DE CETTE NOUVELLE ÉDITION
Le livre, revu et corrigé^ que madame Baehelin-'Defiorerme réimprime aujourd'hui, fiU, il y a quelques mois^ une véritable émo' Oon littéraire. Il obtitU un de ces succès rapides et sincères qui sont presque toujours une des meUleures joies de Vicrivain, Nous ne voulons pas dire, cependant, que ce succès soit tout à nous; il est dû, c'est notre conviction, au poêle qui nous in-
P REFA ex.
tpira par sa souffrance et sa gloire, et, dans notre vaillant et généreux pays^ c'est un attrait f cest un charme, cest un prestige, le front qui porte l'auréole du génie et delà douleur ! Voilà pourquoi Hégésippe Moreauy né sous ces deux étoiles, voit tous Us jours sa renommée grandir; voilà pourquoi le monde littéraire, la critique à qui nous renouvelons l'expression de notre gratitude, le public enfin ont adopté ce livre. Mais cette faveur tant honorable, tant inespérée, qui semblait mériter à l'auteur quelques jours de calme et de repos, a éveillé çà et là quelques réclamations qui semblent remonter à nos premières Poésies, à nos premiers $ue^ ces. On a donc songé hier à colporter, sur papier vergé, que « l'imberbe rimeur, d4êns son intérêt, a songé à devenir jeune malade à pas Unis; qu'il imite si bien ïéUgiaque
P RBFA es.
pkthisique de feu MilUvoye, U mélancolique Hégésippè MoreaUy que le poumon t^est engorgé; » puis, une feuUle, assex lue par un certain monde, et dont ^immoralité est la fortune, a supplié la criHque de confirmer , d^ autoriser ces insinuaiions. Dans tout cela, rien ne nous étonne. Cependant, il nous a été pénible et fatalement imposé de lire ces ignominies sur un lit confident secret de nos souffrances depuis cinq mois. Nous n'avons pas la force de leur répondre, à ces foUieu^ kHires,- Puisse le sfitUpelanU de M. Is^ docteur kaHler, de rkôpital Saint-Louis, ne pas le faire pour nous! — Cependant que le Ciel, malgré le mépris dont Us sont indignes, leur garde un remords!
■ AUons, cher petit livre, fruit de veilles plus sereines et de jours meilleurs, reprends ton chemin dans ce monde! Que l'ondn'e
^ PRBFACB.
i»n^e>M chérie du grani et maUmtreuz p^e dont tu dû l'hiHom te protège! L'an dernier, ùê, eÊUreprUton voyage mtec lesprtmières ro«M» et U fut heureux: aujour»
dhuif <if repttre mecUe premièree^violetteê, qu'eUee te portent amei bonheur ! Maie si, doiM ta course, tu rencontrée la branche <f o- Uvier qui cons^ dane les naufrages de la viei apporte^lormoin Rewns aussi me d»t^ ner des nouveUee du Printemps; car on m'a promis qu'alors jereeetraisles kords de la Sienne, les bouleaux de mon village et les deux cosurs aimants qui sont, ld-6eu, a»
pays!
ARMAND LEBAILLY.
Périt, /« mari 4864.
La douleur est rélément du génie. Tous les fronts (jue la Postérité marqua ont porté une couronne d'épines. Toutes les âmes où s*alluma rlnspiration. ont eu leur soirée d'âgonié. Le Christ, au jardin des Olives, a essayé, comme Socrate, Foreiller de douleurs sur lequel reposèrent tous les élus de la pensée divine en ce monde. Dans les temps modernes^ dépuis que le Spiritualisme a vaincu la Matière, on s'étonne de tant de tristesses morales, et cependant lé rosaire de la souffrance, c'est le rosaire du
HBGESIPPB MORBAU.
génie. L'Antiquité récusait cet axiome, et la pauvreté d'Homère, le plus grand ménestrel des siècles, se dore de la poussière des légendes. Ainsi ya l'esprit humain : la vérité qui roffense est un conte; mais, à nous, il faut bien que la lumière arrive; tous les échos modernes et contemporains retentissent de cris plaintifs, et les lyres versent des pleurs avec leurs accents. Les Poètes, comme les Prophètes, ont toujours vu l'avenir à travers les larmes. Les grandes inspirations planei^t dans les tempêtes de T&me et de la société comme Içs aigles dans les cieux. On ne pourra pas corriger cette loi du monde des esprits; elle est nécessaire au progrès ; elle éveille l'intelligence, aiguise le sentiment, travaille l'imagination, et nous pousse à l'inconnu. Donc la souffrance est la porte de la Lumière! Autant d'âmes ont souffert, autant d'âmeç ont grandi, et le cri qu'elles jetèrent, dans leurs douleurs, eut parfois l'accent de la gloire! Les dernières notes de cette immense élégie s'ap-
HBGESIPPB MORBAU.
pellent Dryden, Malfilàtre, Gilbert, Savage, Chatterton, Byron^ Escousse, Lebras, Mllle- Yoye, Emile Debrauz, Ëlisa Mercœur et Hégésippe Moreau !
Hégésippe Moreau vint au monde à la saison des roses. La Providence voulait que ce pauvre enfant, qui n*eut ni père ni mère devant les hommes, eût une belle âme devant Dieu. Or, elle le baptisa dans la douleur. Il était né à Paris, rue Sainte-Placide, n® 9 *, le 9 avril 4 84 ; mais cette date, jusqu^ici toujours admise, est fausse de vingt-quatre heures. Tout petit, ses parents naturels * ramenèrent à Provins, qu*il adopta pour patrie. C*est là, en effet, qu'il trouva les seules joies qu'il ait goûtées sur la terre.
Tout ce qui touchait son cœur avait respiré Tair de ce pays. G*est là aussi que son père, qui professait la quatrième au collège communal de la ville, et que sa mère, qui devint femme de chambre chez madame Favier, rendirent le dernier soupir. Moreau ne devait plus avoir d'autre sourire dans ce monde
HBGESIPPB MORBAU.
que celui du soleil.' Mais madame Favîer n^abandonna pas rorphelin. Elle avait yu le doigt de Dieu le conduire à Provins, et elle voulut Ty garder. Par ses soins^ Tenfant fut placé gratuitement au petit séminaire d*Âvon' . L'éducation d'Hégésippe Moreau fat douloureuse : c'était inévitable, et madame Favier, mue par une piété exagérée, commit, à son insu, une faute grave, en enfermant dans un séminaire une âme aussi sensible, aussi délicate et aussi indépendante ! Le poète s'en souvient lui-même avec tristesse :
Uu ogre, ayant flairé la chair qui vient de nattre, M'emporta, vagissant, dans sa robe de prêtre. Et je grandis, captif, parmi ces écoliers, Noirs frelons que Montronge essaime par milliers; Stupides icoglans, que chaque diocèse Nourrit pour les pachas de l'Église française. Je suais à traîner les plis du noir manteau; Le camail me brûlait comme un san-benito; Regrettant mon enfance et ma libre misère.
J'égrenais, dans l'ennui, mes jours comme un rosair».
Mais ce rcsaire, c'est celui qui sanctifie.
BEOESIPX'K MOREAU.
qui fait les poêles. Cet eoDui douloureux pour Tenfanl qui voudrait des caresses, des papillons et des fleurs Jette Tâme dans Tinconnu, voisin de l'Idéal ; et qui ne rêva pas ainsi ne reçut jamais les baisers de la Muse. C'est alors qu elle peint votre imagination de ses plus radieuses couleurs, qu'elle étend son arc-en-ciel mystique sur votre front et vous entoure de sa lumière. Avec quelle sollicitude elle suit son enfanl 1 Elle lui parle avec la brise, les vents, la tempête^ les cèdres et les bluets, et tous les acoents de laNature. Elle passa, dit Hégésippe Moreau,
Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline ; Il me semblait onir une toix sibylline Qoi murmurait aussi : « L'avenir est à toi ; « La Poésie est reine : enfant, tu seras roi ! »
Enfant, tu seras poète !
Au séminaire, il versifia. Et c'est déjà le reflet des amertumes de son éducation qui passe dans ses vers. En 1822,M.deCosnacS évéque de Meaux, étant venu à Avon, fut félicité en vers latins et en vers français altei^
HÉGÉSIPFE MOREAU.
nativement, par deux abbés de la Congrégation, et le futur auteur du Diogène voulut faire alors sa première chanson; il avait douze ans :
Gonnaissez-voos monsienr Tabbé, Savant depuis l'A jusqu'au B?
A rimer il s'amuse; Ebbien!
La mémoire est sa mnse . . .
Vous m'entendez bien.
Ses discours ab hoc et ab hac.
Enchantent M. de Gosnac :
Un sot, dit la satire.
Eh bien l
Voit plus sot qui l'admire.
Vous m'entendes bien.
Moreau, à seize ans, finissait ses études et entrait chez M. Lebeau, imprimeur à Provins, pour apprendre la composition. Madame Favier, qui avait fait les frais de son éducation, ne pouvait le maintenir plus longtemps au collège; puis, n*ayant pas pris les grades universitaires, le jeune orphelin n^osait am-
HEGEalPPE MORBAU.
bitionner les cours des Facultés ou le stage insouciant du barreau de province. Après sa rhétorique, Hégésippe Moreau fut donc forcé de se faire ouvrier typographe. Pour d* autres que lui, ce pas eût été pénible à franchir; mais il sentait dans son art le prélude de la profession des lettres :
Semblable au forgeron qui, préparant des armes. Avide des exploits qa'il ne partage pas, Siffle on air belliqueux et rêve les combats. . .
De seize à dix-neuf ans, voilà le printemps, rage d'or de la vie de Moreau ! La Destinée, qui lui avait ménagé des douceurs, le pénétra plus vivement de sa sollicitude.
Le pauvre poëte, que Dieu avait habillé comme le lis des champs qui ne file ni laine, ni toison^ trouva un cœur pour répondre à son cœur. Ce jour-là, sa vie fut une extase ; et de 48^9 à 4838, à travers les tempêtes et les orages, il se cramponnera à son amour.
Belles âmes que celles-là qui s^aîment de loin, se comprennent à travers les années!
Poésie, toi seule peux verser dans les cœurs tant de fidélité et d'héroïsme I Quelle sainte épopée à dire avec cette affection si éternelle, si mystique et si chaste! Quelle est touchante, cette amitié de la jeunesse qui ne s'éteindra ^lême pas dans la tombe et qui brillera comme le soleil dans les plus mauvais jours! Louise Lebeau *, génie du poète, que de grâces vous doivent les Muses! Votre nom est doux à leurs lèvres eomme le miel de THymette. Et on ne parlera jamais d^Ixus sans penser à Macaria.
Comprenez-vous qu'avec cette tendresse d'âme Hégésippe ait hésité à dire à Louise :
« Ouvrez ! je suis îxus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir. »
Que de génie dans celte plainte, que d'amour dans ces pleurs ! L'âme s'évapore en un délicieux parfum, et on se sent inondé d'une douce lumière. Est-ce la fumée du bûcher d'Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent a fait mourir, qui s'est changée en un nimbe d'or? Oh! non.
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car il vivra, le frêle Ixus, Macaria Ta dit : < Je t'abriterai si bien dans mon cœur que toutes les tempêtes passeront sans que le moindre souffle f en arrive. »
Et tant qu'Hégésippe Moreau aura un cri dans ce monde, Louise Lebeau aura un écho pour lui. Auprès de cette noble femme, je n'en oublierai pas une autre, madame Emma Ferrand *, de Bordeaux , que le poêle a fêtée, parce qu*elle aussi, comme sa sœur, a cru à son génie, et qu'elle lui répéta souvent :
J'aime à veiller surlespoëtee, Etpèn en moi, poëte, et vis l
Madame Emma Ferrand habitait Paris; auprès d^elIe, en 1829, nous retrouvons Moreau. Le voilà, le pauvre enfant, avec son seul composteur, au seuil du calvaire où Ton clouera «on génie. Poussé par quelque inspiration intérieure, sans doute, il s'adressa, pour avoir de Fouvrage, à M. Firmin Didot, qui lui eu donna.
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Venu à Paris pour vivre et faire son chemin dans les lettres, le futur auteur du Diogène se trouva bientôt aux prises avec la misère : à Tappel du typographe, les caractères ne répondaient pas facilement, et la Faim battait la charge autour du poète.
Alors : « Pourquoi, s'écrie-t-il, vous ai-je quittée, ma sœur? Pourquoi m*avez-vons laissé venir? Pourquoi m*avez-vous caché vos larmes quand vous deviez donner des ordres? Vous n'aviez qu'à dire : je le veux; vous n'aviez qu'à étendre la main pour me retenir; et vous ne l'avei pas fait! Quand j*y réfléchis, maintenant, je ne conçois pas comment j'ai pu me résoudre à vous quitter, pour me jeter les yeux ouverts, dans un abîme de misère et de honte. Maintenant, je n'ai plus d'espérance. Vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées ; pardonnezmoi donc si je m'exprime d'une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m'aperçois qu'elles renferment presque des imprécations contre vous. Pauvre
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sœur, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt, et je ne devrais m*en souvenir que pour vous aimer davantage. Oui, je vous aime et j*aî besoin de vous le répéter, car, dans la situation où je suis, toutes les suppositions sont permises, et cette lettre est peut-être un adieu. Je vous aime, car vous m*avez entouré de soins que je ne méritais pas, et d^une tendresse que la mienne ne peut assez payer. Je vous aime, car je vous dois mes seuls jours de bonheur, et, quoi qu*il arrive, jusqu'au dernier soupir, je vous aimerai et vous bénirai. Je ne vous donne pas d'adresse '^ : qui peut savoir où je coucherai demain? » Et dans une lettre inédite que j'ai sous les yeux, il disait encore : « Je n^ai que des chagrins à vous avouer, ma bonne sœur ; il s'opère chaque jour en moi un désordre qui me désole et dont je ne puis m'eipliquer la cause; toutes mes facultés s*éteignent, mon esprit est lourd, ma tète stupide; ma mémoire même, autrefois si heureuse, menace de disparaître. » Tous
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ceax qui ont souffert se frappent, en lisant ces lignes, le front avec frayeur.
Ainsi pleurait Moreau k la première piqûre de la couronne «répines que le malheur tressait sur sa tête. Mais suivons->le dans sa vie douloureuse. I/biver fut glacial, cette année-là. < Ha chambre est petite et froide, ma sœur, mais la nuit j'enveloppe mon coa d*un mouchoir qui a touché le vôtre, et* je n'ai plus froid. » Puis il se levait, le pauvre jeune homme, et passait la journée entière sans allumer de feu. C'est alors qu^il s'écriait : < Je m'ennuie ! je m'ennuie ! » Pour raviver la flamme éteinte, il buvait des liqueurs spiri tueuses et il fumait; il vendait jusqu'à ses chemises pour aller au spectacle; il prenuit en se couchant, le samedi de chaque semaine, de l'opium, afin de dormir tout le dimanche, voulant oublier ses maux.
Voilà un trait qui trouve ici sa place.
Pour assister à la première représentation de Chatterton, Moreau fut obligé de mettre sou gilel au Mont-de -Piété. Sous Témotion
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de ce beau drame, il écrivit le soir même k M. de Vigny pour le féliciter de son succès et lui expliqua sa détresse. L'auteur à'Éloa répondit de suite en adressant à l'auieur du Myosotis trois francs pour dégager son gilet avec un billet de stalle d'orchestre, et Ckatterton put encore une fois être applaudi par son frère.
Cette existence fiévreuse était pleine de crises. Aujourd'hui Moreau veut mourir, demain il veut vivre pour la gloire. Alors, nous dit Sainte -Marie Marcotte *, un de ses fidèles amis et son plus sincère biographe :
« Il envoie de ses vers aux grands seigneurs de la littérature, mais il n'en reçoit pas de réponse, ou bien ces grands seigneurs le traitent en écolier vulgaire. J'ai entre les mains une lettre dans laquelle un romancier aristocrate lui prodigue avec une affectation marquée les qualifications de poète du peuple, d'enfant du peuple : « Chantez le peuple, lui dit-il; aimez le peuple; je n'essayerai pas de convertir à mes opinions sur le peuple
un jeune homme né dans son sdn, etc., » et il termine en Lui faisant espérer que le Vert- Vertf journal des spectacles, voudra bien insérer quelques-uns de ses vers. »
Cette lettre était d'un triste écrivain, M. le vicomte d'Arlincourt.
A partir de ce jour, Moreau marche eniUre deux abimes qu'il veut éviter, la misère et la camaraderie. Le plus terrible, c'est le dernier; mais le poète en triomphera. Si plus tard le Myosotis fleurit pour Téternité, il ne le devra qu'à lui-même. Mais le poëte cherche encore sa voie : il écrit des nouvelles, des drames, des études littéraires, « il dit adieu aux frivolités (c'est ainsi qu*il appelait alors ses vers) pour se livrer aux choses sérieuses ; > puis, par un jour de soleil, il écrit à sa sœur : « Je me console un peu de mon exil, en repassant une à une dans mon esprit toutes nos scènes de bonheur... Il vous souvient, n'est-ce pas? que quelquefois je vous disais avec épouvante : Aimons-nous bien maintenant, car un pressentiment me dit que nous
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ne nous verrons pas toujours, bonne Louise. » La tristesse funèbre prend ici la forme d'un mauvais rêve. Il faut que Moreau soit bien désespéré pour parler ainsi à sa sœur, après quelques mois d'absence ! Bientôt son àme va se rasséréner ; oui, le voilà déjà plus heureux; le 30 juin, il écrit à madame Favier : « Depuis mon séjour à Paris, j'ai composé plusieurs petites pièces, dont Fune est en répétition. Si les autres ont le môme sort, comme yt Fespère, il me sera bien facile de pourvoir à tous mes besoins. »
C'est le cœur plein de cette confiance légère et factice, Fâme rafraîchie par cette douce lumière d'un avenir paisible, que Moreau vit éclater la révolution de 4830.
Il se battit pendant les Trois Jours sur la place du Carrousel. Il croit voir un soldat tomber sous ses balles, et il écrit à madame Guérard : < Ma sœur, j'ai tué un homme, mais j'en sauverai un autre. » En effet, quelques heures après, un Suisse se dirigeait vers la frontière déguisé avec F unique redingote
16 HÉGSSIPPSMOREAU.
du poète, et le \^r août 1830, il envoie à madame Favier soo bulletin de victoire :
€ L*int€rmption du service des postes m'a empêché de vous écrire plus tôt. Il est sans doute inutile, maintenant, de vous parler des événements qui se sont accumulés sous mes yeux depuis huit joars. Les journaux m^ont prévenu, l'ai pris les armes avec tous les jeunes gens de mon quartier. La petite troupe dont je faisais partie est celle qui a enlevé la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Nous avons eu beaucoup de morts. Plus heureux que la plupart de mes jeunes camarades, je n'ai pas reçu la moindre égratignure '. Je n'étais pas le seul qui ne sût pas encdre manier un fusil; mais quelques vétérans et des élèves de rÉcole Polytechnique nous aidaient de leur courage et de leur expérience. Enfin tout est terminé... à moins que des ambitieux ne veuillent recueillir le fruit de cette révolution toute populaire. D'après Tesprit qui règne autour de moi, je puis affirmer qu^èa
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ce cas le despotisme ne serait pas pln& fort au Palais -Royal qu*aux Toileries. » i
Hégésippe Moreau si malheureux,- si jeuue et si braye, né yerra-t-il pas son sort «s'adoucir? Pour lui, qui n*est pas ambitieux, la Révolution aura-t-elle un léger sourire T'Hais le « despotisme du Palais-Royal » ayainou, et les mécontents des trois règnes se réunissent, s'embrassent et divisent entre eut le butin des Trois Jours. Alors rindignaiiof populaire fermente; Paris s'allume sourde** ment, le tocsin sonne, et çà et Ik, dans les ateliers, sur les places publiques, éclate un commenc«nent d'incendie.
En ce tenips*là, les ouvriers typographes s'agitaient, et Moreau quitta les célèbres hnprimeurs de la rue Jacob**. Il tombe alors dans la plus profonde misère* Sa sœur est longtemps sans recevoir de ses nouvelles. Elle le savait si frêle et si souffrant, qu'elle redoute sa mort dans ce grand Paris, oti les corbillards roulent tous les jours; ma»
bientôt elle reçut une réponse : « Pardon^
18 HÉGSBIPPEUORBAU.
Ae£<naioi mon long silence; j'étais, comme toujours, malheureux et, de plus, madade; TOUS avez toujours été si prodigue de bienfaite pour moi , que je ne pou^is me plaindre sans avoir Tair de demander; il fallait ineiitîr ou me taire; je me sus tu. »
^ Qui n*admirerait la délicatesse touchante de ce « je me suis tu, » qui révèle un trésor d'âme. Moreau, comme lesaûgies» ne jetait de cris de douleur que dans les plus grandes tempêtes; Loin de se plaindre, il éerit à madame Favier, pour la consoler :
« J'ai été plusieurs fois sur le point d'obtenir des places assez avantageuses dans une pension, par Tentremise, non pa» de^ mes iUuBtres protecteurs, mais de quelques jeunes gens pauvres et obscurs comme moi. Seulement j'ai été prévenu trop tard ; elles étaient 4éjà prises, et les chefs d'institution, «n m'en témoignant leurs regrets, m'ont fait des promesses que je leur rappellerai à la première occasion* Je puis attendre, je n*ai besoin de rien pour le moment! »
BBOBSIPPEMORBAU. 19
Pour le coup, cet homme qaî meurt de faim a trouvé une porte ouverte devant lui, et, le 4 e' avril 4 83 1 ^ on lui propose une place de professeur et de maître d'étude à la penaiMi Labé. Il Taccepte.
Moreau ne garda que pendant six mois le mince emploi ; avec les premiers jours du printemps, les syvnptômes d^une hémoptysie très-grave se déclarèrent, et il dut to résoudre « Il Texil de la chambre. > Les 5 et .6 juin i9%%, le poète, qui avait rcfprîs quelques forces, voulut votr les barricades que les Parisiens avaient dressées dans les faubourgs. Il se promenait en fumant sa pipe au milieu des balles, le « député^soldat» des Trois Jours appelait la Mort qui hurlait à -ses oreilles, et la Mort n'entendit pas. Désespéré, il rentra dans sa mansarde et coftsola les vaincus :
Martyrs, à tds hymnes movrants Je prêtais une oreille avide; Vons périssiez, et dans vos rangs La place d'an frère était vide.
90 HBOBSIPPBMORBÀU.
Ibis nous ne fonmons qu'oBConcert, Et nous chantions tons la patrie, Moi sur la concbe de Gilbert, Vous sur l'échafirad de Borie .
 ces fiers accents du poète, à ces accla> mations yiiiles, on ne sent pas nn organisme ruiné, un cœur qui se consume dans la tristesse, un homme qui va mourir; car elle faillit lui être mortelle, cette année de grâce 4832!
« G*est à cette fatale époque que le poète, nous dit Sainte-Marie Marcotte, paadant les nuits, couchait sous un arbre du bois de Boulogne ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine; qu'il errait au milieu des rues de Paris, composant une ode à la Faim; qu'assis sur une borne, et rencontré par une patrouille, il se laissait jeter à la préfecture de police, et qu'il y restait sans se nommer^ sûr au moins de trouyer là un asile qu'il ne devrait à la générosité de personne. C'est alors que le choléra survenant^ il se faisait admettre à grand'peine
BB6B8IPPB MORBAU. 31
dans UQ hôpilal, et s'y roalsdt dans le lit d'un cholérique , afin de s^inoculer la peste. >
En 4833 (janvier et février), Moreau fit encore une Maladie plus frave que les précédentes, et rhôpîtal se referma de nouveau sur lui. Cette fois -ci, il tomba dans un extrême découragement. Il n*avait jamais vu la vie à travers un prisme aussi opaque.
G*est alors qu'il écrivit Un souvenir à Phô»
pUal:
Si seulement une Yoiz consolante Me répondait qoand j'ai lon^^temps gémi I Si je pouvais sentir ma main tremblante Se réchauffer dans la main d'an ami I Mais qoe d'amis, sourds à ma Yoix plaintive.
A leurs banquets ce soir vont accourir, Sans remarquer l'absence d'un convive 1. . .
Pauvre Gilbert, que tu devais ^offrir 1
Au mois de mars, le poète entra en convalescence.
Abattu par tant de crises, brisé par tant de secousses, anéanti par tant de douleurs.
22 HS &S SIPPX MORSAU.
l^infortimé jeime homme eut cependant use bonne pensée; il la recueilKt comme une inspiration d*en haut, car elle lui venait à tsavers les larmes.
- Le voilà donc en route par une afabedii printemps, par un soleil d'avril !
Oîi va-t-il, le pauvre exilé ? ■
Appuyé sur un bâton de cornouiller, légèrement et modestement vêtu, sa longue chevelure, aux boucles blondes, battamt sur son cou, une chansonnette dans le cœur, un peu de satire sur les lèvres, une grâce enfantine sur le front, une grande pâleur sur les joues, une douce lumière dans les yeux, sa sœur au fond de Tâme comme une mystique et sainte croyance : le voilà parti pour Provins! Le temps était superbe, tout souriait sous les pas du voyageur, et le soleil caressait avec plaisir ce « bluet éclos parmi les roses > du pays.
11 arriva le soir à la ferme de Sftint-> Martin ^^MadameGuérard lui ouvrit ses bras 1 Elle avait tant de caresses, de sourires et de
HKOSSIPPS ICORBAU. 9M
bontés» quHl la montre comme une étoile k
ceux qui sont égarés dans la souffranee :
t. ' I Vieux yagalrand qui tends la main.
Enfant pauvre et sans mère'.
Pnissles-Toos troayer en chemin '
La fenne et la formiire!
Oh! qu*il fut heureux, Moreau, après ces orages, de trouver la feuillée, et, frêle oiseau mélodieux et poétique, de reposer ses ailes fatiguées dans la lumière! Bientôt la santé lui revint avec la gaieté' et T amour. Il revit ses anciennes connaissances de Provins : M.Gervais, M. Bohyde la Chapeliers M.Michelin r*, M. Opoix ^* et son Hls, un camarade d'âge et d'études; puis il publia DiogètM^ fantaisie poétique en vers, autour de laquelle il réunit quatre-vingts souseripteun, qui n'étaient pas \k dédaigner dans une petite ville de province. Mais l'en vie siffla sous, ké pieds du convalescent; une chansonnette innocente blessa des susceptibilités, et il îok provoqué en duel. Parmi les témoins de soù
94 HÉOS8IPPB MORBAU.
adversaire se trouvait on jeune homme de lettres, appelé plus tard à servir généreasementla Démocratie, qui, reconnaissaut dans Moreau un IVère iDofiensif, essaya d'arranger Taffaire^ mais il n'y réussit pas. On se battit. Cet aventure attrbta le poète, son Diogène devint impopulaire. Et, ne voulant pas que la tristesse vint ternir les jours pleins de fraîcheur qu'il avait coulés à Saint*Martin, désirant en emporter le souvenir dans sa pureté et sa douceur, il fit ses adieux à Provins.
' Moreau, qui connaît déjà Paris, courtisane affamée qui dévore ses amants, entrevoit la misère qui va l'étouffer dans ses bras. 11 part cependant pour être « manœuvre et poète, » et vaincre la Destinée ! Mais c'était le vertige qui lui labourait la léte encore chaude et radieuse des derniers baisers de sa sœur. Il avait déjà pleuré une fois, en 4829, la chère confidente de sa muse, de son amour et de son génie, avec des larmes amères ; alors il dut dire son élégie, sa douleur avec les mêmes soupirs dans la voii.
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Aujourd'hui, cependant, il y a une note de plus dans le Dûs irœ du poète.
Moreau retient à Paris dans les premiers jours de novembre et commence à ressentir la crisela plus cruelle de sa vie ; eliedura quatre ans et ce fut la dernière. 11 envoya moins souvent que par le passé de ses nouvelles à Provins. On se hasarda un jour à lui en faire des reproches, et le poète s'empressa de répondre : « J'ai été bien longtemps sans vous écrire, quoique j'en eusse bien envie.
Tétais si malheureux qu'une pareille démarche vous aurait paru intéressée et lâche.
J'attendais que mon sort changeât pour vous donner de mes nouvelles. Le moment est arrivé. Cinq ou six dames du grand monde ^> à qui mes vers et mes chansons auraient plu ont opéré ce miracle. Je suis maintenant bien accueilli partout, prôné, caressé, occupé, presque heureux. Je le serais tout à fait, madame, si vous vouliez : il suffirait, pour cela, de m'envoyer par la poste une phrase ainsi conçue : « Moreau, nous te
26 HSGB8IPPE ICOKBAU.
pardonnoDS et nous t'aimons toujours. « Mais ce bonheur fut éphémère ; car, quelques jours plus tard, îl écriyait à M. 6eryais, maire de Provins, une lettre dans laquelle il ne sollicita pas en vain sa sympathie. EtpoureffacertouteraffairedelSSS (il s*agit ici d'une petite guerre poétique que Moreau fit à M. Gervais, pour une pauyre tabatière et une croix d'honneur que Charles X lui avait envoyées), l'ingénieux échevin de Provins s'empressa de lui adreser deux cents francs, le double de la somme que demandait le poëte. Nanti d'une paisible existence de deux mois, Hégésippe Moreau se livra à ses rêves d'avenir, tout confiant et ne semblant pas croire au Destin qui l'avait si rudement fouetté tant de fois, et si on a foi dans une lettre à sa sœur, où s'épanouissent tant de promesses d'un jour, il va collaborer^ avec Alexandre Dumas, à un Monte Ohristo quelconque. Mais le drame de Dumas, le vaudeville d'Âncelot et la Revue sont des rêves, comme lerecueil littéraire dont
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Moreau devait être, aux aj^poîntemente de douze cents francs, secrétaire de rédaction; car le 46 juillet 4834, encouragé par les générosités de M. Genraîs, il lui écrit : « Le sovTenir de tos offres n*enhardit à m*adre$ser encore à vous. CTest. la seconde et la dernière ibis. >
Il est vrai que la réponse que s'empressa d'adresser, comme précédemment, M. Gervais, devait lui permettre d*attendre la pre- Boière quinzaine de son traitement. Triste quinzaine, celle-là, le plus souvent lon^e à récbéance, quand il faut surtout Tattendre d*une revue nouvelle^ . En 4835, H<^gésippe Moreau se glissa dans la pension Ghapuis comme répétiteur; mais son passage n'y fiit qu'un éelair. Son tempérament délabré, sa santé presque usée, lui défendaient de travailler longtemps, assidûment^ et il se vit obligé d'en sortir. Pendant qu'il cherche son pain de la journée et son gtte du soir, il n'écrit que par rico<^t à sa sœur, qui le veille de
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là-bas avec sa sollicitude et qui voudrait Inea Tarracher à sa lente agonie. « Vous me demandez, lui écrit Mereau en 4836, quels sont mes moyens d^existence. Ma plume, mes espérances, la mort, car je vous avoue que Texisienoe, fût-elle pour moi ce qu*oii appelle heureuse, m'est insupportable. »
Cependant cette année 4 836 s'était ouverte avec un immortel sourire. Moreau avait adressé la Fermière à Saint-Martin. Il y a bien là une grâce douloureuse, une élégie plaintive, un accent mélancolique et brisé; mais aussi, en face, tout un monde de délicieux, de printaniers et d* enfantins souvenirs! Et ce qui domine le plus, c'est la note du charme, du bonheur et de Tamourl La Fermière, c'est le chef-d'œuvre de Moreau !
c*est le poëte, c'est son imagination, sob style, son cœur. La ferme de la romauce^ avec sa haie en fleur et son petit bois, est une oasis. On aime à s'y reposer après tant de journées pénibles à travers le désert qa^a parcouru cette muse. On y retrouve, et on
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contemple sa sœur, dans ce pastel exquis, avec sesprévenancesysestendressesetsesfidélités!
La Fermière, c*est la page la mieux remplie de la vie de Moreau : elle immortalise madame Gttérard et les rosiers de Saint-Martin. Il y a bien dans Taube du poème une nuance triste et funèbre. On eniend çà et là quelques coups de cloche, comme on sonnait autrefois à Provins, quand un corbillard entrait dans le cimetière. Mais sur le linceul flottant qu*on entrevoit^ il y a un parfum de jeunesse et de roses! On la chantait, cette romance, dont Hégésippe Moreau fit la musique. Mais le cher poète, en mourant, emporta la clef de cette mélodie avec lui :
Amour à la fermière I elle est Si gentille et si doQce...
Après ces vers que sayent toutes les mémoires, Moreau pouvait écrire à sa sœur :
« Je ne suis pas un grand poète, tant s*en faut ! mais Dieu m*est témoin que je suis un vraip<ate; malheureusement, je ne suis que
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oete. » Et avee cela, on peut onapter m l'ironie de ses contemporains.
Cependant le poète appdait le calme et h repos qui ne Tenaient guère. Il eut même, dans ce temps-là, si on croit une lettre qoe je transcris, les illusions du ménagé. On le berça dans, le berceau de la fumlle. Je ne sais si Moreau y fit un sommeil d'or. Mais il se réveilla d*une façon charmante et écrivit à sa sœur avec un sourire et une larme :
€ Une dame bien bonne et bien spirituelle, à qui j'avais confié mes peines, m*a conseUlé de me marier. £lle me désignait même une personne qui, disait-elle, me convenait sons tous les rapports; et vous ne devinerez jamais quelle est cette personne... C'est vous... Voilà le fait! Elle a voulu savoir à qui j'avais adressé la Sœur du Tasse, et, malgré une réponse évasive, elle était parvenue à savoir que c'était madame J., de Provins. La personne qui l'avait si bien informée oublia de lui dire que la sœur du Tasse éuit mariée. Et je souriais la larme à
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rœil, quand je Tentendaîs me répéter sérieusement : « Vrai, monsieur Moreau, je crois que cette personne ferait yotre bonheur? »
N*est'ce pas, ma sœur, que c^st une personne bien bonne et bien spirituelle? »
O^était au mois d'août que Moreau raconta ce songe. Il n'en reparlera plus.
L'année 4837 fut un redoublement de douleurs, d'angoisses et de crises pour le poète. Cependant il y avait encore du soleil dans, ses rêves les plus noirs, car c*est en ce temps*là qu'il écrivit la Voulzie, et il promet d'y refaire un pèlerinage :
Triste, j'ai tant liesoin d'un confident qui m'aime, Ve parle avec dovceur et me trompe, qu'avant De clore au Jour mes yeux battus d'un si long tent, /e veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge. Dormir encore an bruit de tes roseaux chanteurs. Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.
Cette peUte rivière, immortalisée par Hégésippe Moreau, est très-inconnue des géographes. C'est au poète qu'elle doit mainte-
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naDt la renommée d*un grand fleuve. Or, la .Youlzie prend sa source dans un petit bois auprèsde Saint-Martin deChennestron, passe à Provins, où elle déborde quelquefois, dans les grandes pluies; ses « flots menteurs » y ont même fait des ravages ; puis elle s*échappe comme un mince filet d*eau dans la prairie, et se jette dans la Seine, après avoir arrosé les jolis villages de Sainte-Colombe, les Ormes, Saint^auyeur et Mouy. La Voulzie ne roule pas de paillettes d*or, mais on y trouve des spaths striés et verdfttres du plus grand prix. Les bords de la rivière sont délicieux quand les peupliers et les saules ont leurs feuilles et leurs murmures.
Ils charment, ils consolent, et voilà pourquoi Moreau, dans ses dernières détresses, voulait aller sous ses ombrages ; il croyait à Tair pur des champs, et Paris le faisait mourir. Il n'avait pas alors de domicile : il partageait celui de Loyson, un de ses amis**. Cette année-là, par un beau soleil de juillet, il ' rencontra madame Favier sur le Pont-Neuf.
HSOSSIPPB MORXAU.
a Elle m*^ embrassét écrit-il à sa sœur, et k ses questions sur mes petites aff^nres; j*id répondu que tout allait bien. Puis elle m*a dit que je ne serais jamais aussi heureux qu'elle le désirait, > Que ne remmena-t^Ile à Provins, son ancienne bienfaitrice ! Pour consoler et guérir la misère, il y a «ne yerto dans le soleil et un parfum dans les fleurs!
mais Hégésippe Horeau ne devait pas revoir les peupliers de la Youhie.
En 4838, il devint si malheureux qu*un éditeur, mû par un sentiment de pitié délicate, mit sous presse la première édition de ses poésies. G*est alors qu'il entra comme correcteur chez MM. Béthune et Pion, et c'est de là qu'il date une lettre à sa soeur, où Von retrouve des détails touchants ; « Mes loisirs sont courts et rares, dit-il ; je vais à mon bureau dès le matin à huit heures, je n*en sors qu'à huit du. soir pu à six quand je n'ai pas pris dans la journée les deux heures qu'on nous accorde pour dîner»
le rentre alors dans ma petite chambre, nue,
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froide, sans meubles et sans feu, que Ton ne peut habiter que couché dans son lit, ou bien je vais passer deux heures dans un café du quartier, ordinairement le café Voltaire. > Et il continue : « Votre sollicitude, je crois, va jusqu^à m^interroger sur le menu de mon dtner : la soupe, un plat de viande, un plat de légumes... vcûlà!... Cest une bonne vieille femme qui me prépare ce repas quotidien au prix modeste de 4 franc par jour. » Il vécut six mois de cette vie, et le poète souffrant, après avoir vu son premier livre au jour, son premier rêve réalisé en partie, fut obligé de céder enfin à < ce long mal qui va consumant > et dont on meurt toujours.
On était à la chute des feuilles, et Moreau ne devait pas revoir le printemps en ce monde. « A ma sollicitation, dit Sainte-Marie Marcotte, il consentit à prendre quelque soin de sa santé ; je le priai de passer Thiver dans un hôpital, m'imaginant qu'il en sortirait joyeux et plein de forces. J'osais encore espérer son bonheur; j'entrevoyais pour
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lui une yïe nouvelle... Hélas l nous faisions de longs projets, et déjà la mort était à ses c6tés étendant la main et riant de nos
rétes
€ Il alla à rhftpital. Il y resU deux mois''. N'ayant plus à s^oceuper de son pain de chaque jour, il disait que cette rie était pour lui de Topulenoe. 11 faisait des yers. 11 ne se plaignait point. Tous ses souirenirs d'enfance lui revenaient à la mémoire. Il revoyait Prorins, ses rieilles ruines, ses rues montueuses où Ton voit chaque soir des gens du peuple assis devant leur porte; et puis la ferme quUl aimait tant, les grands troupeaux et surtout un chien qui, vagabond et inutile comme lui, courait autrefois les champs avec lui, s*arrétant quand il s'arrêtait, et le regardant dans les yeux lorsqu'il était rêveur, comme pour lui dire : La rime rient* elle? « Le régime qu'on vous fait suivre, lui disais-je alors, vous affaiblit; reprenez quelque force, et nous irons à Prorins. • Et il souriait. Malade moi-même^ comme je n'étais
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pas allé le voir k Thôpital depuis quelques jours, il se leva, traversa la rue par une des plus froides matinées de décembre»
monta trois étages, et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma porte **. Cette visite n'étaitelle pas un dernier adieu? N'était-il pas convaincu que sa mort était proche? Je ne sais, mais j'étais comme frappé d aveuglement ; je ne pouvais croire qu'il dût mourir encore. Huit jours après, il me dit qu'il avait reçu dans la nuit les 'derniers sacrements.
Notre entrevue fut silencieuse ; quand je le quittai : « Aimez bien ma aœur^ » me dit*il; je l'embrassait et ce fut tout. Le lendemain,, 20 décembre 4 8^8 , un homme de l'hôpital entra chez moi et m' annonça que le n^ i% venait de mourir '*. »
Hégésippe Moreau, peu de jours aupara'vant, disait à son âme :
Fais sans trembler, veuf d'ane ssùnte amie, Qnand du plaisir j'ai senti le besoin, De mes erreurs, toi, colombe endormie.
Tu n'as été complice ni témoin t
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Il était mort ayec le sourire des poètes, des justes et des martyrs !
Le soir, on lisait dans le National :
c Un grand poète vient de s'éteindre sur un grabat d*hôpital. M. Hégésippe Moreaa, Fauteur du Myosotis, est morl ce matin à Vhospice de la Charité, à Tâge de vingt-huit ans , à la suite d*une longue maladie , fruit d*une longue misère. Hégésippe Moreau est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur un lit d'amphithéâtre. Pauvre et modeste travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses , premier héritage que Tamitié est allée soigneusement recueillir sous son chev(ît mortuaire. Nous invitons les amis d'Hégt'sippe Moreau, les jeunes gens des écoles , les ouvriers typographes , dont il était le collègue, en un mot tous les patriotes, à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes obsèques. Il est bien digne de funérailles populaires, Thumble et simple génie dont, en 4838, le convoi sortira par une porte
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d'h6pital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Ces nobles paroles trouYèrent de l'écho.
Trois milles personnes, hommes de lettresi étudiants, typographes, ouvriers de toute profession, suivirent le cerceuil d'H^ésippe Moreau. Le deuil était conduit par Félix Pyat, Armand Marrast et Déranger. L*oraison funèbre du poète fut courte et touchante.
Berthaud, au nom de tous, avec des larmes dans la voix, adressa à son ami, sur le bord de la fosse, les suprêmes adieux .
HÉGÉSIPPB MORBAU. 89
La tombe d'Hégésippe Morean, à peine fermée, devint le théâtre des déclamations les plus contradictoires : on accusa la Société» on accusa la Poésie, et, avec la jeunesse brisée du martyr, on essaya de rajeunir des théories qui avaient fait leur temps. Les amis des Lettres pleurèrent sincèrement dans le secret, mais les mécontents éclatèrent. La politique s*en mêla, et, du haut de la tribune nationale, on jeta le linceul de Moreau comme une honte sur le dos de la France ou plutôt de ses maîtres. Le < nouveau Gilbert » étail vengé! et ce c nouveau Gilbert, » personni«
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fiant riudt^pendance dans>Ies idées, la fierté dans le caraclère et la sérénité dans la mort, n*eut plus rien à envier à Tancien : le corbillard de THôtel-Dieu et le corbillard de la Charité marchaient de pair sur le chemin de la Renommée.
Aujourd'hui , dans Thymme funéraire , Taccent semble avoir changé. Gilbert, qui avait servi naguère au triomphe de Moreau, servirait maintenant à son ignominie, et on a essayé d'étouffer la Satire du dix-huilième êiède sous la rhétorique de TEncyclopédie.
Je crois que ces deui enfants, qui eurent toutes les glorieuses visions et toutes les détresses de la vie, sont le trait d'union douloureux de deux siècles , qui devaient s'in~ surger, se battre, puis se comprendre et s^embrasser. Je crois que ces deux cris du génie agonisant sur un grabat d'hôpital se iont confondus dans le temps et dans la postérité. U ne faut pas essayer de les di?U ser, de les séparer : unis dans la souffrance, ils seront unu dans la gloire.
HBftSSlPPE MOREAU. 41
J'ai dit toutes les infidélités de la fortune «nvers Hégésippe Moreau. Gilbert ne fut pas plus heureux. On m'a déjà répondu qu'il émargea, qu'à sa mort il jouissait d'un revenu de 2,000 livres (ce qui était une fortune pour le temps), dont 800 livres sur la <;assette du roi, 400 livres sur le Mercure de France, 500 livres sur la caisse épiscopale des économats, et 600 livres de Mesdames, tantes du roi. Je ne contredirai pas l'archiviste qui a établi ce fait ; je veux bien croire qu'il avait des titres. Cependant il est i;énéralement admis, dans les lettres, que la Critique et l'Histoire n'ont jamais été bien éclairées sur Gilbert : de sa vie, elles n'en savent guère que la fin malheureuse ; et ce n'est pas avec des documents apocryphes qu'on peut juger les événements et les honimes. Or, du « poète malheureux, » on ne connaît que deux lettres authentiques qui ont jeté quelques révélations sincères sur ses habitudes et sur ses travaux ; et, si on voulait s'en inspirer , puis se reporter dans
4â HS6SSIPPS If ORKAU.
ce XTiiie siècle, dont il fit quelquefois justice; si on voulait Toir ce jeune homme de vingt ans^ dont on a volé le patrimoine, venant, à pied, de Lyon à Paris, avec une lettre pour d*Alembert; si ou voulait le suivre chez cet académicien, qui le laissa coucher trois nuits, par un temps froid et humide, sur les parapets du Pont-Neuf ; si on voulait faire grâce à Gilbert de son éducation jésuitique, et lui tenir compte de la puissance des principes conservateurs et monarchiques contre lesquels Rousseau ne put rien de son temps ; si on voulait, avec une intuition généreuse et bienveillante, mettre en parallèle la Révolution qui se prépare et la Révolution qui triomphe, Gilbert se battant pour les idées de son ^nfance^ et Mo* reau pour les passions de son cœur, il me semble qu*on n*aurait pas deux lauriers pour les deux martyrs. Tous deux ont été cruellement reçus par la société qui devait les protéger et les bénir ; et je ne sais pas même si Gilbert n'a pas eu plus d'héroïsme que
BBOBSIPPB MORBAU. 43
Horeau pour combattre le combat la la vie.
Gelai-ci avait à vaincre la Faim, celui-là TEncyclopédie. Ce n*est pas à dire que Gilbert ait trouvé un « baiser et du pain, > ce que Moreau chercha toujours et ce qui est nécessaire au poète. Il fut privé de tout, même de travail :
Barbafes 1 trafiiller l Ah l voulais-je antre cbosef A Yos pieds prosterné, déYOré par la faim, Si j'osais de mes Yœnx yoos dévoiler la canse, Mes cris Yons demandaient dn travail et dm pain.
Vous refusâtes tont à mon humble prière, Et votre avare main loin de vons m'écartait ; Je vous ibis en pleurant... j'expirais de misère : D'Arnaud vient ; c'est m dieu, mm malheni disparaît.
Le « poète malheureux » s*attacha à d* Arnaud. Qui lui en ferait un crime? Il s'attacha à Fréron. Qui Ten blâmerait? Il servit les idées dominantes de son siècle. Qui Ten accuserait? Obscur plébéien^ il chercha Taristocratie. Qui lui en voudrait? La Démocratie n*eiistait pas encore, et If. de la Harpe, dans
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sa Correspondance littéraire , ne Ta jamais formulée. Il a bien su dire que Gilbert étant un jour allé yoir Tarchevéque de Paris, M. de Beaumont, celui-ci lui infligea Fhumiliation de manger à la table de ses seeré- Uireset de ses valets de chambre.
On me trouvera peut-être trop indulgent pour le • poète malheureux : » c'est ma conviction qui parle. J'ai sous la main deux lettres inédites de Gilbert qui, plus haut que moi) demandent justice. Elles sont adressées à d'Arnaud. Elles ne sont pas datées ; mais après les avoir lues, on les reporte en 4773, après son échec au concours poétique de TAcadémie. La première eût pu être copiée par Hégésippe Moreau, mais il ne Ta jamais lue. El cependant on y retrouve Tacceot navrant du poète de Provins, tant il est vrai que les mêmes âmes palpitent sous les mêmes baisers et gémissent sous les mêmes douleurs.
« S'il est vrai, monsieur, que yotre cœur vous parle encore pour un homme sur qui
HÉGÉ8IPPB MOHBAV. 45
le sort semble verser avec plaisir et les douleurs et les chagrins, je tous prie de me rendre un service. 11 est en votre pouvoir.
J^ai un roman intitulé : Histoire des ma/heure causés par le Pr^ngé, ouvrage qui pourra devenir considérable, si la fortune et rindulgence du public me permettent de le continuer. 11 peut former environ deux petits volumes maintenant. J'ai déjà vu plusieurs libraires, mais comme il est écrit dans le livre des deslins : Gilbert^ ttt seras toujours jugé avant d*étre entendu, et les obstacles se muitiplieroni sous tes pas, à mesure que tu les surmonteras, ces messieurs m*ont toujours refusé. A Vombre de Yôtre réputation, il vous est aisé de me le faire vendre. Je puis m'abuser.mais je crois qtie cet ouvrage doit avoir du succès , si les succès sont proportionnés aux peines que se donne Tauteur pour plaire. Gomme j'ai des affaires pressantes à terminer dans ma patrie, je désirerais pouvoir y aller passer un couple de mois. Il est temps que mes
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parents, si cruels à mon égard, soient enfin forcés de me restituer mon peu de fortune, et que je n'importune plus personne du triste tableau de ma situation, pour recevoir des bien&its, souvent plus cruels pour moi qu»iies maux mêmes qu'ils auraient dû soulager. J*ai formé le projet de continuer mon Ahel ; j'ai deux mille vers faits; s'il vous paraît plus facile de m'en procurer la vente que de trouver un arrangement pour l'autre ouvrage, vous ferez ce que votre cœur vous dira pour moi; et certainement, vous me rendrez un service plus grand que ceux dont vous m'avez honoré jusqu'à présent. J'aurai du moins la consolation de dire : Je recueille le premier fruit de mes sueurs. Quoique je sois trè&-coapable à vos yeux, ne me croyez ni ingrat , ni injuste. Je sais ce que je vous dois, et cet orgueil qu'on me reproche est le pivot même de ma reconnaissance: En m'obligeant aujourd'hui, vous travaillerez pour vous-même, parce qu'il est très-sûr qu'à mon retour de Lorraine, je vous remettrai
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tout l'argent que tous m*avez bien voulu prêter. Je vous aurais envoyé mon dernier chant ^Àhel; mais depuis dix jours il ne m*a pas encore été permis de toucher une plume ]V)ur achever une vbgtaine de vers que je yeux redresser. Une maladie très-sérieuse m'oblige de garder le lit ou la chambre.
12 fixât bien que ma destinée se remplissef qtte je sois malheureux de toutes les mor mères. »
Il y a dans cette lettre de la grandeur d*àme et de la convenance. On y retrouve ce que nous avons vu dans Moreau : une fierlé digne de meilleurs jours. Mais cette « maladie très-sérieuse » le ronge de plus en plus et il récrit à d'Arnaud : c Youlei- VOU8» monsieur, que je meure?... La funeste prophétie du poète malheureux s'accomplit.
Le plus faible retard dans vos secours peut les rendre inutiles. Je finis, car les larmes et les sanglots me suffoquent. »
Et c'est devant tant de désespoir, de jeunesse et de génie, qu'on écrit des sophismes
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et qu'on s'érige en vengeur, en faisant la clinique d'un' orgueil mortel, d'un orgueil rentré. Je n'aurais pas cru que l'abaissement de Gilbert eût été l'œuvre de mon temps, et c'est là une reculade qui fait pâlir le progrès. Je m'en afflige et je crains déjà pour Moreau. Qui m'assure que » dans cinquante ans, quelque bel esprit rente et capitonné ne viendra pas assassiner sa mémoire. On ne demande pas des larmes pour les vainqueurs ; mais des admirations. Eh bien ! pour Gilbert et Moreau, qui sont deux vainqueurs, je ne veux que des respects. Il faut, par convenance, cesser de pleurer sur le poète qui meurt à l'hôpital : dans cette douleur, notre siècle mêle, trop d'ironie.
C'est aussi de l'inconvenance que de jeter des cris et de pousser des plaintes. Autour des grands cercueils, on aime les grands silences. Cependant , c'est un usage, quand un écrivain s'en va dans la misère, d'accuser la société et le sort, et l'État paye quelquefois les funérailles. Cessez de pleurer, pieu-
HÉGESIPPJt MOREAU. 49
reurs amusants; n'essayez pas de ressusciter les morts que vous avez fait mourir. Laissezles dans le repos de la tombe. Et, si on eût bien fouillé cette tombe de Gilbert, qu^on a remuée hier avec tant de rage, on n*y eût pas trouvé la mort, maïs la vie. J*ai recueilli déjà quelques débris de cette mémoire, et j'espère que bientôt l'aube de la réhabilitation se lèvera sur elle.
Si je me suis arrêté sur cette figure sanctifiée de Gilbert, c'est qu'un jour Hégésippe Moreau s'agenouilla devant elle en fermant les yeux, et il me semblait que la flétrissure qu'on ose infliger à (a Satire du dix-huitièriM tiède rejaillissait sur le Myosotis !
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Le divin Platon expulsait un jour les poètes de sa république. Le fait se passait à Athènes^ le foyer de la lumière dans le monde antique, la source du génie chez tous les peuples modernes ! Eh bien , ce jour-là, Platon fit un rêve. Le poète (je n'entends pas le versificateur), par son caractère, est toujours le symbo\.e de la fierté, de la noblesse et de l'indépendance. Par son esprit intuitif, il voit toujours plus loin et mieux que ses contemporains. Par son cœur, il a plus de sensibilité pour les misères de son siècle, et il y
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portera remède. Par lui-même» c'est «ne lumière, c'est un glaive : il éclaire les autres et il les défend. Tous les grands hommes furent des poètes, de Moïse à John Brown.
Euclide savait la poésie des mondes, Euripide la poésie des âmes. Les inspirés les plus augustes furent les plus augustes citoyens. Les prophètes de la Bible, qui n*étaient que des poêles, se battaient autrefois pour k théocratie et faisaient trembler les rois. Les anciens avaient tant de respect pour les poètes qne, dans les fêtes publiques de la Grèce, ou les plaçait sur le banc des ambassadeurs. Quand ils n'ont plus été respectés, c'est qu'il y avait de Fanarchie ot du despotisme dans le monde. Homère mendiait son pain au temps où se constituait sa patrie, et où quelques villages, nés des cendres de Troie, prétendaient à Fhonneur d'en devenir la capitale. Dante et Tasse ont souffert de la faim et de l'exil pendant les guerres civiles et religieuses du moyen âge. Milton, Chatterton, Malfilâtre sont morts de misère
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SOUS des monarehies absolues ou à peu près.
Mais quand la Démocratie a yaincu, le poète s*est battu pour elle. Les siècles de la Démocratie sont les siècles de la Muse. Périclès, en Grèce; les Médicis, en Italie; 1789 eu France, sont les trois accents immortels de Tunivers : alors les poètes avec les peuples triomphaient des rois ! « Si on parcourt Thistoire du monde, dit Yoltaire, on voit les ftiblesses punies, les grands crimes heureux, et TuniTers est une vaste scène de brigandage abandonné à la fortune. » Cette scène cependant s'est anoblie quand le génie a eu sa place dans les conseils publics, quand la Muse a ch&tié les attentats et a inspiré les souverains. Alors Corneille faisait pleurer le grand Condé, Bossuet moralisait Louis XIY, Voltaire conseillait Frédéric de Prusse et Rousseau écrivait : c La poésie, c*est la plus belle éducation qu'on puisse donner à la jeunesse, le plus noble délassement du travail, la meilleure instniction pour tous les ordres de citoyens. » Lies
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poètes, enfin, ont formé et ûié le génie des peuples.
Hégésippe Moreau n*a pas exercé tant de prestige sur ses contemporains. Cependant personne ne peut dire ce quHl aurait été dans des temps meilleurs. Nous avons vo chez lui les sentiments qui font les grandes âmes et les grands poêles. S*il n'a pas enfanté la Marseillaise, il s*est battu pour elle. Il croyait à la Muse et nous pouvons croire à son caractère. L'énergie d'âme de Moreau ne sortait pas très-lumineuse de son visage ; ce miroir était infidèle ; il ne rendait qu'une partie des traits du poêle. Cependant Sainte- Marie Marcotte nous assure « qu'il y avait, entre sa nature morale et sa nature physique, une harmonie touchante : sa physionomie était mâle, quoique douce; sa tête forte; c'était l'emblème de son génie, de sa verve poétique et de sa raison élevée; » et il ajoute : « Son corps souple, sa peau blan<che et unie, ses extrémités fines et délicates; tout cela était d'une femme, d'un
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enfant, et signifiait son caractère inoflensif. » Hégésippe Moreau, qui s^était fait remarquer au séminaire par sa rêver ie, apporta dans le monde une mélancolie qui ne le quitta pas et fut cause de la solitude qui Fentoura toujours. Il ne chercha pas les amitiés utiles : il n* acceptait même pas les sympathies qui s'offraient à lui, et, sur la fin, il témoignait presque pour tous ceux qui rapprochaient une défiance dont on ne s'offensait pas et qu'on pardonnait à sa misère.
C'est ainsi que le peignent les rares amis qui lui survivent encore.
Par une matinée d'avril 4838, Hégésippe Moreau vint au café du Panthéon, où se réunissaient régulièrement Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Champfleury, Henry Murger et quelques jeunes gens célèbres aujourd'hui. Paul Van den Heil, un ami commun, voulant ouvrir à l'auteur du Diogène les portes du cénacle, s'empressa de leur présenter c M. Moreau. » Ce poête-là leur semblait tout à fait inconnu. Cependant on était
HSasSIPPB MORSAU. 55
aux premiers lilas, el les réTeiurs parlire&t aux champs. Iforeau, domiant le bras à Paul Van den Heil, fut de la partie. Dans la route» il ne dit que quelques mots. On admira sa p^nde insouciance el sa grande philosophie.
On consuta que < ce beau débraillé^ tour à tour silencieux et éloquent, » était un poète. De ce joua-là, Moreau fut du cénacle; mais il n*en profita pas. Il se contenta d'aller causer deux ou trois fois avec Arsène Houssaye et Musette, dans la rue du Doyenné, puis il disparut avec les dernières roses.
Hégésippe Moreau, sans le dire à ses nouveaux amis^ venait d'entrer k Thôpital. Un soir d'hiver cependant, il se souvint du printemps et il invita Arsène Houssaye & venir le voir. Mais Arsène Houssaye tarda deux jours. Depuis cinq heures Moreau était mort, et U ne put que lui faire une épitaphe :
n monnit en martyr, martyr de la sonfficance A raorore de aei beaux jours;
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Ibis il «hanta l'amour, mais il chanta la France : Dans nos cœurs» son cour bat toqjonrs !
Quelques mois après, Paul Van den Heil mourait aussi. L'inspiration prit encore le deuil ce jour-là.
Pour bien connaître Hégésippe Moreau, il faut le Toir à deux reprises, dans les deux saisons si différentes de sa vie, dans son bonheur et dans sa misère, dans le printemps et dans Tautomne. •« Il y eut, dit M. Sainte-Beuve, un Hégésippe Moreau primitif, pur, naturel^ adolescent, non irrité, dans toute sa fleur de sensibilité et de bonté, animé de tous les instincts généreux, et non encore atteint des maladies du siècle. » Le poète lui-même a recueilli les débris de sa première fortune ! et, en pleurant sur tant de cendres, il s'écrie :
Mon cœnr, lyre à seize ans de volupté céleste, S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste.
On pourrait dire que Fexistence d'Hégésippe
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Moreau fut un long rêve en deux teintes : la première, couleur d'espérance, et Tautre, funèbre comme la mort. Cette seconde métamorphose se fit surtout sentir en 4834, après Toir quitté Timprimerie Didot. Il se trouva jeté alors au milieu de jeunes gens incrédules, libertins de cœur et d'esprit, sceptiques et viveurs, qui lui eurent bientôt ravi la dernière étincelle de foi morale qui éclairait encore ses sombres misères. C'est en ce temps-là que le fiel déborde de son &me^ si fiel il y a jamais eu. Mais non, le poète, après ses passions, redevenait serân, Il avait le visage clair et les yeux azurés, comme le ciel après les grands orages.
De 4 829 à 4838, il pouvait, à Provins ou k Paris, frapper à la porte d'un de ses illustres compatriotes, M. Lebrun^ auteur de Marie Stuart, qui, depuis sa jeunesse, cultive et protège les Lettres avec tant d'honneur ; mais il ne voulut pas lui faire visite. Et cependant Hégésippe Moreau eût pu mettre à profit la généreuse protection que lui
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offrait M. Lebrun. Plus tard, M. Pierre Dupont en éprouva toute Inefficacité. Et peut* être que le poème des Deux Anges, mprimé en •1844, par souscription, sous les auspices de M. Lebrun, et bientôt couronné par r Académie française, fut la clef qui devait ouvrir la porte de Tavenir au chansonnier républicain de 4848. Mais il est des natures avec lesquelles il n^ a pas de transactions; Moreau en était une, et, dit M. Sainte-Beuve : « 11 ne se guérit point de cette disposition, lors même que les privavations les plus réelles, les souffrances positives et poignantes vinrent y joindre leur aiguillon. »
Il ne faudrait pas reprocher au poète cette fierté généreuse : c'était une des vertus de sa race ; il la tenait de ses parents. On conserve k Provins un manuscrit très-précieux qui contient la « biographie de If. Moreau père, professeur au collège. »
Ge manuscrit, dû à un excellent bourgeois de la ville, n*a jamais été imprimé. Sincère*
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ment pensé , naïvement écrit, il eût cependant aidé la critique philosophique dans les investigations sur le caractère moral du poète provioois. L'auteur dit : « Maintes fois, je vis M. Moreau répandre des larmes bien amëres sur la malheureuse position dans laquelle il se trouvait , sur Tinsuffisance de sa place au collège , qui ne lui permettait pas de pourvoir convenablement aux besoins de sa femme et de son enfant. » Et, après des deuils touchants sur la mutuelle affection des deux époux, qui ne furent jamais légalement unis, l'auteur rapporte que :
« M. Moreau préférait la faim à certaines invitations à dtner qui l'humiliaient. Souvent, pour n'y pas répondre, il se réfugiait chez moi. 9 Ce manuscrit, où le charme se révèle avec Taccent de la simplicité, se complaît dans les particularités les plus insignifiantes ; il donne le sommaire de quelques leçons sur rhistoire professées par M. Moreau, à Provins. Mais auprès de ces détails futiles, (m trouve une chansonnette originale dont
60 HBGS8IPPS UORBAU»
voici uo couplet, sur un air de M. Déaa-
giers:
Tromper l*im, l'antre, ici-bas,
N'est «pw bagatelle, A chaque instant, k chaque pas.
C'est firande noavelle.
Mais qnand trompenr est trompé On peat dire en vérité :
La bonne atentnre, Offné!
La bonne aventure.
Je n'insisterais pas sur ce manuscrit^ s'i] nMnsistait lui-même sur le caractère élevé et délicat de madame Moreau qui fut obligée, après la mort de son mari, pour élever son enfant, d'entrer comme femme de chambre chez madame Favier; sacrifice pénible pour son orgueil, mais Inen doux pour son cœur de mère. Elle vécut vaillamment et noblement de son travail. Hégésippe Moreau ne pouvait pas dégénérer d'elle ; il ne devait pas dégénérer' de son père : le sang comme noblesse oblige !
« Cependant, dans sa plus extrême détresse.
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dit Sainte-Marie Marcotte, il ya voir les personnes qui ont protesté de leur attachement pour lui; il devient sollîcitear, lui si noble et si fier ; mais il est éconduit et il écrit : « Je viens de faire preuve de patience « et de courage, j'ai sollicité, et j*ai rem- « porté de mes visites la conviction qu'il « faut se défier de ce qu'on nomme des pro c tecteurs. »
Moreau vient de répondre à tous ceux qui lai ont fait un crime de sa hauteur et de son indépendance. Pour avoir la conviction qu'il a remportée de ses visites, il faut avoir passé pnr le même crible. Les protecteurs iittérûres sont des littérateurs à part dans la littérature, et l'empire que leur donnent les légers services qu'ils ont pu rendre est l'expression brutale de leurs légers talents. On pourrait les appeler les confesseurs des gens de lettres. Ils mettent à profit cette influence de circonstance pour autoriser leurs imper- Uoenees futures. Le jeune homme qui se laisse enchaîner par eux est mort, parce
63 HBGÉSIPPS IfORSAU.
qu'il a perdu sa liberté et sa dignité ! Moreau sans doute, dans une de ses beareuses sérénités d'esprit, avait entrevu rabtme, et il ne s'y fourvoya pas. C'est peutr-être ce qui nous conserva le poète dans sa prîmenr> avec « Tâme la plus délicate et la plus noble, d*une sensibilité exquise , ayant des larmes pour toutes les émotions pures. ■ C'est ainsi que Font connu tous ceux qui Tout abordé à Paris, et c'est ainsi que sa sœur le peint elle-même. Quelle distance de ce portrait à celui que Théopfaraste fût de l'orgueilleux : « Il a le verbe haut et le si^ lence boudeur; il est dissolu dans la joie, furienx dans la tristesse^ déshonnête aa de* dans, honnête au dehors; il est roide dans sa démarche, aigre dans ses réponses, toujours fort pour attaquer, toujours faible pour se défendre? il cède de mauvaise grâce; il importune pour obtenir ; il ne fait pas ce qu'il peut, ce qu'il doit faire; mais il est prêt à faire ce qu'il ne doit pas, ce qu'il ne peut pas. » Nous n'avons pas retrouvé, dans
HÉGÉSIPPE UORBAU. 63
Moreau, un seul trait de cette phyâonomie.
Son rêve était aussi modeste que poétique :
Marcher à deux sur les fleurs et la moosse, Ao fond des bois rêver, s'asseoir, courir...
Voilà comme il songe au bonheur! Cependant il n'oubliera pas ses frères : tout un village des environs de Meaux fut dévoré par les flammes, et il quête pour les malheureux ; il eût bien voulu réparer tant de désastres, mais, dit-il :
Je n'eos jamais de ce qn'a la boolangère ; Et quand l'amour me caressait alors, S'il étreignait une bourse légère, II sentait battre un coeur plein de trésors.
Moreau s*est peint dans ces derniers vers.
Et quand la postérité trouverait des cordes incorrectes à sa lyre la plus mélancolique et la plus désolée, elle devra ne pas les apercevoir : pour la captiver, il ne faut qu'un âme généreuse. Or, après tant de naufrages et sur ce cercueil si prématurément con-
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sumé, il reste une chose qui ne mourra pas, c^est l'élémeat étemel et divia qui fait les poètes : le caractère. Et Fauteur du Myosotis sera toujours re^tté, parce qu'il unissait à un talent distingué une grande honnêteté de cœur.
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rai entendu Wen des gens életer contre Ilégésnppe Moreau les i^s graves accusations. La Gazette de France, le 45 jnilliet 1 839, attaqua férocement le poète dans sa fosse. Qtioiqne la gloire du Myosotis n'ait fws sonffert de ces injures, j'ai tenu à les constater sans Touloir y répondre. Cependant cette tactique de la Gazetle de France m'a indigné, et j'ai essayé de la comprendre sans y parvenir. Je n'ai même pas vu Tombre d^une indignité dans toale la vie du poêle.
Au contraire, j'ai trouvé injuste le reproche
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de scepticisme et d'irréligion que presque tous ses biographes lui adressent ; et quand la lumière divine inonde une âme, la lumière morale Téclaire. Or, Hégésippe Moreau était religieux et sincère dans sa foi : les croyances de principe sont les éléments nécessaires au génie. Dès son jeune âge, il mêla bien à sa religion un accent sceptique, mais il ne s'attaquait qu'aux nuances bizarres que le fanatisme, la superstition ou Terreur ont imprimées aux axiomes de la Tbéodicée.
Il n'y avait pas de philosophie qui lui fût indifférente. Un jour, il entra dans le temple des saint-simoniens de Ménilmontant, avec riutention de se moquer de leurs doctrines, et il en sortit « attendri, touché^ enchanté et presque convaincu. » On a vu quelquefois, dans Hégésippe Moreau, un insulteur du Christ. On a souvent cité les I>foces de Cana, comme « Taudace effrénée d'un libre penseur » parce qu'il avait dit :
Mes prèUvs fUon, en mémoire D'un toor de f obelet divin
HÉGÉSIPPB MORBAU. 67
Vendant des oremu pour boire, Gbangeront l'eau bénite en vin.
Mais ici il n'y a qu*une véritable habileté de pinceau : en quatre vers légers et spiritudls, le poète a flétri la simonie.
Dans Un quart d'heure de dévotion, Hégésippe Moreau a fait sa profession de foi luimême ; elle est humble et touchante :
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux ganàs jours, blanc lévite du clumir, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur, liais depuis, an coniant du monde et de ses fêtes Emporté, j'ai suivi les pas des fiinx prophètes. Gom|Mioe des doctaors et des pharisiens.
J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens. Quand l'émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve, Arrachant une croix à la coupole veuve.
Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol, De loin sur les manteaux je veillais comme Saul.
« On aurait tort de ne Yoir là, dit M. Auguste Nicolas dans ses Études sur le (^ristianiame, qu'un thème de fantaisie; c'est l'expression yivensent sentie d'un cœur vrai dans la langue
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naturelle d'mi grWMl po^. • M vi'estime heureux de Yo!r un apologiste contemporam répondra À la GauUe de France. Mais d*oii veoaifiDt donc $es colères ?
Moreau croyait ^ Dieu et à rimmortalité de rime. Uu jour il disait k la sienne :
Tq veilleras sur tes sœars de ce monde,
De l'antre monde oh Dien nons tend les hras.
Moreau croyait k la cbarîtè» le grand précepte du Christ :
DonBtk« oar, tvilaiik lisi tonhetiménirei»
Le specM éè BtfiVÊtpièbt» «iei lois ifBireft; Le sol est an foloaiiv AlfemMa, tt tomae Sifli» La Raison «ou (fin : L*auiiÔBe ëfciat le tei^
Moreau avaria foi de Tlmmanké ? il méprisait les doctrines des coteries ; aussi ses dogmes politiques sont-ils généreux comme son toe. Jl eroyait à f a^nir, à 1» pbilosoph«e du progrès. Il «VMt tontes lesi^vresée la jeunesse, et tout le courage que doMif Viotuiiion éès grandes idées sociales. Ob h
RBGSSIPFX MORBATT.
néeoiNMi le oirraelère vni et sériear à'Bé^ésippe Moreau. On n'a riêntv d'ÎBàrrkhiel,de personnel dans ses prinei|)es. t ]t est le reflet avdent et mélangé, le eonflit des divers éclairs qui se croisaient alors dans Tatmosphère politique. » Cette opinion, patronnée par le causeur des Lundis imcienB et nourveaux, est gratuite. < H. Sainte* Beute Mme Moreau ou tout au moins le plaint d'aToinr été trop accessible à la politique^ N^est-<ïe pas le plinndre ou le Uàmer d'avoir été koMnie^ lionnne de cœur et de sympathie ? Nous ne ceneevons pas quelle infirmité ou quel privilège en pourrait affranchir le poêle. Que pense M. Sainte-Beuve de ceux de ses oon-^ temporsuns qui e«« trârrersé cette époque*, de 4899 k 4 999, où Moreau véevt de sa vie vMle, sans ^apereevoiréa grand mouvement qui s*opéf«»l aler» dans- Tordre social et m^ telkctuel f On e« renoMire d& ces hommes qui ue furent, on peu aérleasement, ni libé^ rata, ni re^aUstes^ niréf nèlieakis^ ni mtu simdififlDd, ni éelentiipiM», ni vom«itiques;
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mais cfaerchei aujourd'hui sous leurs cheveux blancs, yous trouverez le vide ou la glace. Si Moreau leur eût ressemblé, pins facile k guider et à protéger, il aurait pu être un jeune homme bien sage, fort assidu dans son emploi, traçant à ses moments perdus quelques petits vers anodins, et trouvant le moyen, sur ses l^i qu 1,800 francs, de mettre chaque année quelque choso à U caisse d'épargne. Il ne se fût jamais permis le moindre couplet vif ou malicieux, la plus légère satire; il n'eût pas eu de luttes, de misère; il n'eût pas terminé ses jours dans un hôpital. U vivoterait peut-étre encore dans quelque imprimerie, à moins qu'il n^eût été fonctionnaire sous tous les régimes. »
Hais M . Sainte-Beuve a osé dire que Moreau était « dépourvu de principes et de caractère. » Ici, on répond par des Mis,
Aux premiers succès du poète, une personne de Provins, riche et influente, dévouée à Tun des grands partis qui se partageaient alors Topinion, pensa que ce serait pour son
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drapeau une belle conquête que ce jeune talent y en même temps que pour elle une bonne œuvre à faire de Vy attirer. Dans ce but, elle s'offrit à réparer l i.>f«rs Mweaules torts de la fortune, s'il s'engageait, toutefois, à servir désormais, ou tout au moins à respecter, ce qu'elle appelait la bonne cause.
De quelque forme délicate que fût revêtue cette proposition, la dignité humaine chez le poëte ne s'y méprit pas. D'un geste, il écarta jusqu'à la pensée que jamais il pût .
aliéner, pour un intérêt, sa conscience et sa liberté.
Plusieurs tentatives du même genre eurent auprès de hii le même résultat.
Donc, comme l'a prouvé aussi très-éloquemment M. Laurent Pichat, dans son beau livre les Poètes du combatf a en politique, Hégésippe Moreau avait accepté la tradition rénrolutionnaire, » et loin de l'avoir reniée, il: est nort en la confessant.
Si Moireau eût manqué de foi politique, la France aujourd'hui n'aurait pas lé Myosotis,
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Le caractère yolitîqae et littéraire de Técrt- Yttn y soBt teUemcnt identifiés qa'on ne saïur»t désornuM les séparer.
La lîtlératnre française du xix« siècle a eu treis épcwiaes distinctes : la fonnationy en 4849; le déireloppemeiii et le triomphe, en 4829; la dispersion et les indiiMualiléSy de 4 830 à 4 835. Cest k cette dernière époque qn^appartiennent Alphonse Karr, Georges Sand, Alfred de Musset, Gustave Planche, Barbier et Morean.
Les débuts du poète iîirent dii&cîlea : ik devaient Tètre. Cependant ils furent renar» qués. Ghateauinriand lui écrivait, apsès atvoir lu sa pièce à Henri V: « Vous avei élétouehé de la langue de feu, * cfesi-ànfire qu*il avait été par Dieu consacré poète ! Henri de Latoucbe, qui venait de publier FragoèeHa^ son chef-d*œuvre, entra un jour chex Béran*ger, en hii disant : « J*ai trouié enfin ua plus grand homme que vous l » CependMt Morean n*avait alors jeté «pie qnelquts satires politiques encore inoottiiuea. Ses |)lvs
HxeÉsiPPX icoftXAti. 73
jolien cfaMsonneitea, dans lesquelles il est si vrai, si original, ne vinrent que plus tard.
L^œavre littéraire de Moreaa a deux parties dtstihctes : ses Poésies et ses Contes.
A, preinièrevue, les poésies de Moreaa sont bien le reflet de son âme. Elles ont tout Pacoent de son caractère fier et honnête.
Elles ne trahissent pas un esprit chagrin m maladif^ comme- on Ta dit quekfoefois. ma»
une soif inextinguible de justice et d'humanité. On n*y rencontre pas de théories désas^ trenses ni sobversiees; encore moins d'amer* tvmes et de jaleusies. Sincèmmeot pensé, sincèrement écrit, le* Di^ène d^Ilégésippe Moreav a tonte la maturité des œuvres qui vivent; et salle part on ne reconnaît les vingt ans du jeune homme. Partout, c^est un grand citoyen qui parle en grand poète.
11 faut dire aussiquelfceuvrede Moreau fut faite à Tabri des coteries et avec les seules convictions cfe son âme. Quand on la regarde de près, on y. reconnaît une éUide exquise: et achevée du style, Hégésîppe Moreau, «t peu
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fiévreux dans l'inspiration, savait se retenir dans la composition, et il ne livrait jamais au public une pièce sans Favoir retouchée plusieurs fois. Pour travailler, il lui fallait une sérénité d'âme qu'il n'avait pas toujours, et, en le lisant, on sait quand il était heureux, même dans les instants où la Vengeance lui soufQait ses alexandrins. Je n*ai jamais compris qu'on fit Moreau l'élève de Barthélémy ou de Béranger, parce que, comme Barthélémy, il a fait des satires, et comme Béranger, des chansons. Bien avant de les connaître, le poète de Provins disait ce qu'il serait plus tard. Â quatorze ans, il révélait, dans une pièce inédite transcrite ici comme un souvenir de jeunesse, la nature de son génie :