans loute sa rigueur, contre le sémi-pélagianisme de l'Église. Mais un voyage qu'il fit à Rome, et qui lui valut le titre de provincial des moines augustins de la province du Rhin, avait suffi pour ramener au bercail la brebis égarée. Pour témoigner de son entière soumission aux décisions de l’Église, il attaqua dans ses Cent paradoxes le principe formel du protestantisme, l'autorité absolue des saintes Écritures : «L'on ne saurait se fier aux auteurs des saintes Écritures ; il faut une autre autorité, celle de l’Église, telle qu'elle s’est prononcée dans les conciles.» Les pasteurs évangéliques de Strasbourg demandèrent aux magistrats la permission de le réfuter publiquement; mais Treger, malgré sa jactance et ses offres, lorsqu'il vit qu'il allait être pris au mot, éluda la discussion, et eut néanmoins l'audace de calomnier les prédicateurs,

comme s'ils avaient refusé de lui répondre. Le magistrat alors fit droit aux plaintes des pasteurs et leur permit de réluter par écrit les assertions du moine, qui, du reste, dans une déclaration que le magistrat lui avait fait signer, avait avoué ses torts. Bucer, Capiton et Hédion profitèrent de cette permission, et vers la fin du mois d'octobre 1524 parurent différentes réfutations : celle de Hédion est la plus courte; elle ést intitulée : Réfutation brève , utile et nécessaire du livre de Conrad Treger, par G. Hédion , prédicant du chapitre de Strasbourg *. La clarté et la précision de ce petit écrit assurèrent son succès, et valurent à son auteur le droit de cité dans cette ville, à laquelle il appartenait par son esprit et par toutes ses tendances. |

Cet écrit se compose d’une courte préface de soixante antithèses en réponse aux cent paradoxes de Treger, et se termine par une exhortation au peuple de ne pas se soucier des calomniateurs, qui ont quitté les sources d’eau vive du Seigneur pour retourner à leurs citernes crevassées. «Il aurait mieux aimé garder le silence, dit-il, d'autant plus qu'un mensonge manifeste n’a pas besoin d’être réfulé. Mais comme il est du devoir de tout fidèle de combattre les faux témoignages, surtout quand il s’agit de défendre l'honneur de Dieu et de prémunir les consciences contre ceux qui attaquent la Parole divine, il a cru bien faire en publiant cette justification. +

«Depuis que Dieu lui a permis de prêcher l’Évan-

1 Ablehnung, kurz, nütslich und notwendig ujj B. Cunrats Tregers Büchlin, durch D. Casparn Hedion , Predicanten der hohenstifft Strassburg, begriffen. Oct. 1524. An die begnadeten der christl. Statt Strassburg (42 pages in-4°).

gile, sa conscience lui donne le témoignage qu'il n’a trompé personne; car il a interprété l'Écriture par elle-même (schriftlich), d'après le sens que donne l'esprit de Dieu. Mais comme cette prédication biblique mel au jour les vices et la vie immorale des prêtres et des moines, ces derniers décrient la Bible comme un livre luthérien , bohémien, subversif et hérétique. L’autorité de la Bible ne saurait toutefois être attaquée, car elle est inspirée de Dieu (inspiratio). Elle nous apprend ce qu’est Christ, et pourquoi il nous a été donné; elle enseigne en outre quels sont nos devoirs envers Dieu et envers les hommes (sufficientia). Personne ne saurait lui reprocher l'obscurité; car partout où un nuage semble voiler le sens d’un passage, le contexte servira à expliquer les sentences obscures (perspicuitas). Sans la parole de Dieu il n’est point de paix durable (utilité et nécessité du ministère). Les ministres doivent exposer les saintes Écritures dans toute leur pureté, et pour les interpréter, ils doivent avoir fait des études. Les saintes Écritures ne portent aucun préjudice aux autorités qui sont d'institution divine (elles ne sont pas subversives) ; elles ne nuiront pas même à l'autorité ecclésiastique, en tant que cette dernière est réellement ce qu’elle doit être. Les paroles du Christ, ainsi que celles des apôtres et leurs actes ont été consignés dans les Écritures ; la Bible forme donc l’unique source de nos croyances. Les croyants sont le peuple de Dieu, le peuple qu’anime l'esprit du Christ, l’Église, la communauté des saints. Mais comme il s’agit de foi, cette Église ne peut être montrée au doigt; elle est invisible, car Dieu seul connaît les cœurs. Sont membres de cette Église les fidèles des deux

alliances, car à toutes les deux préside un Évangile unique, celui de la grâce de Dieu, offerte en Christ, qui est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification. Cette grâce à été annoncée par le Saint- Esprit, qui a parlé dans les saintes Écritures. La véracité des saintes Écritures et leur origine divine est prouvée non-seulement par l'harmonie qui y règne, mais même par les différences qu’on y rencontre. Leur autorité ne dépend donc pas des décisions des Pères, ou des conciles, ou de l’Église, mais elle a sa raison d’être en Dieu, dans l’Écriture elle-même. C’est la révélation du Christ, consignée par des hommes. Malheur donc à ceux qui disent : 11 n’y a point de Dieu, ni de parole de Dieu.»

Sans discuter ici la valeur du principe formel du protestantisme, admis par Hédion dans toute sa rigueur et opposé à l’autorité de l’Église catholique, dont l’exagération avait amené la réforme, il nous suffira de constater le raisonnement logique et irréfutable de Hédion. L’inspiration plénière admise et la véracité prouvée même par les contradictions, il est clair que, se suffisant à elle-même et s’expliquant par elle-même, l’Écriture rendra toute autre autorité superflue ou la soumeltra à son contrôle. L'Église elle-même ne sera plus une puissance extérieure, dont les décrets déterminent l'interprétation des différents passages, mais elle ne sera qu’une association dont les doctrines et la vie sont déterminées par les propositions évidentes de la Bible. L'Évangile n’a pas besoin d’être soumis an contrôle des pères, des papes ou des conciles, mais il sera lui-même le critère de ces décrets, qui ne deviendront articles de foi qu'autant qu'ils sont conformes

aux prescriptions de l'Évangile. L'on conçoit aisément que l'Église catholique ne pouvait point faire de telles concessions, sans se dissoudre elle-même; les réformateurs de leur côté, à moins d’agir contre leur conscience et contre la vérité une fois reconnue, ne pouvaient pas céder non plus. L’abime était trop profond et toute tentative d'union devenait une utopie, et quoique nous les voyions encore dans la suite tenter limpossible pour réaliser un certain compromis, le point principal pour le moment n'était pas tant de convertir les adversaires que de convaincre la bourgeoisie et de lui donner un témoignage irrécusable de leur foi et des vérités qu’ils étaient appelés à prècher. Sous ce rapport cette réfutation, le premier écrit de ce genre que nous possédions de Hédion, mérite de figurer à côté des meilleures apologies sorties de la plume de nos réformateurs. Elle semble avoir été un de ces livres dont parle Schadæus dans son article sur les prédicants : «après que le magistrat eut déclaré qu'il prendrait sous sa protection les prédicateurs, parmi lesquels Hédion occupe une des premières places, les ennemis cessèrent leurs attaques, se contentant de lancer contre Hédion et contre ses collègues des écrits injurieux que Hédion combattit si vaillamment qu’ils ont presque tous disparu, tandis que ses propres écrits sont encore toujours en vogue !. »

Vers la fin de la même année (1524) parut encore son sermon «sur la dîime?,» qui porte un caractère essentiellement apologétique.

1 Schadæus, Münsterbüchlein , art. Prædicanten. ? Von den Zehenden, zwo trefflichen Predigten, geschehen im Münster zu Strassburg; mit Sendbrieff an das christlich Heufflin im Rinckgau ,

Au début de la Réforme, certains esprits, se faisant une fausse idée de la prédication de l'Évangile et de la liberté chrétienne, s'étaient montrés trop prompts à mettre au service des intérêts matériels une liberté que les réformateurs avaient entendu restreindre aux intérêts spirituels; et plus l'oppression sous laquelle ils avaient gémi avait été grande, plus aussi cette liberté mal comprise menaçait de dégénérer en licence. A les entendre, ils n’auraient plus eu que des droits sans songer aux devoirs, aux obligations qu’impose la condition d'existence de toute société, soit civile, soit religieuse. Les prêtres, disaient-ils, les avaient trompés trop longtemps ; personne ne pouvait être tenu de les encourager dans leur vie immorale; et en contestant le droit de la dîme, quelques-uns allèrent jusqu’à refuser aux autorités et aux pasteurs établis une rétribution justement méritée. Chez d’autres, ce refus était mieux motivé ; car le plus souvent la dime ne consistait plus dans la dixième partie, mais dans le cinquième et même dans la moitié de tout le revenu, et ceux qui réclamaient cette part du lion étaient quelquéfois des prêtres et des moines dont le peuple aurait voulu se débarrasser pour les remplacer par de véritables prédicateurs. C'est ainsi que quelques communautés du diocèse de Mayence, auxquelles Hédion avait autrefois prêché l'Évangile, se plaignaient de la dîme que leur extorquaient quelques vampires de leur province. Des plaintes analogues émises à Strasbourg et surtout le reproche des adversaires

Menzerbistumbs. Uff den 20 u. 21 tag Nov. 1524 beschehen. — Ilest, vraiment regrettable qu’outre ces deux sermons et celui «des Autorités, » nous n’en possédions pas d’autres de Hédion, qui passait cependant pour un des meilleurs prédicatenrs,.

que les prédicateurs protestants éludent cette question pour flatter le peuple, décidèrent Hédion à traiter ce sujet publiquement devant ses auditeurs dans deux sermons, et d’après les principes évangéliques. Il envoya ces mêmes sermons aux chrétiens du diocèse de Mayence, avec une préface dans laquelle il leur rappelle son sermon sur Jean IV, 48, «je suis le pain de vie:» alors déjà, dit-il, il aurait désiré pouvoir exposer sa manière de voir à ce sujet; mais forcé par les circonstances de brider son esprit, il a dû attendre un moment plus favorable où il n'aurait plus à craindre la colère de ses adversaires. Les gens qui refusent de donner la dime sont des personnes de toute condition; il y a parmi eux des gens honnêtes et malhonnêtes. Mais ne faut-il pas attribuer ce refus aux exigences arbitraires et illégales de ceux qui ne tiennent compte ni d’une mauvaise récolte ni d’autres circonstances ; qui possèdent à quatre ou à cinq plus qu'il n’en faudrait pour l’entretien de soixante personnes? L'Écriture dit: l’homme mangera son pain à la sueur de son front. Le travail esi donc la condition nécessaire de toute jouissance ; mais le travail est ou manuel, ou intellectuel, et ce dernier a le même droit au salaire que le premier. Les prédicateurs et les autorités civiles s’occupant de l'éducation de la jeunesse et de la moralité du peuple, remplissent une tâche tout aussi importante dans la sphère du travail intellectuel que le sont les différentes branches du travail manuel. Tout ouvrier est digne de son salaire. Que si les moines insistent à déduire la dime de l'Ancien Testament, les protestants à leur tour en déduiront pour la même raison l'obligation du mariage es prêtres. Le droit de la dime n’est pas fondé

dans PAncien Testament. L'équité, la morale, et à plus forte raison l'esprit évangélique demandent que toute société constituée pourvoie à l’entretien des pasteurs et des autorités, de même qu'ils défendent aussi de nourrir les paresseux et les fainéants.

Dans son deuxième sermon il revient sur cette dernière phrase pour en restreindre la généralité. Mais il n'appartient pas au premier venu de juger à qui revient la dîme ou à qui elle doit être refusée, quels sont les ouvriers et quels sont les fainéants. Les autorités seules en décideront , de même qu'elles veilleront aussi à délivrer leurs administrés de cette charge, aussitôt que sa prestation encouragerait l’oisiveté et l'ignorance. Elles n’adjugeront la dime, c’est-à-dire le produit des revenus, qu'aux fonctionnaires civils et ecclésiastiques, aux malades, aux pauvres, aux veuves et aux orphelins. Mais personne ne pourra imposer cette charge comme de droit divin, auquel en appellent les prêtres; car l'Évangile ne parle pas de la dime, et la loi civile de l'Ancien Testament n’a point d'autorité pour nous. La dîme n’est d'institution divine qu’autant qu’elle est le salaire proportionné au travail de chacun: salaire exigé par léquité, par le sentiment de justice inné à l'homme, et par conséquent expression de la loi divine. La sentence «tu n'emmuselleras pas le bœuf qui foule ton grain» n’est que la formule la plus simple d’un sentiment qui n'appartient pas exclusivement à la loi mosaïque; et cette autre sentence: «que si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger» n'en serait pas moins vraie, si elle ne se trouvait pas dans la Bible. Hédion quitte le domaine de la jurisprudence ecclésiastique pour se placer sur celui du droit

commun et du bon sens. Et si nous ne pouvons enlièrement l'approuver quand il revendique au bras séculier le droit de décider d’une manière souveraine de toutes les affaires de l'Église, nous ne pourrons cependant pas lui contester que la dîime ne soit pas un droit, mais simplement un effet de la reconnaissance, la manifestation du sentiment d'équité inné à tout être raisonnable. Sans doute les prêtres ne l’entendaient pas ainsi: aussi Hédion ne se charge-t-il nullement de la défendre dans le sens catholique; au contraire, en ce sens elle est à ses yeux un abus qui doit cesser parce qu'il est contraire à l'Évangile. Mais l'abolition des abus existants ne revient pas indistinctement à chaque particulier: les autorités constituées se chargeront de faire droit aux demandes motivées d’un peuple opprimé, sans léser les véritables intérêts des uns, tout en tàchant de réaliser les vœux des autres.

Faire disparaître les abus, mais sans révolution, sans précipitation, par un heureux choix des meilleurs moyens : voilà la règle de conduite que suivirent le magistrat et les prédicateurs de la ville de Strasbourg; leur exemple ne resta pas sans influence sur les États voisins, et plusieurs implorèrent dès les premiers temps leur assistance pour introduire et organiser chez eux la même réforme.

Dès l’année 4595 les Églises d’outre-Rhin eurent recours à Hédion pour se constituer. Immédiatement après lédit de Worms el nonobstant cet édit, Guillaume comte de Fürstenberg, imitant en tout la pru-

Jente lenteur du gouvernement strasbourgeois, avait ouvert les portes à la Réformation dans son bailliage d'Ortenau et dans toute la vallée de la Kinzig. Et grâce à ses bons rapports avec la ville, il obtint que Hédion se chargeñt de l’organisation des Églises dans cette contrée. Quoique surchargé de besogne dans l’exercice de ses fonctions pastorales, Hédion ,: dont on avait apprécié le talent pour l’organisation des écoles et des églises, accepta cette mission avec plaisir, et chaque année nous le voyons entreprendre deux fois un voyage souvent pénible dans le but de visiter et de parcourir les différentes communautés confiées à son inspection. Il nous dit lui-même dans sa correspondance combien ces voyages d’outre-Rhin le fatiguaient et l’exténuaient, combien il avait à souffrir de l’animosité de ses ennemis, de la vie peu chrétienne et de l'ignorance de quelques-uns des pasteurs et des instituteurs qu’il avait pourvus de places, faute de sujets mieux qualifiés. Mais d’un autre côté la joie du succès en général, les relations agréables avec les dignes prédicateurs et leurs supérieurs, et surtout la conscience d’avoir fait son possible pour l’avancement du règne de Dieu, l’encourageaient à continuer dans ce ministère important et difficile. C’est à ses soins infatigables, à son travail incessant qu'il faut attribuer l'établissement dans ce pays de synodes chargés de la discipline et de la nomination des pasteurs, la création de cures et d'écoles et surtout de l’école latine de Gengenbach, qui, sous la sage direction de Matthias Erb, le compatriote et l’ami de Hédion, acquit en peu temps une réputation peu commune. Si nous voyons ce pays jouir dès les premiers temps de la réforme d'institutions que les autres États

ne fondèrent que peu à peu, l'honneur en revient en grande partie à Hédion.

Guidé par l'espoir de seconder les progrès de la Réforme dans son pays natal, il se rendit aussi en 1528 dans le margraviat de Bade sous le prétexte de voir ses parents et ses amis. Malheureusement l’état dans lequel il trouva sa patrie était peu propre à l’encourager. Le prince régnant laissait faire les partisans de la tradition, qui le dominaient, et tous les efforts des prédicateurs échouaient contre la résistance des autorités c1viles. Hédion se plaint amèrement .de leur tyrannie dans une de ses dernières lettres écrites à Zwingli «Jai été dans mon pays natal pour y visiter et encourager nos frères. Hélas ! Satan leur a suscité bien des embarras par ses ministres, les baillis, qui veulent rétablir les anciennes cérémonies que la parole de Dieu était parvenue à abolir. »

Toutefois il eut la consolation de voir que les prédicateurs se défendaient avec intelligence et avec courage. «Les baillis se donnent une peine inutile, car les prédicateurs, plutôt que de se soumettre de nouveau à ces atrocités, iront en exil. Peut-être aussi les baillis ont-ils outre-passé les ordres du prince ; car à la suite d'une pétition, les prédicateurs ont obtenu la permission d'introduire telles réformes qu'ils voudraient, pourvu qu'ils pussent les justifier par la parole de Dieu.» Ces concessions ne furent que temporaires; car, deux ans après, le pasteur d'Ettlingen François Irénicus dut quitter le pays, et dans les persécutions souvent sanglantes que les fidèles eurent à subir, Hédion n'eut

lHedio Zwinglio, 2 août 1528. Opp. Zwingl., t. VIE, p. 209.

d'autre secours à offrir à ses confrères que des paroles de consolation et d'encouragement. Mais toutes les déceptions qui accompagnaient souvent les efforts de Hédion dans cette sphère d'activité, ne furent rien en comparaison des déboires que les tentatives réitérées pour le rétablissement de l’union entre Luther et Zwingli causèrent aux Strasbourgeois et au landgrave qui en étaient les promoteurs aussi zélés que malheureux.

Le moment semblait être arrivé où les théologiens Saxons et Suisses, qui depuis une série d’années avaient consacré une grande partie de leur Lemps et de leur savoir à des discussions sur la sainte Cène, allaient s’entendre et conclure la paix dont les Églises et les États protestants avaient tant besoin. Les Strasbourgeois , fidèles à la mission dont leur position géographique semblait leur faire un devoir, reconnaissant la portée de la Civitas christiana de Zwingli et du landgrave de Hesse, favorisèrent cette grande association de tous États protestants. Les plus zélés défenseurs de ce vaste projets étaient Jacques Sturm, Bucer et Capi- COMITE :

Le point capital était de gagner les luthériens, et sous ce rapport Bucer avait déjà déployé toutes les ressources de sa dialectique : malheureusement il avait toujours échoué contre l’antipathie qu'inspiraient aux théologiens de Wittemberg les tendances républicaines et les allures indépendantes des réformateurs suisses. Le landgrave était convaincu que cette Civilas chrestiana est le seul moyen d'empêcher les envahissements et les projets de l’empereur contre les États protestants. Espérant qu’une dernière conférence abouti-

LS

A4 rait enfin à une union sincère et fraternelle, il convoqua les deux partis au colloque de Marbourg; les Strashourgeois durent y paraître aussi comme médiateurs. Le Sénat décida qu’on y enverrait Bucer et Hédion comme membres ecclésiastiques, et Jacques Sturm comme niembre laïque. Ce choix était excellent. La grande sagesse de Sturm, lhabileté de Bucer à atténuer les divergences des opinions, pour ne relever que les opinions sur lesquelles tout le monde était d'accord, les rapports d'amitié qui unissaient Hédion et Luther, fout devait contribuer à donner à cette conférence une issue favorable à la cause du protestantisme. Les délégués de Strasbourg, auxquels s'étaient joints ceux de Zurich et de Bâle, arrivèrent à Marbourg le 27 septembre, et Hédion à peine remis des fatigues d’un voyage qui n'avait pas duré moins de neuf jours, prêcha deux jours après son arrivée sur les paroles de Paul (4 Cor. XVI, 43): « Veillez, demeurez fermes dans la foi, soyez forts et courageux. » Luther fit son entrée à Marbourg pendant que Hédion prêchait. Le premier accueil fut favorable, grâce aux lettres de recommandation de Gerbel. Luther en s’entretenant avec Hédion lui dit: « Gerbel me parle de vous comme de gens de bien, espérons donc que les affaires s’arrangeront. » Mélanchthon au contraire, qui semblait avoir deviné en Hédion homme pratique et peu propre à de telles discussions, craignant peut-être aussi l’ancien ami de Zwingli, se contenta de le saluer par la formule trop officielle pour être sincère : vos estis Hedio, valde delector videre vos. Nous ne pouvons entrer dans tous les détails de cette entrevue, tels que Hédion lui-même les a consignés dans son linerarium Marpurgense (Mss. des Arch. du

Sém. prot.). Les résultats de ce malheureux colloque sont connus, et les causes qui le firent échouer ne le sont pas moins. Malgré toute notre vénération bien profonde pour Luther, nous ne craignons pas de dire qu’en cette occasion 1l se montra trop obstiné, trop dur envers Zwingli, dont les larmes attestaient la sincérité. Le hoc est corpus meum fit manquer ce dernier essai d'union qui, s’il avait réussi, aurait fait du protestantisme une puissance devant laquelle l'empereur lui-même se serait incliné. Tous les témoins oculaires furent attristés de la conduite étrange de Luther, qui semblait ignorer cette fois le devoir de la charité chrétienne qu’il pratiquait si bien en d’autres circonstances; et nous ne nous étonnerons point de voir Hédion embrasser la cause de Zwingli si cruellement méconnu par Luther. Pourquoi garder encore des ménagements pour ceux qui avait repoussé la main fraternelle qu’on leur avait offerte? Pourquoi cacher la vérité et ne pas déclarer au peuple de quel côté sont les torts? Leurs convictions autant que les motifs politiques engagèrent les théologiens et le magistrat de Strasbourg à s’unir aux Suisses. Gerbel, malgré sa vénération pour Luther, aurait dû comprendre que son ami Hédion ne pouvait se refuser à l'évidence. Une lettre que le fameux jurisconsulte écrivit à un de ses amis caractérise trop bien le changement qui s'était opéré à Marbourg chez Hédion dans ses idées sur la sainte Cène, pour que nous n’en citions pas quelques passages : « Quant à mes rapports avec Hédion, écrit-il à Kycher, je vous dirai que si j'ai jamais aimé quelqu'un du fond du cœur, c'est bien Hédion : tout était commun entre nous et nous n'avions rien à nous cacher. Quand Satan vint jeter au milieu de nous

comme une pomme de discorde le dogme de l'Eucharistie, Hédion dont vous connaissez le caractère placide et modeste, n'osa pas se prononcer parce que je l'avais dûment averti ou parce qu'il craignait de perdre son autorité dans ses prédications. Mais bientôt, cédant à l'influence de ses collègues et victime de la contagion, il se rendit à leurs prières et à leurs sollicitations importunes; il me fréquentait encore, mais il finit par me cacher ses secrets, dont j'avais été autrefois le confident. Et cependant, malgré ses erreurs, je laimais encore, parce qu'il s’élait abstenu d’en parler au peuple. Bientôt loutes mes appréhensions se réalisèrent et furent même dépassées, bien qu'il m'eût promis de ne jamais s’abandonner à la passion. Quand je vis de quelle manière il traitait Luther, à qui il doit tant, Je fus saisi d'indignation , et mon cœur saigna quand je lentendis prêcher sur leur thème favori: «la chair ne «sert de rien.» Quoi! prétendre que cette chair désigne ici celle de Christ, que cette chair, objet. d’adoralion pour les hommes et pour les anges, engendrée par le saint Esprit et offerte en sacrifice pour nous, serait semblable à la nôtre et ne serait bonne à rien? Parler ainsi de Christ, n'est-ce pas le comble de l’impudence et de l’impiété? N’aurait-il pas mieux fait de se taire, ou de parler de notre chair comme le texte l'indique ? J'aimais cet homme, et je l’aimerais encore, s'il prèchait la saine doctrine. Je suis prêt à lui rendre toute mon amitié et toute ma bienveillance, à condition qu'il ne trompe et qu’il n'égare pas les âmes pieuses. Ma douleur est celle d’un père dont le fils marche à la perdition. Je n'épronve pour lui ni haine ni inimitié, mais une douleur profonde de le voir craindre les

hommes plus que Dieu, qu'il a cependant autrefois confessé. Plaise à Dieu que ces insensés qu’aveuglent l’orgueil et la haine n'aient jamais à s’en repentir!. »

Les plaintes de Gerbel étaient justes en ce sens que Hédion n’aurait pas dû se permettre de porter en chaire des distinctions scientifiques et des querelles théologiques qui n'auraient jamais dû y paraître. Hédion lui-même reconnut ses torts, au point que Bucer peut dire de Jui : « Nemo omnibus horis sapit ;» mais, sans se laisser intimider par ses collègues et tout en restant fidèle à ses convictions, il s’abstint de toutes ces transactions théologiques, qui ne devaient qu'augmenter la scission et aggraver le mal.

«Il est dangereux, dit Hédion lui-même, de disputer sur les choses divines, et il vaut mieux admettre avec confiance les paroles de l'Écriture sans en donner des explications scientifiques, parce que les apôtres euxmêmes n’en ont parlé qu'avec la plus grande circons- pection 2» Toutefois sa manière d'expliquer le dogme de l’'Eucharistie se rapprochait de celle de Zwingli, et dans une lettre collective adressée par les théologiens de Strasbourg aux pasteurs de Kempten, Hédion leur recommande tout particulièrement de ne pas jeter le trouble dans l’Église à cause de quelques dogmes, et de s’en tenir aux mots : « Faites ceci en mémoire de moi.» Se conformant à cette recommandation et par amour pour la paix, il signa avec Bucer et Zell les articles que les théologiens saxons présentèrent à l’assemblée de Schweinfurt et qui n'étaient rien moins

! Gerbelius Kychero, 1529. Mss. de la bibl. du Sémin. protestant. 2 Hedio Irenico, 1534. Mss. de la bibl. du Sémin. protestant.

que zwingliens. C’est cet amour de la paix de l'Église et le dégoût que lui inspiraient les discussions, qui le décidèrent à renoncer tout à fait à ces projets d'union, pour se livrer tout entier aux travaux de son ministère, et, dans ses heures de loisir, aux études historiques, plus attrayantes pour lui et plus’utiles, à son avis, que toute cette polémique envenimée sur les mystères de la foi.

De tout temps Hédion avait désiré faire de l’histoire sa spécialité : à ses yeux, l’histoire était de toutes les études la plus instructive et la plus utile, parce qu’elle nous retrace les grands événements de tous les siècles et qu’elle nous permet d'assister aux grandes luttes de l'humanité dans sa marche progressive, offrant ainsi à ceux qui la comprennent un livre rempli des avertissements et des enseignements les plus graves et les plus utiles. S'il fut jamais un temps où il importait de recourir à ces sages leçons, ce fut bien celui de la Réformation. Les théologiens protestants comprenaient qu'il s'agissait avant tout pour eux de défendre le droit au nom duquel ils prenaient l'initiative d’une réformation de la doctrine qu'ils prétendaient ramener à sa pureté primitive. Comment sortir d’une Église sans prouver par l’histoire et les documents des siècles passés qu’elle avait dégénéré , que des éléments impurs s’y étaient introduits, et que pour tout homme instruit et impartial la Réformation était, non une innovation, mais un retour nécessaire à la simplicité primitive, retour imposé par la conscience ? A cet effet, le tableau

fidèle de l’histoire des premières Églises devait expliquer et justifier aux yeux des lecteurs la victoire que Luther et ses compagnons avaient remportée sur l’obstination et l’impénitence de Rome; partageant sous ce rapport la manière de voir de Luther, Hédion aussi voulait que la Réformation ne fût pas ane question théologique débattue dans le cabinet des savants, mais une affaire du peuple, intéressant et pénétrant les masses.

Mais, pour que des livres historiques fussent véritablement une apologie de la Réformation et profitassent réellement au peuple, il fallait les mettre à sa portée, les traduire dans sa langue et faciliter ainsi son jugement sur cette Église sainte et infaillible. Et de même que Luther offrit tout d’abord au peuple le livre par excellence, Hédion ne fit pas un choix moins heureux en traduisant des ouvrages dont le caractère et l'autorité ecclésiastique devaient faire le plus d’impression sur les esprits généralement préoccupés des questions religieuses. Il prétendit contribuer pour sa part à l’œuvre de la Réforme, non pas en offrant au peuple les traités scolastiques, abstraits et confus du moyen âge, mais en lui traduisant l’histoire ecclésiastique, en mettant sous ses yeux les faits et les événements tels que nous les ont transmis les témoins les plus accrédités. Ses propres lectures devaient apprendre au peuple à distinguer dans l’Église le vrai du faux, les préceptes divins des lois humaines, papales ou impériales. L'histoire profane aussi devait contribuer au développement intellectuel de la bourgeoisie des villes protestantes. Les écrits des Pères, se recommandant par leur concision et par leur esprit évangélique, lui

parurent un moyen excellent pour ranimer et nourrir

la vie chrétienne et perfectionner l’état moral dans Îles écoles et dans les familles. L'ignorance de beaucoup de pasteurs sortis du papisme réclamait des soins non moins pressants: Hédion avait été à même de s’en convaincre dans ses différentes tournées d’inspection; aussi se chargea-t-il de procurer à ces pasteurs, qui devaient prêcher l'Évangile dont souvent ils ne comprenaient ni le sens ni l'application, des commentaires pratiques et proportionnés à leur intelligence.

La première de ces traductions fut celle de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe ; elle parut en 1530 sous le titre de : Chioniques de l'ancienne Église chrétienne, tirées d'Eusèbe, de Ruffin, de Sozomène, et traduites par C. Hédion'. Le tout est divisé en trois parties : 1° Hosloria ecclesiashica Eusebu, en 9 livres, complétée par 2 livres de Ruffin et dédiée au comte Guillaume de Fürstenberg; 2 Chronique de l'Église chrétienne, Historia tripartita, de Sozomène, Socrate et Théodoret, renfermant 12 livres et dédiée à un gentilhomme d’une famille illustre, Didier de Dalberg? ; 3° quelques ouvrages apologétiques de Tertullien , de Justin Martyr et de Cyprien.

Dans la préface qui précède la première partie, il justifie son choix: si l’histoire profane déjà est d’une grande utilité et si, à ce titre, ceux qui l'ont racontée ont Joui d’une grande estime auprès de leurs contemporains, combien les histoires de l'Église chrétienne

Chronica der alten christlichen Kirchen aus Euseb u. Tripartita. Durch C. Hedio. Strassb. 1530.

Une note de la chronique d'Ursperg fait mourir ce Didier de Datberg, frère dun évêque du même nom, en 1527; la dédicace du livre est de

auront-elles plus d'importance, quand elles nous enseignent comment Dieu agit envers les fidèles, et que, par ces enseignements, elles soutiennent et fortifient notre for. .

Si nous voulions profiter de leurs leçons, les vieilles cérémonics disparaîtraient et seraient remplacées par la vie chrétienne telle que nous la trouvons dans l'Église primitive. Ces livres nous exposent les exemples de la foi, les progrès de la parole de Dieu, les obstacles qu’elle eut à surmonter, ses luttes contre les sectes, contre les puissances de ce monde; ils nous font voir la persévérance de l’Église, son courage dans les persécutions et enfin ses Succès toutes les fois qu’elle s'appuie sur la foi et la vérité. Les princes surtout devraient faire de ces livres l’objet de leur méditation, afin de se convaincre de la nécessité de réformer lÉglise, de fonder des écoles et de propager l'étude des saintes Écritures.

La Tripartita poursuit l’histoire de l’Église, dont la fondation et les premiers développements ont été racontés dans la première partie : elle nous rapporte quel a été son sort sous les empereurs romains et dans les pays barbares, quelles ont été les décisions des conciles et leur influence funeste sous la pression du pouvoir politique. Le lecteur apprendra par-là combien il est nécessaire d'éviter les disputes théologiques, si l'on veut maintenir la paix et l’unité, et si Christ doit croitre parmi les fidèles.

Partout dans ce travail Hédion n’a en vue que Pinté-, rêt pratique, la vie religieuse de ses lecteurs, qu’il espère voir transformée par les enseignements de lhistoire. Îl aurait bien voulu négliger les traditions et les

récits légendaires qui déparent ces ouvrages; mais cralgnant que ses adversaires ne lui reprochent d’avoir sciemment altéré le texte, il assigna aux principaux de ces récits une place à part à la fin du livre. Nous y trouvons par exemple la correspondance de Jésus avec le roi Abgare, dont Hédion fait ressortir avec raison la sotte naïveté, qui contraste singulièrement avec la simplicité mâle des paroles de Christ dans les Évangiles ; la conversion du disciple de Jean, l’histoire et les décrets du concile de Nicée, la découverte de la croix par l’impératrice Hélène.

La troisième partie enfin a trouvé sa place dans ce recueil, parce que les anciens auteurs, sans valoir les apôtres Jean et Paul, se sont cependant rendus trèsutiles en nous retraçant dans leurs écrits la vie des premiers chrétiens que nous devons imiter dans leurs vertus.

Tous ces livres répondaient à l’esprit et aux besoins de la nouvelle Église qui, par sa régénération ; par les persécutions et les calomnies dont elle souffrait, ne ressemblait que trop à l’Église primitive. Aussi eurentils un véritable succès; quelques-uns même eurent une seconde et une troisième édition, malgré les nombreuses imperfections sous le rapport de la forme et du fond, que nous sommes en droit de leur reprocher aujourd’hui. Quoi qu'il en soit, ce travail valut à Hédion les éloges de plusieurs personnes compétentes. Le savant médecin d’Augsbourg, Géryon Seiïler, lui offrit, au nom des autorités de cette ville, la place de premier pasteur, et Érasme lui-même lui écrivit une lettre pour le féliciter de sa traduction et pour remercier son ancien disciple d’être resté fidèle aux humanités; il

l'engagea même à profiter de son talent pour traduire quelque bon commentaire.

Mais ses occupations pastorales, devenues trop nombreuses, surtout dépuis que Bucer et Capiton, tout entiers à leurs travaux d’union et presque toujours en mission dans ce but, s'étaient déchargés sur Hédion de leur correspondance et de leurs cours, ne lui laissérent plus assez de temps pour fournir un autre travail de ce genre, et il se passera encore huit ans avant que les homélies de Chrysostome paraissent. Ces traductions des histoires ecclésiastiques, faites par Hédion dans un style facile et correct, formèrent à côté de la Bible et du catéchisme la partie principale de toutes les bibliothèques de famille. Elles contribuaient puissamment à populariser une histoire et des connaissances jusque-là inconnues aux ecclésiastiques et à plus forte raison aux laïques, et elles excitèrent le goût pour la lecture et l'instruction.

Un certain comte d’Eisenberg, qui ,ne nous est connu que par l'accueil favorable qu’il fit à la Réforme, rendu attentif au prédicateur de Strasbourg par la publication des Chroniques, lui demanda la traduction de quelques ouvrages de saint Augustin. Hédion, dont la plume était toujours au service de son Église, choisit de préférence, parmi les ouvrages de ce père, ceux qui avaient un intérêt actuel, une importance pratique. Au mois de mars 1532 parut la traduction des quatre livres sur la doctrine chrétienne, du livre sur l’esprit et la lettre, et de celui sur la foi et les œuvres, avec l'emblème d’une Cérès qui répand la lumière’. Ces

! Augustin's des heil’gen Bischofs, vier Bücher von christlicher Lehre,

livres sont surtout utiles, dit-il, parce qu'ils nous enseignent la vraie méthode d'interprétation des saintes Écritures, et qu'ils revendiquent pour elles une autorité que leur avaient contestée l’Église et les faux frères. Sa thèse sur la clarté des saintes Écritures est confirmée par les paroles de saint Augustin, qui dit que tout passage obscur s'explique par le contexte et par l’application des principes de la langue dans laquelle les livres sont écrits. Le traité sur les œuvres et la foi est un exposé pratique de l’épître aux Romains, résumant les vérités fondamentales du protestantisme ; et comme il ne voulait pas perdre une page qui lui restait, il met à profit ces dernières feuilles pour répondre indirectement aux calomnies des moines. Le 98° chapitre du livre des devoirs de saint Ambroise doit leur prouver qu’en temps de misère morale et physique il est permis d’aliéner les trésors de l'Église au profit des pauvres, et que fonder des écoles et des hôpitaux avec les biens ecclésiastiques, ce n’est point un vol, mais au contraire un acte très-louable, très-conforme à l'esprit chrétien des donateurs. Un appendice spécial explique les termes techniques de tout l'ouvrage, avec lesquels les lecteurs laïques n'auraient pas eu l’occasion de se famihariser. Le désir de voir de plus en plus la doctrine chrétienne se réaliser dans la vie et se manifester par des œuvres vraiment charitables, l’engagea à traduire un livre, écrit, il est vrai, à un autre point de vue, mais propre cependant à réveiller les sentiments de compassion et de charité envers les classes pauvres et malheureuses. Ge livre, « sur la manière de faire l’au-

vom Geist und Buchstaben, vom Ulauben und quten Werken, durch C. Hedio. Strassb. 1532.

mône, » est une traduction de l'ouvrage de Louis Vivès, De eleemosyna !; il parut en 1533, avec une dédicace au magistrat et à la bourgeoisie de Strasbourg, dans laquelle Hédion leur exprime sa reconnaissance pour touLes les institutions charitables qu'ils avaient fondées. Si jamais il était nécessaire de justifier la Réforme à Strasbourg, nous n'hésiterions pas à renvoyer tous ses détracteurs à la préface de ces deux livres sur l’aumône. Qu'on nous permette de citer ici quelques données statistiques que Hédion insère pour nous prouver ce que peut une communauté dirigée par des aulorités civiles et ecclésiastiques, éclairées et animées par l’esprit de l'Évangile. « En 1529, le couvent des Carmes (transformé en maison de refuge) a nourri et vêtu près de 2200 pauvres ; l’hôpital en a nourri journellement près de 400 ; en 1530, la maison de refuge à fourni la nourriture el un logement à près de 23,548, et en 1531 à près de 8879 personnes. Les dépenses de l’aumônerie s’élevèrent en 1530 à 4095 florins, sans compter les secours en nature et l'entretien des orphelins et des malades.»

Ce ne sont, il est vrai, que de simples chiffres, mais leur éloquence proteste, nous l’espérons, suffisamment contre les fausses insinuations dont les magistrals et les pasteurs de Strasbourg ont été abreuvés par leurs adversaires anciens et modernes. Mais l'admiration que nous inspirent la charité et le dévouement de ces hommes augmente encore, quand ces verlus sont rebaussées par une profonde modestie. Écoutons plutôt Hédion : « J'ai cité ici ces chiffres, non que je pré-

1 Vom gemeinen Almosen, dureh C. Hedio. Strassb. 1533.

tende que d’autres États n’en aient fait autant ou plus pour les pauvres , ou que je veuille faire acte de forfanterie, contrairement aux préceptes de Christ, mais afin que ces exemples éveillent et maintiennent les mêmes sentiments parmi nos enfants et nos petilsenfants.»

Ces détails doivent être en outre pour les étrangers un témoignage de la vérité contre les mensonges que répandent les ennemis contre la doctrine et les œuvres professées à Strasbourg : chacun y apprendra de plus comment doit se faire l’aumône, et comment la foi doit se manifester par les bonnes œuvres.

Le livre lui-même est un traité détaillé sur la grave question du paupérisme , qui alors déjà commençait à occuper les esprits sérieux et prévoyants, et dont les progrès effrayants sont à juste titre un objet d’effroi pour les sociétés actuelles. Sans prévoir les proportions gigantesques que ce fléau a prises de nos jours, Hédion relève avec raison unique solution possible que Louis Vivès ait donnée de ce problème. Il faut qu'il y ait des pauvres; la sagesse divine l’a ainsi voulu ; mais il n'ya qu'un moyen d'empêcher que ce mal n’entraîne la société à une ruine complète, c’est de le combattre par la discipline et par la charité du christianisme (christliche Zucht und christliche Liebe). Noïlà les remèdes que Hédion indique, voilà les vertus qu’il prêche et qu'il recommande à la ville de Strasbourg, et grâce à ces recommandations nous verrons cette ville conserver la paix et la tranquillité, quand des esprits fanatiques surgiront dans son sein, et quand les mouvements révolutionnaires viendront se briser au pied de ses murs.

La célébrité que Hédion avait attachée à son nom, le fit nommer membre d’une commission chargée d'examiner les articles de la Confession d’Augsbourg, que la ville de Strasbourg voulait signer. Entraîné par les démonstrations de Bucer et par son propre esprit de conciliation, Hédion fit des concessions qui attirèrent aux Strasbourgeois les reproches de la ville d'Augsboure. Bucer et Hédion se justifièrent, en déclarant qu’ils n’avaient souscrit qu’à la partie dogmatique, qu'ils approuvaient, mais qu'ils n'avaient pu tomber d'accord sur la seconde partie, qui traite du culte. Hédion , en général, ne s'était mêlé qu’à regret, et parce que sa position l’exigeait, à toutes ces discussions sur la Cène, pour lesquelles il éprouvait autant de frayeur que d’antipathie. Aussi Bucer lui reprochet-il cette indifférence en termes, du reste, assez bienveillants : « Hédion est un excellent chrétien, mais il n’excelle que dans certaines limites. Dans cette sphère et mesure il est parfait; mais si vous dépassez cette mesure , et si vous exigez quelque chose de plus de sa personne, vous devenez à ses yeux injuste envers Dieu et envers lui!.» Mais si Hédion détestait ces luttes théologiques et d’un intérêt purement dogmatique , il prouva cependant combien la cause de la Réformation lui tenait à cœur dès qu’elle était menacée par des

erreurs pratiques.

41 Bucerus Amb. Blaurero, 16 nov, 1533. Mss. des arch. du Séminaire

protestant,

La ville de Strasbourg, partout connue pour son esprit tolérant et libéral, était devenue un lieu de reluge pour tous ceux que la persécution avait chassés de leur patrie. La France, l'Italie, Allemagne lui avaient envoyé des confesseurs et des martyrs de la foi; et si beaucoup d’entre eux devinrent les zélés collaborateurs de nos réformateurs, il y en eut aussi plusieurs qui, par leurs tendances schismatiques, leur esprit enthousiaste et fanatique, menaçaient de troubler l’ordre public et l'unité de la doctrine qui jusqu'ici avaient régné dans la ville. Le magistrat, malgré la vigilance qu'il déployait pour le maintien de la paix et de la vie chrétienne, avait toujours évité les actes de violence à l'égard des dissidents ; il avait même poussé la tolérance jusqu’à permettre aux représentants des idées anabaptistes de défendre dans des discussions publiques leur prétendu caractère prophétique et inspiré.

Schwenkfeld et Harbek étaient les amis de Gapiton et de Zell. Mais il n’en était pas de même d’un des chefs de l’anabaptisme socialiste, Melchior Hoffmann, qui avait trouvé un accueil favorable dans une certaine classe de la population. Et cependant le magistrat n’aurait Jamais employé des mesures de rigueur contre lui pour ses opinions religieuses, si ses réveries et ses prédications fanatiques n’avaient pas compromis l’ordre social et menacé de troubler l'État et l'Église. Quand il eut été emprisonné pour s'être derechef introduit dans la ville, de laquelle un ordre du magistrat l'avait banni, Hédion fut chargé de conférer avec lui dans sa prison. C'est dans ces entretiens particuliers avec cet esprit exalté qu'il apprit à connaître Lous les dangers auxquels ces doctrines, librement professées, devaient exposer

la cité, et il est probable que les conférences intimes de Hoffmann avec Hédion décidèrent ce dernier à se joindre à Bucer, pour combattre, à l’aide d’une discipline ecclésiastique plus sévère, ces innovations, contre lesquelles on avait raison de se montrer méfiant. Il était temps d'apporter un remède salutaire à un mal qui commençait à se répandre, et qui avait même fait des victimes parmi les pasteurs. Engentinus soutient les sectaires , et il y a deux collègues qui font de même. Zell, qui jouit d'une si grande popularité, se tait. Capiton commence à revenir de sa trop grande douceur. « Les dissidents excitent contre nous la haine du peuple, et cherchent à miner notre autorité et notre influence sur les masses'.» Voilà ce qu’écrit Bucer, tout effrayé de se voir seul avec Hédion en face des sectaires, qui se proposaient de commencer à Strasbourg ce qu’ils préparaient à Munster. Heureusement ils réussirent à sonstraire Capiton à leur funeste influence, et à eux trois, ils luttèrent contre ces fanatiques, qui désignaient au nom de Dieu la ville de Strasbourg comme leur siége et comme la Jérusalem nouvelle. Appuyés par les autorités civiles, ils opposèrent une première barrière aux envahissements des anabaptistes par les ordonnances ecclésiastiques rédigées dans le synode de 1533. Ce synode dura huit jours, qui furent consacrés à la discussion des points de la doctrine, à l’organisation du culte, à l'établissement de la discipline ecclésiastique et à la censure. Hédion lui-même ne fut pas à l'abri de cette dernière : quelques-uns de ses collègues lui reprochèrent de s'exprimer trop vaguement

1 Bucerus Myconio, 28 nov. 1533, Mss. de la biblioth, de Zurich, coll. Simler,

sur la sainte Cène, et de ne pas assez surveiller ses pensionnaires.

Quoi qu'il en soit, et bién que cette constitution ecclésiastique ne répondit pas encore entièrement aux vœux de Bucer et de Hédion , ils avaient au moins appelé l’attention de l'autorité sur les dangers qu’offraient les sectes , et c'était un grand pas de fait en faveur du maiñtien de l’ordre et de la tranquillité que d’avoir obtenu la faculté de recourir aux mandats du pouvoir

Il ne nous appartient pas de critiquer de notre point de vue cet appel au pouvoir séculier, acte imposé par les circonstances critiques où se trouvaient les auteurs responsables de la Réforme. D'ailleurs ceux qui troublaient alors l’Église, menaçaient aussi l’ordre social et la paix de l’État; la consolidation de la Réforme ne pouvait être sauvegardée autrement et protégée contre la dissolution et le fractionnement, contre les tendances socialistes des sectes prophétiques et anabaptistes.

Pour prouver au gouvernement qu'il avait non-seulement le droit, mais qu’il était même tenu de veiller au salut de l’Église, Hédion prononça , le 24 janvier 4534, jour du renouvellement des pouvoirs de l'État, son fameux sermon sur les autorités : « Comment dans ces temps périlleux les autorités doivent prier pour elles-mêmes, et le peuple pour les autorités 1. » Dans ce sermon , Hédion , cédant à la pression du moment,

!Radtspredig. Wie die Oberkeit für sich selbs, und die underthanen für ire Oberkeiten in disser geverlichen sorglichen Zeit zu bitten haben. Beschehen im beysein eines Ersamen Radts und der Bürgerschafft Strassburg, M. D. XXXIIII, 24 Jenners; durch Casparn Hedion, Doctor im Münster daselbst (4 f. in-40).

déclare franchement qu'il est du devoir de l'État de protéger les véritables prédicateurs de l'Évangile, et d'employer des mesures répressives contre les perturbateurs de l’Église.

Le bannissement de Schwenkfeld et des autres enthousiastes, lemprisonnement de Hoffmann, les exécutions de ces révolutionnaires , étaient aux yeux de Hédion des procédés légitimes, non pas à cause des croyances de ces hommes, mais parce que ceux-ci avaient mis en danger l’œuvre de la Réforme et l’ordre social. Le maintien de cet ordre étant principalement confié aux autorités, 1l est de leur devoir de prier d’abord pour elles-mêmes, non-seulement au jour de leur entrée au pouvoir, mais tous les jours, de même que la population, à son tour, doit prier pour les autorilés , non par crainte, mais par amour. Îl leur importe de demander la sagesse et l'intelligence, de travailler à l'établissement de la vraie religion et du véritable culte, de se fier non pas à leurs propres lumières, mais à la grâce de Dieu, sans laquelle elles ne sauraient faire rien qui vaille. — En prêtant serment, le magistrat se rappellera qu'il est chargé de veiller au maintien de la saine doctrine et de l’ordre public. A cet effet, les membres du conseil consulteront la loi et les évangiles, pour savoir comment ils doivent procéder à l’égard des faux prophètes et des schismatiques. Ils aimeront l'Évangile et tous ceux qui pratiquent les commandements du Seigneur.

De tout temps les prédicateurs de Strasbourg ont cherché à développer la moralité des citoyens, et à faire de la ville de Strasbourg une véritable cité de Dieu ; mais tous ces efforts continuels n’ont pas empêché des

esprits malveillants de les calomnier et de dire qu'ils trompent les autorités : heureusement leur conscience est pure et témoigne en faveur de leur innocence. — Que ceux qui prétendent que l'État n’a rien à voir aux questions religieuses se donnent la peine de lire les anciennes chroniques: ils y verront comment l’État, en restant étranger à l’Église, ouvre la porte aux dissidents; tandis que si les autorités surveillent ellesmêmes les intérêts religieux, elles stimulent et excitent aussi les sentiments religieux du peuple : Quales summi civilalis viri, Lalis tota civitas. —— Mais en considération de cette mission, dont les autorités sont chargées, le peuple reconnaîtra qu’il est de son devoir de prier pour elles, selon les prescriptions formelles de l’Écriture. Ces prières sont d’autant plus nécessaires, continue l’orateur, que la lumière de l'Évangile, à peine retirée de dessous le boisseau, est de nouveau exposée aux embüûüches du diable. L'on a rejeté le papisme, mais l’on ne veut pas non plus sérieusement du christianisme: plus de messe ni d'Évangile, partout l’on ne trouve que profanation de la parole de Dieu et sectes dangereuses. Il faut donc prier pour les gouver- nements afin qu'ils s’opposent à ces scandales et qu'ils travaillent à lavancement du règne de Dieu.

Nous voyons par ce sermon que le système généralement adopté dans les Églises des autres États protestants, devail finir par prédominer enfin aussi à Strasbourg, d'autant plus que les réformateurs eux-mêmes, en contradiction avec le principe du protestantisme étaient ses plus zélés partisans. L'Église, qu'un parti exalté et fanatique faillit étouffer, se jeta sans crainte dans les bras du pouvoir séculier. L'expérience des

années suivantes a prouvé qu'elle n’avait pas eu tort et elle a eu plus à se louer du gouvernement laïque que de la direction des théologiens étroits et intolérants qui triomphèrent dans la seconde moitié du seizième siècle.

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