INTRODUCTION
A la même époque y dans le même laps de temps, qui vil la France rompre violemment avec le passé, bouleverser de fond en comblé son édifice social , et se dominer de nouvelles f ustitutions et de nouvelles lois , TÂIlemagne opérait sa révolution scientifique. Le sensualisme grossier de Locke et de Coudillac , le formalisme métaphysique de Wolf, étaient renversés par h critique de la raison pure, et une nouvelle ère commençait pour la philosophie.
Ge qui se passe dans le domaine des faits est visible pour tout le monde , et présente un intérêt immédiat ; le travail de la pensée, au cofrtraire, ressemblé au travail du mineur; pour le connaître et Tàpprécier , il faut consentir à descendre dans Tes entraillés de la terre, il faut du temps et de la réflexion. Or, à Tëpoqué où s opérait la crise phflosophiquè en Allemagne, ta F'rance était préoccupée de trop graves intérêts , pour pouvoir la suivre dans ses développements , e( en apprécier ïeis résultats. Mafs, dés que Tliorizon politique se fut écïairci,
et que tes loisirs de la paix earent ramené la culture (les sciences et des arts , ta philosopliic allemande ne fut point oubliée ^ et Ton étudia avec ardeur les ouvrages de Kant , celui qui > le premier, avait levéTétendard de la liberté scientifique. L'Idéalisme subjectif qu\ fesaità Tempirisme une si large part, et qui, dans ses résultats, se confondait avec la philosophie écossaise déjà popularisée en France, n'était pas en opposition assez tranchée avec la direction générale des esprits , pour produire une bien vive sensation. F^ Critique de lu raison pure ne trouva ni des admirateurs enthousiastes , ni des adversaires acharnés; on loua Fesprit méthodique du philosophe de Kœnigsberg , en faveur de son génie d'observation ; on lui pardonna ce qu*on appelait ses boutades idéalistes , et dés-lors la doctrine de Kant fit , avec celle de Reid et de Dugald-Stewart , le fond de renseignement philosophique en France. Les choses restèrent dans cet état pendant un bon nombre d'années, et Ton paraissait ne pas se douter le moins du monde, que Kant eût trouvé de dignes émules dans la route qu'il avait tracée , lorsque les leçons et les livres de M. Cousin appelèrent l'attention sur cette dernière période de la philosophie allemande qui renferme des noms si illustres. Depuis ce temps, et jusqu'à ce jour, la philosophie d'outre-Rhin a été l'objet des jugements les plus contradictoires. Tantôt c'est la science la plus profonde et la plus complète, le dernier mot sur Dieu, la nature
eirbommc; tantôt ce sont des rêveries creuses , des ténèbres palpables. Les philosophes allemands sont arrivés à la découverte du grand-ceuvre philosophique, ou bien ce sont des fous, d'ailleurs très bien intentionnés et très respectables » qui ont le malheur de ne pas se comprendre euvmémes , et croient naïvement pouvoir créer le monde avec des formules vides de sens. Ces opinions si divergentes. n*ont rien qui doive étonner» car, pour juger sainement, la première condition €st d'avoir en main les pièces du procès; or, il faut bien Favouer, pour le grand nombre, qui ne peut lire dans le texte, je ne dirai pas les écrivains, mais les philosophes de TAUemagne, ces pièces du procès manquent complètement ou à-pcu-près. Cependant Tenthousiasme qui règne de nos jours pour la littérature et la philosophie d'outre-Rhin , ne doit pas disparaître conune une ivresse passagèfe et sans avoir porté ses fruits. 11 est temps , ou jamais , de faire pour la dernière période idéaliste de la philosophie allemande , ce qui a été accompli avec tant de talent et de dévouement pour le Kantianisme. Sans rien préjuger sur la vérité , la valeur absolue de ces derniers systèmes, on pourrait appliquer à la France et à l'Allemagne ce que Schelling dit de rOricnt et de FOccident : a partout où deux pôles opposés se touchent, il jaillit une lumière nouvelle. » L'empirisme, le réel de la philosophie française en contact avec l'idéal de la philosophie allemande,
doil donner néeessaîrcment uu résnUat plus élevé qae (oui ce qu'on peal aUendre de chacune de ces philosophies isolément prises.
Hégcl est à la fois TArislote ei le Produs des temps modernes. Comme Arislote , il s'est snrtoat occupé de la méthode, et a laissé dans ses écrits une encyclopédie complète de la science humaine; comme Proclus» il a réuni et fondu dans son système les principes des philosopbies antérieures. L'influence que Hegel a exercée sur TAllemagne a été immense. Toutes les sphères de la connaissance > la jurisprudence surtout » ont reçu de sa doctrine une impulsion nouvelle, et les InteiUfenees d'élite qui, pendant les treize ans qu'a duré sa carrière académique, s'étaient groupées aotour de cdui que Schelling appelait la cennaissanee vivante et pefemmfiée, expliquent et répandent, sous toutes ka formes, la parole du maître. Le slyle de Hegel est si dor et si rocailleux, sa phraséologie si enchevêtrée et si obscure, les longueurs y les redites, les digressions dans iemmelles viennent souvent se délayer et se perdre la moëNeet la substance de sa doctrine, rendent la leoture de ses ouvrage3 si laborieuse, qu'il y aurait, je crois, quelque mérite à exposer sion système clairement (i), 4mi8 sa
(1) Il est sans doute inutife d'observer, que nous ne pouvons parler ici que d'une darlé relative. On D*«t olair pouriout le inonde qu'à la condition d'être superBciel. La langue de la spéculation sera toujours incompréhensible pour les masses parce que les masses n'aurootjaviaift d'idées spéculatives.
lolalilé; à eu faire la genèse, et à montrer enfin, la ^lace qu'il occupe dons Thisloire de là phitosO|)hie. €e trataîl , je l'ai (entrepris danë la mesure de mes forces. Je n'ai pas la prétention d'être complet , encore moins de porter, sur la philosophie de Hegel , un jugement définitif; j'aurai» att&iiil le but que je me suis proposé , si mon travail quoique imparfait , ou précisément à cause de cette imperfection , fesait naître chez un plus digne l'idée de le refaire et de le compléter.
L'aiiome de Léibnitz , nalura nil facit per saltum ,^ est applicable au monde des esprits comme à celui des corps. Partout et toujours, lé présent est solidaii^e du passé, et un feuillet arraché à l'histoire de la philosophie ne présente plus qu un sens énigmatique. Dans cette gratide épopée de la raison, au milieu de la diversité des détails, la réglé de l'unité est observée dans toute sa rigueur, et c'est à l'ensemble qu il faut demander la va]eui*,sbil d'une époque, soit d'un système, t'our faire la genèse de la doctrine de Hegel, il nous faudrait donc suivre l'idée philosophique dans ses principales phases historiqiles. Ce travail, nous le suppposohs fait pour la plus grande partie, et nous nous bornerons à envisager sommairement et à suivre, dans ses transformations successives, la dernière période de la philosophie allemande à laquelle le système de Hegel se rattache
d'une manière plas inlime. D'aillears, le caractère pro pre de celte période, la rend plus que toute autre susceptible d'être traitée à part. En effet, loin de D*être qu'un fragment , par rapport à Tensemble , elle doit bien plutôt être considérée comme l'expression de la totaKté, un reflet de toutes les directions philosophiques. Cette
période se résume dans cinq grands noms : KatU, Jaeobh Fichte, Schelling, HégeL