VIT
Hédion lui-même espérait beaucoup plus pour le salut de l'Église, du bon sens des laïques, que des élroitesses systématiques, des passions et des considérations égoistes du clergé. Le mémoire qu’il rédigea en faveur de l'introduction de la réformation en France nous le prouve. Dans ce mémoire adressé à Ulrich Geiger, le chargé d’affaire de la ville de Strasbourg à la cour de France, Hédion déclare franchement que s’il doit être question de réformation, il faut s'adresser au pouvoir civil et aux laïques. — Les rapports diplomatiques de François Le avec les États protestants d'Allemagne sont suffisamment connus; nous nous contenterons de rappeler ici les circonstances qui décidèrent les Strasbourgeois à donner suite aux propositions qu'on leur avait faites aux sujets de la réforme en France. Bucer avait reçu à plusieurs reprises déjà des nouvelles de Jean Sturm sur les progrès de la réformation en France. Établi à Paris, le savant professeur lui avait surtout fait concevoir les plus belles espérances des heureuses dispositions de Marguerite de Valois et des frères du Bellay en faveur de l'Évangile.
Se fiant à ces renseignements, Bucer avait souscrit au mémoire de Mélanchthon , que l’Électeur avait empêché de répondre à une invitation du roi de se rendre
auprès de lui. Bucer avait de même approuvé un autre mémoire remis à l'ambassadeur français et dans lequel le théologien Saxon avait fait des concessions plus larges encore au clergé de France. Le réformateur strasbourgeois n’attendait plus qu’une invitation officielle pour se rendre lui-même à Paris et y organiser l’œuvre de la réforme. Mais Guillaume de Fürstenberg, qui avait alors une certaine influence à la cour de François [# et qui n’aimait pas Bucer, désigna Hédion comme devant accompagner éventuellement Mélanchthon. Hédion, qui craignait de blesser l’amour-propre d’un collègue aussi distingué, voulut que ces négocialions eussent un caractère moins officiel, et envoya provisoirement au docteur Geiger (Chelius) son mémoire en 31 articles sur la manière d'introduire la Réformation en France. Nous ne saurions mieux caractériser les tendances pratiques de Hédion et son aversion pour toutes les discussions oiseuses, son désir de faire de la Réformation non pas un changement de doctrines ou de croyances seulement, mais surtout un changement de la vie et des sentiments, qu’en communiquant son mémoire moins connu que ceux de Bucer et de Mélanchthon : :
4° Pour arriver à une union chrétienne, il faut avant tout prier Dieu de donner aux laïques et aux ecclésiastiques un esprit de charité et de bienveillance.
2° Convoquer préalablement une assemblée nonseulement de savants, prêtres ou théologiens, mais aussi de laïques auxquels la gloire de Dieu, le bien public et la moralité du peuple tiennent réellement à cœur.
3° L'histoire nous apprend que ce n’est point là une innovation , mais que les laïques ont souvent rétabli la
paix de l’Église troublée par les formules dogmatiques des prêtres.
4° Pour arriver à l’unité, le pape, les prêtres et les moines, les rois, les princes et les hommes privés doivent s’en remettre entièrement à Christ.
9° Une fois les docteurs et les prédicateurs d'accord, les autorités et le peuplé instruits par eux dans les œuvres de la piété, se joindraïent à eux pour combattre les sectaires et les schismatiques.
6° Saint Augustin lui-même à écrit des rétractations. Si l’on ne voulait jamais approuver et admettre que ce que l’on sait, la science et les études seraient superflues.
70 Animés de tels sentiments, les membres du prochain synode se feront de mutuelles concessions , sans compromettre la vérité.
8° Prendre l'Évangile comme base de toutes les délibérations, à l'exemple des plus anciens conciles.
9° Les rois et les princes ont tort de craindre l’Évangile: il nous réconcilie avec Dieu, il maintient la paix, il change les tyrans en bons princes, il rend les peuples soumis. La paix et l'union, c’est là le but de toute religion.
40° Ne traiter que les questions qui intéressent la foi et la charité, éviter toutes celles dont Chrysostome a dit: «il faut s’en remettre à Dieu ,» et sur lesquelles il y aura toujours des opinions divergentes.
419 S’il est question, dans le synode, du baptême, de la Cène et de la confession, insister surtout pour que chacun vive d’une manière conforme au but de ces sacrements.
19 Tout dans l’Église doit servir à l'édification:
les sacrements, le chant et la prédication doivent donc se faire dans la langue du peuple.
48° Pour tomber d'accord sur la sainte Cène, s’en tenir, comme les apôtres, à la signification mystique du pain et du vin. Il est toujours dangereux de discuter sur des mystères divins ou de vouloir les définir.
44° Dans ce sacrement, Christ nous donne son vrai corps et son véritable sang, comme nourriture de nos âmes et pour la vie éternelle, afin qu'il soit en nous et nous en lui.
450 La messe dans le sens catholique d’un sacrifice ne saurait être admise ; lui rendre sa signification chrétienne et puis l'appeler messe ou sacrifice , le nom n°y fait rien.
16° Communier sous les deux espèces, d'après les paroles de linstitulion. |
17° Maintenir le culte, mais aboli les abus qui s’y sont glissés ; diminuer le nombre des prêtres et n’admettre que des hommes instruits, probes et honnêtes.
18° La messe des morts est un abus; les indulgences sont une charge imposée au peuple crédule par les moines et les théologiens.
19° Remplacer le culte des saints par l’adoration de Dieu, de Jésus-Christ ét du Saint-Esprit, et faire menüon des saints dans les prières, comme Moïse fail mention d'Abraham.
20° La confession n’est que le simple aveu des péchés devant Dieu, devant l’Église ou devant un frère ; il n'y a rien qui empêche qu'elle ne se fasse surtout devant le prêtre, qui est le mieux qualifié, non pas pour damner, mais pour consoler le pécheur repentant.
21° Si Von veut tomber d'accord sur la justification,
ne pas se disputer sur les mots, retenir le principe et le représenter comme produisant nécessairement les bonnes œuvres.
22° Abandonner à la Sorbonne la question du libre arbitre, du purgatoire et d’autres de même nature.
230 Permettre au synode de discuter librement sur la suprématie du pape.
249, 25°, 26° Les jeûnes et les fêtes sont des questions subordonnées et indifférentes. On n’en doit pas faire une loi pour les consciences.
27° Le mariage des prêtres n’est pas contraire aux anciens tonciles.
28° Les vœux monastiques non perpétuels sont permis, mais les couvents doivent être des écoles et des centres d’études.
29° Employer leurs revenus à l’éducation de la jeunesse.
30° Réformer la vie immorale du clergé.
91° Porter en général toutes les questions sur un terrain pratique; insister sur la vie chrétienne, plutôt que sur des définitions!.
Voilà le résumé trop succincet peut-être de ces thèses devant servir de programme à un colloque préparatoire et préalable. Hédion aurait donc été prêt à faire de nombreuses concessions sur bien des points, pourvu que la Réformation se manifestât aussi dans la vie et dans les mœurs. C’est en cela qu'il se trompait. Les évêques et le reste du clergé catholique s’étaient-ils jamais souciés de la doctrine? Leurs revenus étaient pour eux la chose principale; que leur importait la
lArticuli de reformatione in Gallia instituenda. — Hedio Chelio, 25 août 1534. Mss. des arch du Sémiv. protestant.
doctrine ! Appeler les laïques à se prononcer sur les priviléges du clergé, c'était rendre inutiles toutes les autres concessions. Bucer avait fait preuve de plus de sagacité, en conservant aux évêques leur position, s’ils voulaient réformer leurs dogmes. Malheureusement l'indifférence du roi et les cris du clergé firent échouer toutes ces tentatives de réforme. Imposer l'Évangile, c'était imposer la science et les vertus évangéliques : deux choses également antipathiques aux évêques et aux prêtres, qui préféraient se justifier devant le pape plutôt que devant le tribunal de la conscience.
Pendant une année encore les théologiens strasbourgeois nourrirent l'espoir de pouvoir établir la Réformation en France, et Bucer envia presque à Hédion l'honneur d’avoir été préalablement désigné pour prendre part aux délibérations du synode. La violation du secret, concernant le contenu des mémoires, fut seule capable de leur ouvrir les yeux. Bucer et Mélanchthon eurent beaucoup de peine à se justifier contre les reproches que leur firent les protestants de l'Allemagne et de la Suisse au sujet de leurs concessions. Hédion, dont le mémoire ne fut pas divulgué, se tint pour averti et ferma l'oreille aux promesses fallacieuses du roi très-chrétien, pour consacrer son temps et ses talents à sa propre Église.
Pendant que Bucer et Capiton travaillaient au dehors à l'établissement de la concorde sur la sainte Cène, en faveur de laquelle ils avaient obtenu pour Brenz une lettre de recommandation de la part de
Hédion, ce dernier, chargé de les remplacer dans leurs fonctions ecclésiastiques et académiques, avait aussi reçu la mission de traiter avec les principaux chefs de la secte. Schwenkfeld et Hoffmann devaient ou se convertir ou garder le silence; mais toutes ces conférences n’aboutirent à rien et ne firent que retarder la publication d’un livre dont le synode de 1533 avait déjà reconnu le besoin urgent.
Car bien que la plupart des communautés pussent donner à leurs pasteurs d'excellents témoignages, plusieurs d’entre elles cependant avaient à se plaindre de , l'insuffisance dont leurs prédicateurs faisaient preuve dans leurs sermons. Sous ce rapport, ceux de la ville avaient fait de grands progrès : ils avaient trouvé dans les leçons publiques des principaux réformateurs des indications suffisantes sur la manière d’instruire le peuple, et, sans avoir atteint la perfection, ils étaient cependant à même de donner aux fidèles une nourriture substantielle, conformément à l'Évangile. Mais à la campagne la prédication laissait beaucoup à désirer. Afin de donner aux pasteurs des communautés rurales une compensation, et dans le but de rendre à cette partie du culte toute l'importance que la Réformation lui avait revendiquée dès les premiers jours, Hédion publia, en 1537, des plans de sermons sur une série de textes que les pasteurs devaient traiter dans le courant de l’année. Chaque plan se divise en trois parties,
! Epitome in Evangelia et Epistolas que leguntur in templis per circuitum anni, totius doctrinæ pietatis medullam et nucleum ceu Cornucopie citra cujuspiam morsum in se complectens, in usum Ministrorum Ecclesiæ, per D. Casp. Hedionem, concionatorem Argentoratensem conscripta. Anno M. D. XXXVII.
dont la première est historique, la seconde dogmatique et apologétique, tandis que la troisième fait l’application pratique du texte, selon les besoins de l'époque et des auditeurs. Hédion rédigea cet ouvrage en latin, probablement parce qu'il le destinait à d’autres Églises encore qu'à celles de langue allemande; la dédicace du livre : « Au prince polonais Severinus Bonerus de Balitz,» dont le secrétaire était un ami de Hédion, semble confirmer cette supposition.
Voici, selon Hédion, la tâche du prédicateur évan- gélique: étudier à fond les saintes Écritures, prêcher simplement sans s'arrêter aux questions oiseuses, pousser sérieusement et sans relâche les auditeurs à la piété, éveiller et remuer les consciences , intéresser vivement les esprits aux choses spirituelles. C’est dans le but de rendre cette tâche du prédicateur plus facile et plus efficace, qu'il publia ce petit recueil, qui contribua puissamment au développement de la prédication évangélique en Alsace et dans les pays voisins.
Cette publication fut suivie de la traduction des vingt et une homélies d'Œcolampade sur la première épitre de Jean. Renonçant à leurs contes, les pasteurs devaient trouver dans ces homélies, qui se recommandaient autant par le style que par la richesse et l’application des idées, la vraie méthode pour instruire le peuple dans les vérités de l'Évangile.
Ses travaux littéraires ne l’empêchèrent pas de faire, à cette même époque, un nouvel essai de gagner à la Réformation le margraviat de Bade, où il espérait
©Nous n’avons pu trouver ni la traduction des homélies d'OEcolampade, ni celle des Commentaires dé Luther sur.les Psaumes, qui parut probablement à la même époque.
trouver un appui dans la personne du jeune margrave Albert; malheureusement l'influence toute-puissante du parti catholique fit échouer encore une fois ce projet. À son retour, il eut la consolation de trouver en George de Wurtemberg un prince qui était prêt à accepler ses services pour l'organisation des Églises et des écoles de son comté de Riquewyhr. Erb, que le prince avait nommé pasteur sur la recommandation de. Hédion , fut le véritable réformateur de ce pays ; mais dans toutes ses réformes il ne fit que suivre les instructions de Hédion, qui ne ménagea ni son temps ni sa peine pour lui procurer des pasteurs et des maîtres capables de diriger les Églises et les écoles.
Durant toute cette période, l'activité de Hédion fut réellement extraordinaire, et quand il dit lui-même qu’il ne peut plus suffire à sa tâche, l’on se demande comment 1l osa encore entreprendre une série de travaux littéraires pour lesquels il fallait plus de loisirs que n'en avait un pasteur de la Réforme.
Trois ouvrages , auxquels il travaillait alors à la fois, l’occupèrent pendant l'hiver de 1537. La chronique de l'abbé d'Ursperg, une Synopsis historica rerum gestarum ab anno 1504 usque ad annum 1528, devant faire suite à l’histoire universelle de Sabellicus. Cet ouvrage s’est perdu ou n’a pas paru , comme aussi le troisième : la traduction de l'Unio dissidentium, libellus omnibus unilatis ac pacis amatoribus utilissimus, ex precipuis ecclesiæ chrishanæ doctoribus, per Hermannum Bodium selectus. Ge traité se recommandait assez par son but irénique pour que Hédion jugeàt convenable de le
‘traduire en allemand. Il voulait prouver au peuple que l'Église protestante ne diffère pas tellement des Opi-
nions dogmatiques des anciens pères, que, loin d'être une Église schismatique, elle n’est que l’ancienne Église dégagée des erreurs et des abus qui s’y étaient glissés dans le cours des siècles.
Au commencement de l’année 1539 parut enfin la Chronique du monde, traduite de l'ouvrage latin de Conrad de Lichtenau, abbé d'Ursperg, et suivie d’un appendice de l’histoire, depuis Frédéric IF, 1230 jusqu'en 1587, par Gaspard Hédion!. Il dédia cette histoire à Guillaume, comte de Nassau, comme à un prince désireux de contribuer à la prospérité de la nation allemande et du christianisme, et connu pour sa piété et son attachement au règne de Dieu.
Voici les motifs qui l’ont déterminé à entreprendre cet ouvrage : « Dans le cours de mes études historiques, dit-il, parmi toutes les autres chroniques, celle de l'abbé d'Ursperg, extrait des meilleurs chroniqueurs, tels que : Josèphe, Eusèbe, Orose , Eutrope, Procope, . Witikind et Eginhard , et la plus exacte qui ait été écrite sur l’histoire de la nation allemande, m’a tellement plu que j'ai résolu de la traduire en allemand, en me proposant toutefois de corriger les erreurs que je pourrais y rencontrer.»
Le premier et le quatrième livre de cet ouvrage forment un travail indépendant, tandis que le second et le troisième sont une traduction assez fidèle du latin.
Toute cette chronique a pour but de nous faire voir
! Auserlesene Chronick von Anfang der Welt, aus dem latinischen des Abls von Ursperg, mit einem Anhang von Friedrich IL, 1230 bis 1587, aus Johannes Tritenius und andern bewährten Historikern, durch.
Caspar Hedio in's Deutsche gebracht , zusammengetragen und beschrieben, Strassb. MDXL.
avec quel art Dieu a créé toutes choses, et avec quelle sagesse 11 les gouverne; elle doit nous montrer en outre le salut de l'humanité qui nous a été offert en Christ, les origines et la chute des États , la vraie religion et les faux cultes, les exemples de la grâce et de la colère divines.
Le premier livre traite de la création du monde et de son histoire jusqu’au temps des patriarches; le second, accompagné d’une préface de Mélanchthon sur l'utilité de l’histoire , s'étend de l'époque des patriarches à celle de Charlemagne ; le troisième décrit les événements du second empire d'Occident depuis Charlemagne jusqu’à Frédéric IT; et le quatrième enfin donne l’histoire sommaire de l’Allemagne depuis 1230 jusqu’en 1537.
Hédion est un traducteur tellement fidèle, qu’il ne s’est pas même permis de mettre en doute la fable qui fait venir Pierre à la rencontre de Paul dans son voyage à Rome. Malgré les nombreuses imperfections provenant de l’état d'enfance dans lequel se trouvait encore la science historique, cet ouvrage peut être considéré comme une œuvre patriotique et nationale, bien supérieure aux écrits de Beatus Rhenanus et à l’histoire de Sébastien Franck, que Mélanchthon a jugée avec trop peu d'équité en la qualifiant de libelle. Les traductions de Hédion méritent en général une place très-importante dans la série des ouvrages par lesquels la Réformation a débuté dans le grand mouvement scientifique du seizième siècle ; elles forment, pour ainsi dire, un travail préparatoire aux trésors historiques entassés dans les Centuries de Magdebourg, et occupent encore aujourd’hui, bien qu’elles soient tombées dans l'oubli, une place honorable parmi les histoires dé ce temps.
La Chronique de l'abbé d'Ursperg, augmentée d'un appendice géographique très-détaillé, eut un tel succès à la foire de Francfort, qu'au mois de mars 1543 il en parut une seconde édition. Elle était ornée du portrait de l’auteur, pour la distinguer de l'Histoire des Césars par Cuspinianus, également traduite par Hédion, et que les libraires vendaient sous le titre de la Chronique d’Ursperg. Gette seconde édition fut au fond la même que la première de 1539. Hédion n’y introduisit pas même la correction promise au pasteur morave Érythrée, au sujet de l'Église de Bohème. il y ajouta cependant l’histoire des principaux événements historiques depuis 1537 jusqu’en 1543, et il la dédia avec la même préface à Albert lélecteur de Brandebourg , auquel il avait déjà offert en 1540 sa traduction des Homélies de Jean Chrysostome.
Il venait en effet de terminer cet ouvrage auquel il avait consacré deux années de travail et qui n'avait été retardé que par les soins voués à l’organisation des Églises du margraviat de Bade, de Riquewyhr, et par ses rapports avec le chancelier de l’électeur de Cologne. Au mois de novembre 4539 il écrivait encore à Erb : «Jour et nuit je travaille à la traduction de Chrysostome; l’imprimeur me presse tellement que j'ai à peine le temps de prendre mes repas. Zell est alité depuis trois semaines; Steinlin est dangereusement malade; Bucer est parti; quelques-uns de mes collègues et moi nous sommes surchargés de leçons et de prédications 1.»
Cette traduction des Commentaires de Chrysostome
‘Hedio Erbio, A9 déc. 4539, Mss. À, Basil.
sur les évangiles de Jean et de Matthieu, dont nous avons déjà fait remarquer l'importance et l'utilité pour l'édification du peuple, parut au mois de février de l’année 1541. Elle valut à Hédion un riche présent de la part de l'électeur Albert. Ce prince désira même le charger de l’organisation des Églises de son pays, et lui offrit une position très-avantageuse; mais Hédion, voyant que l’Église de Strasbourg, qui avait perdu quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, avait grand besoin de son ministère, refusa. Cependant, pour lui prouver sa reconnaissance , il lui dédia la seconde édition de la Chronique d'Ursperg et lui adressa de fréquents rapports sur les événements politiques et religieux , qui étaient du plus haut intérêt pour l’électeur et qui n’avaient pas d’observateur plus empressé que Hédion !.
L'’infatigable et modeste prédicateur fit voir pendant les années 1540 et 1541 qu'il tenait à rester fidèle à sa devise. La peste éclata à Strasbourg; il fallut aviser aux moyens de mettre les étudiants à l'abri de ses ravages. Hédion obtint du comte de Fürstenberg l'antorisation de les établir à Gengenbach; et quand la peste vint encore les chasser de cette vallée, Bucer abandonna à Hédion le soin de leur trouver un refuge à Wissembourg.
D'autre part, il dut sacrifier une grande partie de son temps à sa correspondance avec les princes , qui étaient toujours sûrs de trouver auprès de Hédion des renseignements détaillés et authentiques sur les affaires de l'empire. Malgré ces travaux, loin d’aspirer au re-
1 Voy. Voigt, Briefwechsel der berühmtesten Gelehrten, p. 297-335.
pos, il déploie une ardeur toujours nouvelle à répandre les bienfaits et les lumières de l'Évangile; il écrit à son ami Amerbach pour lui demander les œuvres d'Erasme, dont il veut enrichir la bibliothèque du collége des étudiants ; il épie les décisions de la Diète, et il‘fonde de nouvelles espérances sur les dispositions que quelques princes, surtout l'archevêque de Cologne et l’électeur palatin, montrent en faveur de l'Évangile. Il se rend au colloque de Ratisbonne pour défendre les intérêts du comte de Fürstenberg; partout 1l se présente «avec les armes de l'Évangile pour arrêter les traits enflammés des ennemis!» C’est l'Évangile qu'il recommande au nouvel évêque de Strasbourg, Érasme, comte de Limbourg; c’est l'Évangile enfin qui le soutient quand il pleure au lit de mort de ses deux enfants que la peste lui enleva; c’est l'Évangile encore dans lequel il trouve des consolations pour ses amis, pour son Église et pour lui-même, quand il apprend la mort de Capiton, leur père à tous.
Lui-même, succombant à la fatigue, fut obligé de se faire remplacer par Jean Wurm, qu’il venait d’installer à Gengenbach. Heureusement sa maladie ne fut pas longue, et quand Bucer, qui ne pouvait suffire seul aux travaux d'organisation dans l’archevêché de Cologne, demanda que Hédion lui füt adjoint, ce dernier avait déjà pris toutes ses mesures pour faciliter son départ et rendre son absence moins sensible à l’Église de Strasbourg.
{ Hedio Bonif. Amerbachio, 22 sept. 1540. Mss. Arch. Basil,
De-tous les prélats allemands, le seul qui se prononça ouvertement en faveur de la Réformation, ce fut Hermann de Wied, l’archevêque-électeur de Cologne. Dès l’année 1541 il s'était entretenu avec Bucer sur des projets de réforme qui &vaient obtenu l’assentiment de la noblesse et de la bourgeoisie d’une grande partie de son pays. L'un de ses conseillers lui avait présenté un tableau des réformes à introduire ; mais, comme cette réforme lui parut trop superficielle, 1] préféra en charger Bucer et Mélanchthon, qu'il fit venir à Bonn au moins de janvier 1542. Bucer lui ayant recommandé Hédion , dont l'archevêque avait appris à connaître l’habileté dans des entreprises de ce genre, il s’adressa au magistrat de Strasbourg, le priant de lui céder pour quelque temps le prédicateur de la cathédrale. Mais le magistrat ne pouvait pas permettre que l'Église de Strasbourg fût complétement abandonnée. Hédion , depuis la mort de Capiton, était à la tête des affaires ecclésiastiques et suppléait par son activité au manque de pasteurs que Bucer déplore amèrement dans une lettre à Blaurer: «Vous parlez d’abondance de prédicateurs. Triste abondance! Nous n’avons plus que Lenglin et Hédion; encore ce dernier est-il maladif. »
De retour cependant d’un voyage à Molsheim, où l'avait appelé l’évêque de Strasbourg, Hédion obtint un congé de quelques semaines. Il alla rejoindre Bucer et rédigea avec lui une liturgie destinée aux Églises réformées de l’archevêché de Cologne; elle est calquée
sur celle qui était alors en usage à Strasbourg. La même liturgie fut introduite deux ans après par Bucer et par Hédion dans les Églises du comté de Hanau- Lichtenberg.
L’électeur croyait avoir triomphé de tous les obstacles ; une assemblée générale des chevaliers et de la noblesse, convoquée à Bonn, le 23 juillet, sous le charme d’un sermon prononcé dans cette solennité par Hédion , avait sanctionné toutes les mnovations , quand l’empereur, avec son armée, vint détruire l’œuvre des théologiens de Strasbourg. Il somma l'électeur de renvoyer les trois réformateurs dont il ne pouvait approuver les doctrines. Mélanchthon partit Immédiatement , tandis que Bucer et Hédion , malgré les dangers auxquels ils s’exposaient, consentirent à différer leur: départ. Hédion, justement indigné de l'attitude de Charles V vis-à-vis de l'électeur, et surtout de lopposition du clergé de Cologne, se plaint amèrement de la violence brutale faite au pieux vieillard : « Nous déclarons franchement ce que nous pensons de cette conduite de l’empereur, et nous savons que nous en sommes redevables aux théologiens ou plutôt aux parasites de Cologne , pour qui l'Evangile répand une odeur de cadavre. Mais ceux qui veulent se soumettre à-la volonté de Dieu, ceux-là reconnaîtront si notre doctrine vient de Dieu, ou si elle vient des hommes.» L'empereur insista sur le renvoi des théologiens strasbourgeois. Bucer prit congé de l'électeur, que Hédion accompagna encore à Bingen , où 1l le quitta le 26 août de l’année 4543 , pour assister à une dernière conférence avec Bruckner, chancelier de l'électeur, à Coblenz.
À peine de retour à Swasbourg, il visita les églises
de la vallée de la Kinzig, et s’occupa alors sérieusement d'un projet dont le succès a le plus puissamment contribué aux progrès de l’Église protestante en Alsace: nous voulons parler de la fondation du collége de Saint- Guillaume,
Depuis de longues années, les pasteurs de Strasbourg , Hédion à leur tête, songeaient aux moyens de satisfaire aux demandes de pasteurs qu’on leur adressait de toute part. La plupart des moines qui consentaient à quitter les ordres, n'étaient pas capables de remplir dignement les fonctions ecclésiastiques. I fallait des hommes assez versés dans les saintes Écritures pour pouvoir les prêcher au peuple et tenir tête aux adversaires. De bonnes écoles étaient donc une chose indispensable. Aussi, dès les premiers temps, Bucer, Capiton , Hédion et leurs collègues, reconnaissant ce besoin , avaient-1s ouvert des leçons publiques, qui attirèrent bientôt une foule d’écoliers. Mais le nombre de ceux qui se vouaient au service était très-pelit, surtout quand ils sortaient de familles riches. Tous les réformateurs sont unanimes à se plaindre du petit nombre de ceux qui se destinent à la carrière pastorale, parce qu’alors déjà elle n’était rien moins que lucrative et hérissée de difficultés. Dès les premières années de l'établissement de la Réforme, des villes allemandes, comme Memmingen, Lindau, Constance, avaient consenti à créer des bourses pour entretenir leurs élèves respectifs à l’école de Strasbourg, et le magistrat de la ville eut soin de loger ces étudiants, qui devaient suivre les leçons publiques, dans une partie des bâtiments du couvent des Dominicains, et de les placer sous la surveillance d’un personnage lettré nommé ad
hoc. Mais cette institution ne profitait guère qu'aux villes étrangères, et ne remédiait nullement au manque de sujets aptes au saint ministère, car il y avait bon nombre qui s’y préparaient pour d’autres carrières savantes.
Il fallait trouver des voies et moyens pour encourager les classes moyennes à destiner les enfants doués des talents nécessaires à la carrière ecclésiastique. Car de tout côté on s’adressait à l’Église de Strasbourg pour lui demander des pasteurs, et souvent elle en manquait elle-même !. Bucer et Hédion songeaient depuis longtemps à l'établissement d’une espèce de pensionnat gratuit pour l'entretien et l’instruction de jeunes gens pauvres et intelligents (die quite Ingenia hülten), afin de les élever et former au saint ministère. Mais il fallait un local convenable et gratuit aussi, ainsi que des ressources pour faire face aux dépenses nécessaires. En 1543, Hédion crut trouver la place qu'il lui fallait dans les bâtiments du couvent de Saint- Guillaume, dont la ville venait d’hériter par la mort du dernier prieur. [l s’adréssa aussitôt au magistrat avec la prière de céder au Christ, dans la personne des étudiants indigents, le local dudit couvent. Ces bâtiments donc furent affectés par le magistrat à l’entretien et à l'éducation de la jeunesse protestante. Hédion obtint en outre la permission de procéder à l'examen de vingt-quatre élèves, dont la moitié appartenait à des familles strasbourgeoises. Les dames des premières familles de la République, entre autres Amélie Meyer,
1 En 1542, le comté de Zweibrücken en demandait 6; le comté de Fürstenberg 2 ; Erb en demandait autant pour Riquewibr. — Hedio Erbio, 19 déc. 1542. Mss. A. Basil.
femme de Conrad,membre du conseil des XV, la femme de Hédion et Catherine Zell s'occupèrent de l’ameublement des cellules. La charité publique de la bourgeoisie se montra tellement empressée, que le 44 janvier déjà de l’année 1544 eut lieu l'installation définitive de vingt et un élèves, placés sous la surveillance de l’économe et plus tard (24 juin 1544) sous celle du diacre Christophe Sœll.
Cette institution fut placée sous le patronage du magistrat et sous la direction générale de Hédion, le véritable fondateur de cet établissement, qui a entretenu depuis des milliers de jeunes gens, futurs ministres , et auquel les Églises reconnaissantes de l’Alsace ont témoigné, depuis plus de trois siècles, le plus vif intérêt! Nous regrettons que l'étendue de notre travail ne nous permetle pas d'entrer dans de plus amples détails sur la fondation et les premiers règlements de cette institution , à laquelle nous devons aussi notre part de gratitude.
Pendant que Hédion travaillait ainsi à assurer aux Églises de l'Alsace et de l'étranger des serviteurs dévoués et instruits, les demandes que lui adressait Philippe, comte de Hanau-Lichtenberg , lui firent comprendre que, tout en songeant à l'avenir, il ne devait pas oublier les besoins du moment. Plusieurs villages de ce comté réclamaient des pasteurs ; les communautés n'étaient pas encore constituées; Bucer et Hédion envoyèrent au comte la liturgie qu'ils avaient faite pour
1 Wie das Collegium der armen Knaben im Wilhelmer Closter zu Strassburg ward angefangen , ex autographo Hedionis, 1544. Mss. da Sémin. prot. — Voy. Rœhrich, Mittheilungen aus der Geschichte der
evang. Kirche des Elsasses , 1. Il, p. 41 et suiv.
l’archevêché de Cologne ; elle devait en attendant remplacer la messe que Groscher, le prédicateur du comte, avait fait abolir; trois pasteurs suivirent, dont l’un, Christophe Sœll, eut à desservir trois paroisses, Bouxwiller, Kirrwiller et Pfaffenhoffen. L'année suivante, Hédion fut assez heureux de pouvoir donner à cette dernière commune son premier pasteur régulier, Pantaléon Blasius. I Pavait d’abord recommandé au comte par une lettre dans laquelle il lui rappelle les services qu'il rend depuis vingt ans à son parent, le comte de Fürstenberg, et qu’il est prêt à lui rendre aussi dans ses États. Bucer et Hédion eurent la satisfaction de voir et d'entendre, dans leurs entretiens personnels avec ce seigneur, que leur œuvre prospérait, et l’état florissant dans lequel se trouvent encore aujourd'hui les Églises de cette contrée, prouve qu’ils n'avaient pas travaillé en vain !.
Malheureusement il n’en fut pas de même dans le diocèse de Cologne, où le peuple, intimidé par les mpériaux, revint promptement aux anciennes cérémonies , tandis que le prélat eut le courage de déclarer au chapitre de sa métropole « qu'il ne renoncerait en aucune manière à ses projets, dont dépendait le salut d'un grand nombre de fidèles; qu'il avait rétribué de sa bourse les douze ou quinze prédicateurs évangéliques, et que s’il devait perdre sa dignité et son aulorité, Dieu en déciderait ; peu lui importait, du reste,
© Voy. Rœhtich, Méttheilungen, LH, p. 71.
de mourir comme il était né avec le simple ütre de comte de Wied.»
Les théologiens de Strasbourg reconnurent ce qu'il y avait de généreux et d’héroïque dans cette conduite, dans cette confession vraiment évangélique du vieillard en face des dangers qu’il courait. Hédion , en particuher, pour lui donner un témoignage de son estime et de son attachement, mais en même temps pour défendre la Réforme qu’il avait essayé d’introduire dans l'électorat, lui dédia la seconde édition de son Histoire ecclésiastique.
Get ouvrage l’avait occupé durant l’hiver de l’année 1544. Et «afin de faciliter au lecteur son jugement sur la tyrannie des papes contre les empereurs, sur leurs décrets concernant la justification, le célibat des prêtres et la sainte Cène,» Hédion l'avait continué Jjusqu'à l'an 1548 dans un appendice qui comprend douze livres. Il appuie dans le second livre sur la lettre du pape Léon, autorisant l’empereur à convoquer un concile; dans le quatrième il fait l'éloge des ouvrages et des épitres de Grégoire-le-Grand ; il raconte l’origine de la secte de Mahomet et « de ses descendants, les Turcs.» Le sixième livre doit prouver aux laïques qu'ils ont le droit de présider les conciles ; dans le neuvième nous trouvons un récit détaillé de la querelle des investitures et de l’humiliation de l’empereur, et de plus une réfutation du célibat des prêtres ; le douzième enfin résume les principales questions religieuses débattues dans les différents colloques et dans les Diètes de l’empire.
* Chronicon germanieum , d. h. wahrhaftige Beschreibung aller alten christlichen Kirchen. Strassb, 1545,
La préface justifie la Réformation tentée par l’archevêque dans ses États, «cette Réformation étant conforme aux déclarations de l'Évangile et l’histoire prouvant suffisamment que personne n’est tenu de s'arrêter aux objections des ecclésiastiques qui ont trahi leurs troupeaux. Les décrets mêmes du pape n’ont aucune valeur, parce qu'il n’est qu'un simple évêque et qu'il n’a pas le droit de prescrire quoi que ce soit aux autres évêques.»
Par cet ouvrage, Hédion, de simple traducteur s'éleva au rang d’un historien scientifique et pratique, aussi consciencieux dans ses recherches, qu'impartial dans son exposé.
Quelques lignes, que nous avons trouvées dans une instruction donnée par Hédion à un aumônier protestant de l’expédition contre les Turcs, nous montrent quel intérêt il portait aux anciens documents. « Quant à l’histoire de cette guerre, y est-il dit, laumônier sera tenu de consigner dans un journal tous les événements importants, et si le Dieu des armées protége nos troupes, l’aumônier profitera de nos succès pour visiter les anciennes bibliothèques de la Hongrie, de la Thrace, de la Grèce et surtout de Constantinople. Il aura soin de veiller à la conservation des livres précieux que les soldats, dans leur ignorance, voudraient détruire!.»
Bien que l’élément apologétique et polémique y prédomine, cette «Chronique ou description véritable de toutes les anciennes Églises chrétiennes » n’en est
‘instructio pro Casp. Steinbach, ministro verbi ad expeditionem Turcicam , 1542, Mss. du Sém, prot, Ex autogragho Hedionis.
pas moins un excellent travail qu’un auteur anonyme ! du dix-septième siècle a jugé digne de compléter par l'addition d’un quatrième livre, jusqu’à l’année 1607.
À cette époque glorieuse, dont l'esprit tendait moins à l’histoire qu’à l’action, le nom de Hédion était néanmoins partout cité comme celui d’un historien célèbre. Cette réputation est pleinement justifiée par la peine qu'il s’est donnée à répandre et à populariser les sciences historiques , surtout parmi la classe instruite de la bourgeoisie et du peuple. Il est à regretter seulement qu'il nait pas publié d'ouvrage historique pour la jeunesse des écoles; toutefois la voie était ouverte, le peuple était initié aux vérités profondes et salutaires de l’histoire , et l'intérêt qu’on porte de nos jours à l’insiruction du peuple au moyen des bibliothèques populaires, prouve que Hédion avait saisi toute l'importance de ces lectures sérieuses et leur influence moralisante sur les esprits.
Cette manière d’apprécier l’histoire d’après son but pratique et par son application aux circonstances et aux besoins des lecteurs, Hédion l’expose clairement dans la préface à la vie des papes, par Platina, qu'il traduisit dans le courant de l’année 1545 ?.
Dans son dernier voyage à Ettlingen, Hédion s'était rendu à Heidelberg sur l'invitation de l’électeur Othon Henri, déposé par son oncle Frédéric IT, afin de s’entendre avec lui sur l'acquisition des livres nécessaires.
1 Peut-être Beuther, le traducteur et continuateur de l’histoire de Jean Sleidan. É
© Bapt. Platinæ Historia von der Päpst und Kaiser Leben, von Petro und Tiberio an bis auf Carolum V et Paulum Il, des Jahres 1546 continuirt u. zusammengetragen von C. Hedio. Strassb. 4546, fol.
à une grande bibliothèque. À son retour, Hédion lui envoya une liste des meilleurs ouvrages grecs , latins et hébreux même. Il insista aussi sur la fondation d’une bibliothèque allemande et fut le premier promoteur des bibliothèques populaires qui soit venu à notre connaissance. «Il serait bon d’avoir à côté d’une bibliothèque latine et grecque une collection de livres allemands qu'on mettrait à la disposition des jeunes gens et des ouvriers le dimanche et les jours de fête; ce serait un moyen pour eux de consacrer à leur instruction et au salut de leurs âmes le temps qu'ils perdent autrement dans les auberges et dans les maisons de jeu. Voilà dans quelle intention j'ai traduit durant vingt-deux ans une série d'ouvrages que je mets à votre disposition, ainsi que cette dernière traduction de l’Histoire des papes et des empereurs, par Platina de Grémone, que je viens de terminer. J'ai continué cet ouvrage jusqu’à notre époque, persuadé qu’elle exige tout particulièrement la publication d’un livre destiné à sauver l’honneur de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.» Hédion compléta l’histoire de Platina par la vie des papes des soixante-quinze dernières années. Il y ajouta de plus l’oraison funèbre, prononcée par Mélanchthon sur la tombe du plus grand des réformateurs, «afin de faire connaître aux lecteurs allemands quels services éclatants Dieu avait rendus à son Église par l'organe * de Martin Luther.» Toute cette partie, ajoutée par Hédion, est exempte de ces sorties de polémique violente auxquelles on se serait attendu dans une histoire de ce genre. Les jugements que l'auteur porte sur les hommes et les choses, sont loin, sans doute, d’être favorables à l’Église catholique, mais ils n’en sont pas
moins conformes à la vérité et lémoignent d’un espril qui à compris que la sincérité et la bonne foi sont les premiers devoirs de l'historien. :
Hédion continua ses relations avec Othon Henri, en lui envoyant la même année un écrit de condoléance d'un caractère plus religieux que scientifique. Sous le titre de Consolation (Trostschrift) et sous forme de conseils tirés du traité De patientia de saint Augustin, et adressés « à des personnes nobles que Dieu a visitées de sa grâce, mais que poursuit le malheur, » il exhorte le prince à supporter courageusement la perte de ses États. Trois passages des saintes Écritures, Job XXI, Jérémie XII et Psaumes LXXIIT, lui servent de textes à expliquer le bonheur apparent des méchants et le malheur des bons, en même temps qu'ils lui fournissent la matière de véritables consolations.
La véritable consolation découle de la foi en la Providence ; cette foi engendre la patience, qui est obéissance par amour de Dieu, la patience chrétienne, et non la patience philosophique ou l'indifférence des stoïciens, qui ne se base que sur de vaines démonstrations de la raison ou sur des motifs mondains. Elle découle, d'autre part, des exemples de la Bible, qui nous montre que, dès les premiers temps, l'épreuve était la compagne de la piété ; les premières paroles. du discours sur la montagne sont à elles seules une source abondante de consolations , parce que nous y voyons que ce sont les malheureux et les persécutés qui sont appelés les bénis du Seigneur. Gette vertu, la patience des saints, c’est-à-dire des chrétiens, se ma-
1 Trostschrift an Pfalzgrafen Ott Heinrich. Strassb, 1546.
tape)
nifeste dans le courage et la résignation (Ueberwindung des Umvillens) , dans la soumission à la volonté divine, parce que le malheur n’est pas un effet de la colère divine, mais bien un effet de sa grâce; elle se manifeste enfin dans l'espérance. Mais elle ne s’acquiert et elle ne se conserve que par Îa prière, par un usage fréquent des sacrements, dans lesquels le Seigneur nous communique sa grâce, en nous recevant dans sa communion.
Les dernières pages appliquent ces motifs de patience et de résignation à la position particulière du prince, qui aurait pu recourir à des moyens violents pour rentrer en possession de ses droits et de sa dignité, d’autant plus qu'il avait pour lui les vœux du peuple, qui laffectionnait à cause de ses tendances réformatrices. Mais aux personnes que les vexations des leurs pourraient entraîner à des mesures extrêmes, il est bon de rappeler ces paroles : «A moi la vengeance, je ferai justice ; ayez patience , c’est moi qui récompenserai. » L’électeur tint compte de ces avis, et attendit avec résignation, dans ses possessions de Neubourg, que la mort de son oncle le réintégrât dans ses droits. Mais bientôt cet écrit de consolation devait être pour Hédion lui-même une source de patience et de courage au milieu des malheurs qui vinrent fondre sur les États protestants de PAllemagne à la suite de la bataille de Mühlberg.
L'empereur , vainqueur en Îtalie, avait réuni ses troupes en Allemagne, et menaçait l’Église protestante d'une ruine que Punion des princes aurait seule pu
conjurer. Hélas ! cette union n'existait pas, et la division des chefs rendit à l’empereur la victoire facile. Dans toutes ses lettres intimes à Erb, Hédion déplore ces discordes. « Prions Dieu qu’il leur envoie un esprit de concorde et d'amour, afin que les désastres de la guerre fassent place à une union durable. Si les princes refusent de sauver l’Église, la tâche en revient aux pasteurs, dont tous les efforts doivent tendre à affermir les chrétiens dans la foi.» — Tout ce que les États protestants avaient à craindre de l’empereur, se réalisa. Après leur avoir laissé quelques moments de répit, il publia par une loi impériale l’édit de religion, rétablissant, jusqu’à la décision définitive du concile, le culte et la hiérarchie catholiques, ainsi que les doctrines fondamentales de cette Église. Le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces furent les seules concessions que cet édit, connu sous le nom d’Intérim!, accordât en attendant aux protestants. Toutes les Églises durent se soumettre à cette loi. La bourgeoisie de Strasbourg seule résistait encore. Mais, se voyant menacé par l’empereur et cédant aux instances timorées du parti épiscopal, le magistrat accepta les propositions de l’évêque, et congédia les prédicateurs qui ne voulaient pas reconnaître l’Intérim.
! Hédion l’interprétait par l’anagramme suivant: Papa loquitur ‘Ihr \ Narichten Teuischen Caspar Hedio | Euer ect.
Reich | Ist
| : } \ Mein /
Hédion pensa qu'en ces jours de désolation il fallait imiter le roseau , et plier sans rompre. Plus souple que ses collègues , et plus politique peut-être pour la conservation de la Réforme, il reconnut l'intérim, sans approuver, par amour pour son Église, qu'il voyait déjà assez affligée par le départ de Bucer et de Fagius.
Les négociations avec l’évêque amenèrent d’ailleurs un résultat assez favorable aux protestants : on leur laissa quatre églises, dans lesquelles les pasteurs étaient libres de prêcher ce dont le magistrat pouvait répondre devant Dieu et devant l’empereur. Hédion obtint même l'autorisation de continuer ses prédications dans la cathédrale, à condition toutefois qu'il n'attaquerait pas l’Intérim. Mais comme cette condition renfermait celle de ne prêcher qu'en aube, Hédion s’y opposa formellement. «J'ai prêché souvent, il est vrai, en aube à Bâle, à Mayence et même à Strasbourg, et j'ai été le dernier à la mettre de côté ; mais aujourd’hui je ne la mettrai plus à aucune condition. Je tiens l'aube pour chose indifférente, mais je ne veux scandaliser personne, ce qui arriverait infailiblement si je ne m'en revêtais; car on croirait que j'accepte l’Intérim, et que je trahis la vérité.» Le magistrat supplia l’évêque de faire une exception en faveur d’un des plus anciens de ses prédicateurs; mais l’évêque ayant insisté et ayant menacé la ville de rompre toutes les négociations avec elle, si Hédion ne voulait se soumettre, ce dernier préféra renoncer à la chaire du chapitre de la cathédrale pour continuer ses prédications dans l’église des frères prêcheurs 1.
"I y tint son premier sermon le 9 février 4550.
Bucer et Fagins étaient partis ponr l'Angleterre : Zell (mort le 10 janvier 1548) n'avait plus vu toutes ces calamités; de tous ses anciens réformateurs et prédicateurs Strasbourg ne garda que Hédion. Le magistrat le mit à la tête du convent ecclésiastique, en chargeant Jean Marbach des négociations avec les théologiens étrangers. Ce jeune et savant théologien, qui devint le chef d’une réaction luthérienne dans l'Église de Strasbourg, fut pour Hédion un ami et un aide dévoué. Hédion se rendit, malgré ses infirmités, encore en 1551 à Dornstett, où une assemblée de théologiens protestants, présidée par Brenz, procéda à la révision de la Confession d’Augsbourg, qu’on voulait présenter au concile de Trente. — Quoique affaibli par l’âge, il remplit avec fidélité la mission difficile qu’il avait reçue de veiller aux intérêts de cette chère Église, dont il avait été un des fondateurs, et de lui conserver pure et intacte la vérité qu’il lui avait prêchée pendant plus de trente ans. Bien souvent il dut songer avec tristesse aux jours passés, à son abandon ; bien souvent une larme brilla dans ses yeux quand il songeait à tant d’églises dépouillées de leurs pasteurs par la persécution impériale, à ses infortunés frères, à ses amis exilés qu'il ne devait plus revoir. Mais le sentiment du devoir le ranima , le besoin de montrer à la jeune génération et aux âmes timides ce que peut, dans des temps aussi difficiles, une piété profonde et une conviction sincère, lui rendit de nouvelles forces. Enfin, le 17 octobre1559, deux mois après que le traité de Passau avait commencé à ranimer ses espérances en un meilleur avenir des Églises protestantes d'Allemagne, la peste vint mettre un terme à une carrière aussi modeste qu’elle avait été
laborieuse et utile aux églises et aux écoles de Strasbourg, dont Hédion fut l’un des fondateurs et des ornements pendant près de trente ans. Peu de temps avant sa mort 1} avait écrit sur une feuille détachée : «Dieu m'a laissé vivre par sa seule grâce et sans que jy fusse pour quelque chose jusqu’à ce jour ; 1] m'a donné son fils bien-aimé , en qui j'ai un gage de la vie éternelle. Va donc en paix, mon âme; Lu as un père et sauveur fidèle qui te recevra dans ses bras.» — Brenz, à la nouvelle de cette mort, écrit à un de ses amis: «L'Église de Strashourg vient de faire une perte irréparable dans la personne de Hédion, un excellent homme et l’un de nos meilleurs amis.» Mélanchthon aussi, qui avait appris à le connaître et à apprécier mieux qu'au colloque de Marbourg, fait son plus bel éloge en disant «qu’il sera difficile de trouver un successeur qui lui ressemble.» — Quant à nous, nous croyons que c’est à Hédion que s'adressent les paroles du Maître: «Cela va bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de chose, je Vétablirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton Seigneur. »
Si nous comparons Hédion aux deux autres réformateurs de Strasbourg, à Bucer et à Capiton, nous ne lui trouvons pas, il est vrai, ni la fécondité et la sagacité dialectique et spéculative, la science variée et productive, l’activité et le talent théologique du premier, ni la profondeur scientifique, religieuse et mystique du second. C’est plutôt un esprit pratique, positif, net, clair et laborieux, qui habet suam mensuram , comme Bucer l’a très-bien caractérisé. Mais aux grandes époques de la régénéralion des peuples par les éternelles vérités,
les hommes pratiques et de second ordre, éclipsés par l'initiative hardie et l’action prodigicuse et grandiose des auteurs du mouvement, acquièrent souvent des titres à la reconnaissance de la postérité, qui, pour être plus cachés et moins appréciés, fen sont pas moins réels. Les premiers défrichent le terrain et jettent la semence à pleines mains; les autres arrosent et prennent soin que cette semence germe, pousse et prospère. Parmi ces derniers, Hédion était un des plus distingués et des mieux qualifiés, et si la Réforme a jeté des racines aussi profondes dans le cœur du peuple de la république de Strasbourg, c’était en grande partie à la prédication de Zell et de Hédion qu’on le devait, ainsi qu’au soin tout particulier que ce dernier avait voué aux institutions destinées à conserver et à transmettre les vérités et les libertés acquises aux générations futures. Sans avoir la verve dialectique et la puissance de raisonnement de Bucer, la prédication du successeur de Geiler dans la chaire de la cathédrale était si populaire et si nourrie à la fois que grands et petits aimaient à l'entendre. La clarté de sa diction et les nombreux exemples et autorités que sa riche érudition historique lui fournisseit à l'appui des vérités qu’il exposait, donnaient un charme particulier’ à ses dis- Cours !.
Comme historien, il a été éclipsé, avec beaucoup d’autres de ses contemporains, par le célèbre secrétaire de la république, Jean Sleidan. Mais par ses nombreuses traductions et continuations d’historiens anciens et modernes il a répandu dans les masses le
1 Voy, Jo. Sturmii Epistola de morte Erasmi, Episc. Argent.
goût des connaissances historiques, d’une lecture utile et agréable à la fois, un riche fond de cette instruction solide et pratique qui éclaire l'esprit et forme le jugement et le caractère. Pendant plusieurs générations, l’une et l’autré Chronique de Hédion formaient , à côté des saintes Écritures, du livre de cantiques et du catéchisme, une partie intégrante de la bibliothèque de famille des bonnes maisons protestantes. De plus, Hédion a été, avec ses collègues, un des promoteurs et des organisateurs les plus zélés d’une bonne instruction primaire, et c'est principalement à sa vigilante surveillance que les écoles de Strasbourg durent leur état florissant. Il fut pour elles ce que Jean Sturm fut pour l'instruction secondaire et savante dans la cité. La part active qu'il prit à l’organisation de la grande aumônerie de Saint-Marc lui valut la reconnaissance des pauvres et du magistrat, et l'Église protestante d'Alsace n’oubliera jamais qu’une des institutions les plus indispensables pour son existence, le collége ou internat de Saint-Guillaume, est son œuvre. Il était le dernier représentant de cet esprit large et conciliant, pieux, savant et pratique à la fois, qui caractérisait la Réforme à Strasbourg pendant la première moitié du seizième siècle.
Nous terminons 101 cet essai, heureux si, aux yeux de nos lecteurs, nous ne sommes pas resté trop audessous de notre tâche, et si notre travail peut leur inspirer la même sympathie que nous avons éprouvée nous-même pour ce réformateur, à la lecture de ses lettres et de ses ouvrages.
I. Le protestantisme fait dépendre les rapports entre l’individu et l’Église de ses rapports avec Christ; le catholicisme fait dépendre les rapports de l'individu avec Christ de ses rapports avec l’Église.
(Schleiermacher.)
IL. Le caractère conservateur de la réformation de Luther provient de la prédominance du sentiment sur la raison ; le radicalisme des réformateurs suisses s’explique par la prédominance de la raison sur le sentiment.
III. Imposer les livres symboliques comme #orma credendorum , c’est rétablir l’autorité dogmatique de l'Église, c’est donc revenir au catholicisme.
IV. Toute tentative de ramener en tout et partout l'Église à l’état des temps apostoliques, méconnaît la loi du progrès qui préside au développement de l'humanité.
V. Le passage 2 Tim. IT, 16 n’est pas une preuve de l'inspiration.
VI. Une étude consciencieuse et une saine critique du Nouveau Testament est la meilleure réfutation du dogme de l'inspiration.
VIL. Le principe formel du protestantisme ne tombe pas avec la négation de l’inspiration.
VIII. L'auteur du quatrième évangile n’est pas le même que celui de l’Apocalypse.
Vu par le Président de la soutenance.
Strasbourg, le 16 juin 1864.