‹ Hégésippe MoreauChapitre 2 sur 3 · UN CONSEIL · texte numérisé non relu

UN CONSEIL

Dulmas. éconte enfin la raison qui t'éclaire, Gesse enfin de nonrrir un espoir téméraire; Ainsi qte toi, mon itta, j'eus la démangeaison D'offenser le pnbUCi la rime et la raison :

BÉGÉSIPPB MORBAir. 75

Gomme toi, bel esprit an sortir do colIég«,

Ha sotte tanité saisit le privilège

Qo'nanrpeDt trop soaTent les aaleun de nos jours,

De parler sans rien dire et de parler tonjoors.

Amoareox de la gloire et surfont de moi*mème,

Traînant à mes o6tés l'ennni d'nn bean poème,

Je qnètais à la ronde an sourire ilatteor;

Copiste ingénieux, adroit compilateur,

J'enfilais de grands mots, bien doux et bien sonores,

Je parlais de soleils, d'étoiles et d'aurores,

J'imitai ***, et mon style éclatant

Fit bâiller tout le monde..., excepté moi pourtant.

Je dédaignai bientôt la robe paternelle;

BrfUlant de conquérir une palme immortelle.

Je m'élance an tbéàtre oîi l'orgueil me promet

Une place éminente à côté de Soumet.

Je pense Yoir déjà mon talent poétique

S'élever radieux au trône académique;

Je triompbe en espoir, je r6ve..., mais bientôt

Vingt sifflets goguenards m'éveillent en sursaut :

L'infortune sonvent est bonne à quelque chose;

Abjonmi et la gloûre, et les vers, et la prose.

Depuis ce triste instant, j'ai su borner mes vœux

A vivre loin du Pinde. ignoré, mais beureux.

Que mon exemple au moins t'apprenne à fuir l'orage,

On sur les mêmes floU cndns le même nanfirage.

Gombien d'antres malheurs je pourrais te citer I

Les bâtards de Schlegel ont bean ressusciter,

Les Marivaux du jour que l'intérêt assemble,

76 HBGXSIPPB MORBAU.

En vain wwlwiit 4e pi», «i oatolAOi^nsanUiw Ils trompent qnelqoeCûf noe ngutÛM indolgeiitft. Mais l'enenr pasM Tite et le» pAis Mit ch i ng aa n t i . l/** auioird'boi gelait à i^e lir«; lia bMiiJui«ftvaattcsMgiénii«i£i.lïrei Il abeaneaafipMi to Bible dans setTeii»

Le pnblic, jiste eMfiOg les abandonne apx vus. Inhnmés par lee seine d'une saine critique.

SailiTjree Tont dormir an fond d'une boutique. Hélas ! bien des auteurs ooiune lui boursouflés. Ne Tirent un moment que poov èU*» siffles v On court après. U gloire, et la gloire infidàle. Quand ou croit l'aUraper, s'envole à tire^d'aile s On veut monter bienbaut, mais on roole bien bas s La mottagae est glissante, et le bruit des foux pas, Réyeillant chaque jour les écbos du Pâmasse, Avertit les GoUn dn sort^ les menace »

Ils tombent l'on sur l'autreretles sifflets railleurs Vous répètent sans cessa : avis aux rimaiUeuri.

Malgré soi, U famt «eeoiuiatlro dam ces \ers un «entîmeiit et tme forée qm f étélMent lin maître. On respire déjà le parfam sobre et délicat dont la Muse inonde les âxnes qu'elle appeUaà chantar. Od> sent qu«la poésie d'Hégésippe Morean sera de la rasMn mélodieuse, comme veut son siècle. 11 par-

HÉOÉSIPPB MORBATT. 7T

lera philosophie, potHique^ retigion, < mie sociale avec les pentamètres de Pytb** gore, et oh comprend déjà que c'est pdur lui quel^laton a dit : « Il seinHbre, parce qu*tl est vertueux. »

Donc à quatorze ans, Hégésippe Uwetm avait écrit le prélude du Diogèm, qui reslwt son œuvre la p\m accentuée, la pins nattt^ relie et la plusfene, parée que le po^te 7 a mis son lyrisme et sa raison. Le Diogànê fut oomposé dans une veine beureuse, avee des observations vives, des souvenirs remplis d*une amertume que tempéraient les sons de teni qui lui étaient chers. Moreau eommaiça son journal en juillet 4^8 : le poêle et le soleil Gantaient! Interrompu Ik Vlfo^ vius, Diogène fut repris ^ Paris, et malgré le génie et la volonté de Tauteur il ne put fournir qu'une courte carrière'*, t^es souscripteurs étaient très-irréguliènement servis , et le 7 janvier 4834, Hégésippe filelreaia éeri^ vait à sa sœur : « Dites-raoi donc oe que je dew foire de m«8 abonnés de Provins. S'ils s'adi«8-

78 HSOÉSIPPB MORBAU.

; à voas» par hasard, dites-leur que je SUIS malade ; vous ne mentirez qu*à moitié. »

Le succès du Diogène fut local, et Téclat de ces beaux vers eut besoin des ombres d*un linceul pour attirer les regards des contemporains. Iforeau cependant eût réussi à percer, s'il eût mendié la réclame ; mais il ayait trop de dignité dans le caractère pour en venir là; il poussait même rinsouciance et rindifférence si loin, t}u*on le volait sans qu'il s'en aperçût. Gomme les vrais poètes, il écrivait sur des feuilles volantes qui devenaient quelquefois le jouet des vents. Toutes les poésies postérieures au Diogène ont une origine capricieuse et accidentée et révèlent, dans leur inspiration intime, Tâme du poète à ce moment-là. Il chantait quand quelque chose lui disait de chanter, mais s«ns plus s* occuper de ses chants.

Cependant Hégésippe Moreau eut tous les rêves de la jeunesse littéraire . 11 songea même un jour^ chose étrange (et aucun de ses biographes ne Ta dit), à concourir pour le prix

HS6ÉS1PPE MOREAU. 79

de poésie de TAcadémie française. C'était en I8â9, et on detait célébrer la déconyerte de rimprimerie. Or, Hégésippe Moreau, qui n'avait trouvé à Paris que les déceptions et la nûsère, jeta un coup d'œil de convoitise sur les médailles et les prix de l'Institut.

Avec cette naïveté charmante et cette franchise qui lui défendirent toujours de compren-* dre son époque, il adressa sa pièce an cou* cours où quarant&4rois autres Fatteodaient.

Le jour de « la Saint-Louis, » M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie fran* çaise, n'en parla pas. Je sais que Taccent du Diogène n'était pas tout à fait celui des Tenhpliers, Biais cependant M . Raynouard, mettant de côté toute passion politique et s'inspirant des idées libérales qui triomphèrent quelques mois plus tard, eût pu citer quelques vers d' Hégésippe Moreau^ auprès de ceux de MM. Saintine, Bignan, Le Maire et Ernest Legouvé* Il eût pu signaler à l'Académie ce poète de dix-neuf ans qui apportait avec une invention pénétrante, une virilité de pensée,

80 HSQBSIPPB IIOREAU.

ime fNtissanee dB:8àiitîiiiciii, ane frfûloBOf hie de rhuaoBité étmnatiiles ckw un débutant decelàge. Mais Charles X qai, comme ¥ioior Hu^Oy vernit de célébrer de u « bonefac royale • les héros da Navarm, n'eâl pÊètt oooipris Hégési^pe Moveau demandant la libefiLé de la pnesse. Aussi ees eonewreau, ae tenant sur les tifiàèeee da prograoBoe, furenl'ils plus heurenk. La pièce de II. Bi* gnan^ qni oluîntraceeseît, aaBtaitda moide qui en vit tant d'antres : une vetsificaftion facile assota sa fortusie. M. Ërn^stLegomé, qnilûfiaâi revivre à vingWdeux ans à peine le «Mn qu^l perie, avait mis dans son muvre les émotions de sa jeunesse etle rcspeei des anciens maitres. Dans la sincérité de son inspirailâoa» il s'éleva jusqu'à ITékHfueiM». Bans un parallèle des temps modernes, passés el ccmliemparaiQS, il disait :

nos grands mais moins beimiix qu'en cet &^e oit

Las sjèdeftenslwtiA flMMimntQOMie iMiMWMS I Hêgésippé Moreau avait aussi dit cela, maïs

HBGÉSIPPEMORliAU. 81

ses alexandrins nerveux avaient effrayé TÂcadémie.

Il faut constater qu*il n'avait pas saisi son sujet sous toutes ses faces. Dans des vers didactiques, il eût dû chanter l'enfance et les progrès de l'imprimerie, et le poète ne vit dans cette découverte, avec les intuitions de sa jeune et libérale philosophie, que la Révolution et la ;Liherté du monde ! Il fut mis hors de concours. Or, de tous les concurrents qui restaient, M. Legouvé était .celui qui avait apporté dans son poème < le plus de sensibilité, de douceur, de charme et en même temps d'élévation dans la pensée. » Il fut couronné : c'était juste !

M oreau ne parla jamais à sa sœur de cet échec sur lequel il comptait sans doute ; il n'attaqua pas la sentence de ses juges; il se borna^ quelques jours après, à adresser son ÉpUre sur V Imprimerie à M. Firmin Didot, qui l'agréa.

Mais voici deux fortunes de bibliographe :

En 4 834 , M . Lachambeaudie, rédacteur en

82 HBGESIPPB MORBAU.

chef d'un petit jourasil appelé le DahUa, vit arriver cbez lui un enfant de quinze ans qui le pria d'insérer des vers. Il lut sa pièce d^une façon adorable, et M. Lacfaambeaudie rîmprima. L'année suivante, ce petit prodige obtint, dans les salons de Lyon, des succès prodigieux en la récitant; et sans Bertbaud, qui découvrit tout, la prescription eût bientôt atteint les droits d'Hégésippe Moreau, et on retrouva ainsi :

J'ai dans mes souTenirsun fabliau bien Yieax.

Un Quart d'heure de dévotion fut victime d^un plagiat plus audacieux encore. Le coupable était un étudiant de vingl-deux ans qui, en 4838, fit, sous son nom, publier ce poème. C'était une brochure imprimée avec luxe qui fut adressée h tous les poètes célèbres de ce temps qui s'empressèrent d'en féliciter l'auteur. Chateaubriand et Victor Hugo ne lui ménagèrent pas les encouragements, et l'étudiant colportait leurs lettres avec vanité I Ce nouveau Zoïle poussa Fin-

HBGBSIPPS MORSAU. 88

trigae jusqu^à adresser sa pièce au pape qui lui envoya une décoralion, et comme Hégé* sippe Moreau se mourait à Thôpital, ce jeune effironté était sur le point de contracter un riche mariage de dévotion.

Moreau a dû collaborer, de 4829 à 4838, à beaucoup de petits journaux; mais ses lettres n'indiquent, d'une manière précise, que trois recueils dans lesquels on retrouve de sa prose et de ses vers : le Journal des Demoiselles j Psyché et le Journal des En" fants. Le Journal des Demoiselles^ dirigé par une dame du grand monde doni le nom n'a jamais eu d'importance, publia les Petits Souliers (avril 4836), la Sceur du Tasse (mai 1836), Maearia ou les Béradides, que, dans le Myosotis , on appela le Gm de chêne (août 4836), et la Souris blanche (janvier 4 837). Moreau, entré au Journal des Demoi* seileSf sur la recommandation de madame Emma Ferrand, qui y faisait des articles de tout genre, n'était pas toujours en excellents rapports avec la directrice. « Mesrela»

84 HiOBSIPPX MORBAU.

tions avec cette dame, écrit-il 4 sa sœur, ont,. un caractère singulier. Elle est trèsbelle, très-bonne, très- spirituelle, et i>ourtant sa tournure d'esprit est si différente de la mienne que nous avons toujours des discussions qui deviennent quelquefois trè»amères. » Moreau conserva un meilleur souvenir de Psyché* « Je viens de déjeuner, dit-il, avec le propriétaire de ce journal ; c'est un exnotaire fort riche et fort brave homme, qui désire beaucoup m' être utile. Je lui ai déjà donné un petit conte et j'en termine pour lui un plus long. » Or, de ces contes, on ne retrouve que la Dixième Muse (5 janvier 4 837), ipii parut plus tard dans le Myosotis, sous le titre de Thérèse Sureau et l'Isolement (décembre \ 838). Enfin, Hégésippe Moreau présenté au Journal des Enfants par une fename qui éiait t la personnification de la sottise et de l'immoralité, qui, dans la petite littérature, usurpent la place du talent, »

ne publia dans ce recueil que le Neveu de la fruitière(\ 836) ^Abdailah le tnaudit (4 837).

HB6ÉS1PPE MOREAir. 85

Quel bénéfice ces journaux mensuels, auxquels collaboraient sérieusement alors Emile Souvestre. Jules Janin, Alphonse Karr, madame d'Abrantès, Emile Deschamps, Eugène Briffault, Casimir Bonjour, Edouard Ourliac, Louis Desnoyers, Jules Sandeau, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, ontr-ils rapporté k Hégésippe Moreau? On ne sait pas; mais voici l'acte de société du Journaides Enfants^ le plus considéré de tous, qui va nous aider k deviner. Il est dit : « Les dépenses de tonte nature ne pourront s'élever à plus de 1,890 fr. par mois, soit :

Rédaction 400 fr.

Dessins et gravures. . . . 300

Composition 520

Loyer 50

Traitement du Gérant. . . 200 Papier 420

Total 4,890 fr.

En élevant au même taux lesfrais de rédaction de Psyché et du Journal des Demoi-

seUes, on arrive, pour tous les collaborateurs indistinctement, à une moyenne de 5 centimes la ligne, ce qui constitue, pour tout ce qu*on a publié de Moreau, un capital de 4S5 francs à peu près, si toutefois on admet que ses articles lui ont été soldés dès le commencement et qu^it n*a pas passé par la formule : « Monsieur, nous insérerons votre article, il est charmant ; mais nous ne vous rémunérerons que le suivant. » Ce capital est tout à fait gratuit. J'ai consulté toute la correspondance de Moreau à sa sœur, et lui, qui dit si bien les joies les plus simples de sa vie, et qui demande à vivre de sa plume, se fût bien vite hâté de lui écrire qu'elle rapportait déjà quelque chose. Mais on ne trouve rien dans ce sens- là ; le poète se borne à dire qu'il adresse * à M. Lebeau, imprimeur-libraire à Provins » le Journal des DemoiseUes; que cet envoi n^ engage à rien^ que chaque rédacteur a droit à un numéro et que c'est le sien qu'on reçoit. De ces rapprochements, il ressort que Moreau travailla pour la gloire.

HSGÉ8IPPE MORBAU. 87

Cependant il ne se découragea pas, car il travailla toujours, et, si on en croit sa correspondance, dont la franchise et la véracité sont incontestables, il dui charpenter, pour le théâtre, des drames, des vaudevilles et des comédies ! Ce fait pourrait s' affirmer par la passion du poëte pour les émotions de la scène, si ses lettres n*en garantissaient pas^ l'exactitude et si les personnes qui Font ]& plus fréquenté n'y joignaient pas leur témoignage. Moreau avait compris que, de son temps comme aujourd'hui, le théâtre était le seul moyen de vivre de sa plume. Or, dès 1829, à peine arrivé à Paris, il écrit à sa sœur : « Je travaille à un. drame que je remplirai de douleur et de passion. > Quelques mois plus tard, il lui dit encore : « Je puis aller souvent au spectacle et m' abonner à la lecture.* » Si Moreau fréquentait si assidûment le théâtre, c'est qu'il voulait en apprendre Fart. On ne saurait dire jusqu'à quel point il y arriva ; mais ce qui est incontestable, c est qu'après la mort du poète.

88 • HÉOBSIPPE MORBAU.

les Parisiens ont applaudi de ses fantaisies dramatiques. Hégésippe Moreau avait connu un ancien marchand de rubans de la rue Saint- Denis, qui devint directeur du Vaudeville, qui lui commanda des pièces dans Faccent'de Tépoque^ pièces qui ne furent pas jouées du vivant du poète.

En 48^8 cependant^ un théâtre secondaire' donna Clément Màràt à Genève, et Moreau fut soupçonné dé complicité pour les couplets. Je n*ai pu éclaircir ce fait, quoique Técrivain qui signa la pièce existe encore. Le 29 novembre 4 843, on représentait à rOdéon c VEcole des Princes, comédie en cinq actes et en- vers » de M . Louis Lefèvre, un auteur naissant qui mourait ce soir-là^ quand, à la chute du rideau, des voix inconnues jetèrent le nom d'Hégésippe Moreau dans la masse pour faire taire les sifilears. Ce bruit, recueilli et consigné dans la Littérature française contemporaine àe}i. Maury , mérite d*étre discuté. Or,aprèsavoirlu VEcole des Princes, on n'admettra jamais que le poète

HBGB8IPPB tfORBAV.

du Myosotis y ait collaboré. Hauyaise dans le fond et dans la forme^ cette pièce méritait la destinée qu'elle eut et le silence que la critique fit autour d*elie, et certes les feuilletonistes, si elle eût quelque part porté ranagrammed^Hégésippe Moreau, l'auraient vite reconnu. Dans cinq actes, il n*est pas un auteur de quelque talent qui n'ait des éclairs, et V Ecole des Princes n'est qu'une longue et lourde platitude. Gomment donc ces bruits ont-ils pu s'accréditer auprès des bibliographes. On ne saurait le dire ; mais j'ai consulté la correspondance du poète et on trouve dans une lettre à sa sœur, en août 4 836 : < Je suis tout tremblant d'une émotion bien pénible , je viens d'avoir une scène terrible avec Lefévre..., uu intrigant capable de tout excepté de se battre ; il vient de le prouver. » Ce Lefèvre dont parle cette lettre, si on en croit les personnes qui ont connu les relations de Moreau, était un camarade d'études que le poète aurait connu à Meaux, mais qui n'a aucun rapport avec l'auteur de

90 HÉGB&IPPB H0RSATJ9^

lî

V École des Princes. Devant cette assertion, lies ténèbres se font plus profondes que jamais; et, pour expliquer le sentiment de M. Maury, il faut supposer que ce Lefèvre était un parent de celui qui connaissait Moreau, et que, devant Tinsuccès de sa pièce, il fit croire à un pseudonyme , sans plus de respect et de considération pour une sainte mémoire. Mais il me semble que tous ces essais dramatiques n'ajouteraient rien à h • gloire d'HégésippeMoreau, etsije les rappelle ici c'est comme une curiosité littéraire. Je n insisterai pas sur la collaboration de Fauteur du Myosotis à V Album chantant, m sur la popularité qu'il acquit très-vite aux « Infernaux, » un caveau du quartier des Innocents où il fit de piquantes improvisations. J'ai une chansonnette k l'adresse de M. Tbiers, qui soutenait alors une société dite « la Poudrette^ » qui vit le jour dans une de ces 8oirées4à . Je n'en citerai que deux strophes:

Chaque jour on nous répète Que deux choix nous sont offerte :

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Monsieur Tliiers ou la Pondrette,- La Poadrette oa monsieur Thiers.

Un instant mon cœur balance, Mais enfin, j'entends raison.

L'on n'empeste que la France, L'autre infecte ma maison.

Fi donc ! pouah l Va pour Thiers ! vive le Ro. . .A I

Je ris tout bas du système.

J'aime assez la liberté.

J'aime la France, mais j'aime Par-deias tout la santé ; Et bien que, par caractère.

Je fronde un peu les abus.

J'ai moins peur du ministère Que du choléra-morbus.

Fi donc 1 pooah I Va pour Thiers I tive le Bo. . .A 1

L*oenvre littéraire d'Hégésippe Moreau a été jugée bien des fois; mais Topinion de H. Louis Batisbonne, quoique empreinte d^une certaine séirérité^ porte en elle un accent juste et convaincu qui fait que j^aime à la citer :

« ^aptitude poétique de Fauteur du MyosoHSf dit-il, n'est pas susceptible de contesta-

92 HÉGÉSIPPE MORBAU.

lion ; mais* il n'avait pas ea le temps d'arriver à la pleine possession de son talent. Il ne laissait après lui qu'une petite gerbe de vers qui méritait bien d'être recueillie, mais elle a élié trouvée plus charmante encore et plus amoureusement dorée par le soleil de la poésie, parce que le moissonneur avait été misérablement fauché sur cette gerbe sans avoir eu le temps de la lier. Il avait fait un bouquet de myosotis, la pitié, une pitié tardive plut^ que l'admiration, lui a tressé avec ce bouquet une couronne d'immortelles! » M. Félix Pyat était plus enthousiaste dans le National du 21 juin 1 838 : < Je suis si surpris de cette

belle poésie que je cherche en vain

parmi les anciens quel pourrait être l'auteur de ces vers. L'auteur n'est pas de ceux qui louent les cathédrales, ni de ceux qui célèbrent les palais, il appartient à l'avenir et noa au passé ! Plébéien comme Tyrtée qui portait sa lyre en avant et non à reculons... » Mais c'est l'heure de dire l'histoire et le sort de ce beau livre.

HBGBSIPPB MORBAU. 93

Or, nous sommes en 4838, une glorieuse innée pour les Lettres. Chateaubriand publie h Cimqrès de Vérone; Libri, V Histoire des sciences mathénuaiques en Italie; Georges Sand, la Dernière Aldini; Balzac, la Femme supérieure, et Lamartine, la Chute d'un Ange, Au thé&tre, trois armées se battent :

les Classiques acclament la Popularité de Canmir Delarigne ; les Romantiques s'insurgent pour Ruy-Blas et Victor Hugo ; les Dramaturges nouveaux applaudissent le Sonnenr de Saint-Paulj et les yandevillistes acclament un couplet d'Arvers, qui vivra pour un sonnet sublime. Cette année 4 838 fut puissante et passionnée, la génération qui est aujourd'hui la plus éclatante expressiou de notre littérature tressaillait dans les flancs de la France. La liberté pleurait à la tribune, la jusiice s*égarait dans les Parlements, et IHeu préparait les vengeances : les éléments et les hommes.

A travers cet orage qui dura dix ans, le Myosotis passe comme un éd^.

Dès 4836, Hégésippe Moreau parlait de

94 HB6ÉSIPPB MORBAU.

! ■ ■ ■ I I ■ Il I ■ . I I ..

publier ses vers : « J^avab trouvé un éditeur pour mon volume de poésies , je crois cette affaire manquée, j'en ai un regret, mon pre^ mier livre sera un roman. ^ Ce roman n'est pas arrivé jusqu'à nous, maison croit qaele joli conte de Thérèse Sureau n'était que le canevasderintrigue annoncée par le poëte. Ce fut en 4837, queMoreau iraiu sérieusement pour rimpression de son Myosotis, et il écrivit à madame Guérard : c La nouvelle que mes vers vont être enfin imprimés a mis en grande joie nos amis. Ce sentiment chez eux est bien naturel ; il y a si longtemps qu'ils vont criant partout mon talent à des sourds, qn'ils ne sont pas fâchés de trouver à leUr opinion un appui, quelque faible c|u'il soit. Aussi les voilà tous copiant, arrangeant mes papiers, qu'ils connaissent beaucoup mieux que moi. Nous venons de trouver un titre : Confessions poétiques. Ce n'est pas le plus sonore; mais c'est, à coup sûr, le plus juste en tête dun volume de poésies qui, ordonnées par dcUes , formeraient

HSGÉSIPPE VORBAU. 95

la biographie complète de Vauteur »

Mais rimpression du livre n'allait pas vite : après quatre mois d*attente, il écrivait à sa sœur, le 1 \ février 1 838 : « L*ouvrage est en feuilles à rimprimerie, l'éditeur est en voyage. Si vous voulez, je vous enverrai quelques exemplaires en feuilles. Le produit de la vente, n'en vendissiez- vous que deux^ couvrira les frais du brochage. »

Ce dernier détail est navrant» il semble indiquer que Moreau doit faire brocher son livre à ses frais.

Quant à rheureux titre que le poète et ses amis venaient de trouver , il ne prévalut point, et voici pourquoi : quand le manuscrit eut été remis à Desessarts, dans les premiers jours de 1838, Téditeur le parcourut et il ne voulut le recevoir qu'à la condition que Fauteur y ferait des suppressions et des corrections nombreuses. Ainsi on lit dans la première édition du Myosotis des notes de réditeur dans le genre de celle-ci, qui fut ajoutée par Desessarts à la pièce intitulée le

96 HÉOBSIPPB MOREAU.

Parti Bonapartiste : « Ces vers, comme une foule d^autres dans ce recueil , trahissent, chez Tauteur, uue étrange ^tourderie et une profonde ignorance de l'histoire contemporaine. » Ces exigences chagrinèreDt le poète, sa muse n'avait plus ses ailes, son &me avait perdu de ses indignations, les criminels politiques de Juillet qu'il avait voulu châtier restaient impunis, et Moreau désespéré , forcé de céder à un éditeur qui craignait les rigueurs de la procédure, écrivit en tète de son livre : Myosotis :

Souvenez-vous de moi ! Deux écrivains seulement eurent alors ce souvenir : Berthaud^^et M. Félix Pyat. Celui-ci fit, dans le National, un triomphe à Hégésippe Moreau. J*ai déjà cité une strophe de ce chant superbe, où il disait : « Que de génie méconnu, perdu et inhumé dans Toubli. A quoi bon les perles dans Fabime? à quoi bon Tor au fond des mines ? Plongeons dans le gouffîe de Toubli.

Tirons là les poètes, ces joyaux que Dieu a faits si rares. Il nous faut découvrir et moii-

HB6BSXPPX MORBAU. 97

trer ce talent brut, il faut faire imprkner les chants de ce rapsode du peuple^ de ce Tasse moderne que récitent les Lazzaroni parisiens. Pallumai ma lanterne et je cherchai; alors on me répondit que personne n^ayait acheté ni la ce volume, personne n'en avait dit mot dans le commerce littéraire.

La presse, qui d'ordinaire use. ses cent voix pour le moindre avorton d'un auteur recommandé , n'avait pas même consacré une réclame à ce livre viable et né pour Tavenir... Eh bien ! maintenant, faut-il que cet homme meure? laisserons-nous périr encore celui-là faute de pain? Ne devons-nous pas Tarracher à la misère, à Toubli , à la mort? Faut-il qu'il augmente d'un nom cette pléiade célèbre qui ne brille qu'au cercueil? Grossira-t-il d'un cadavre l'ossuaire des poètes suicidéà?,.. société, te voilà prévenue, il y a là un poète , ne détourne pas la tète et ne passe pas sans regarder. Il y a là un poète, entends-tu? un vrai poète, j'en répondis un arbre à fruits, vois ses fleurs; un

98' HXGBSIPPB IIORBAU.

talent qui possède cette unité tant cherchée de' ta forme et du fonds, qui ferait éteindre la lanterne à la critique, si la critique avait voulu trouver un homme, et cet arbre sèche sur pied, et ce talent se flétrit, et cet homme agonise!... »

Ces paroles, qui ont aujourd'hui la majesté de la prophétie, parurent alors d'un accent trop déclamatoire. Mais Félix Pyat, qui voyait plus loin que ses contemporains, est aujourd'hui vengé : Moreau lui doit le premier bruit de sa gloire à laquelle il ne crut pas d'abord; car, en ce temps-là, il écrivît à sa sœur : < Il neni de m'arriver, il y a eu jeudi dernier huit jours, ce que je pourrais appeler un grand bonheur, si j'avais encore un peu de jeunesse et de courage. Un journal grave, dont je ne connais aucun rédacteur^ a parlé de moi avec enthousiasme dans un feuilleton de neuf colonnes. Gela»

je Tavoue, m'a profondément étonné, d'abord parce que j'étais loin d'espérer de pareils applaudissements, et ensuite parce que je ne

HÉGÉSIPPX MOREAU. 99

croyais pas les journalistes capables d'une admiration sincère et d'un sentiment naîf quelconque. »

Cependant la réputation naissante de Moreau rencontra des détracteurs, et sa mort, qui suivit de quatre mois seulement Tarticle du NatûmcU, fut le signal d'une sortie contre les poètes du peuple « qui prennent une exaltation factice pour de l'inspiration réelle, et qui méprisent le travail qui leur donne du pain pour un plaisir qui les énerve. »

Un écrivain^ dont on n'a rien lu depuis ce jour-là , publia dans la Revue des Deux Mondes une étude pour démontrer que Moreau n'était pas digne des sympathies qui entouraient sa mémoire : la paresse et Tambition avaient avancé sa mort. M. Proudhon , l'bomme aux paradoxes éloquents quelquefois, dans son livre la Justice dans la Révolution et dans VÉglise, a lavé le poète de ce reproche : « Je ne puis, dit-il^ m*empécher de réfléchir qu'au moment où je quittais Paris, le sac sur le dos, pour

100 HÉGiSlPPB ICORBAU.

cnercher un travail qui fuyait toujours, Hégésippe Horeau y restait vivant de chambrée avec la misère. Infortuné ! ce n'est pas moi qui lui jetterai la pierre et qui Taccuserai d'avoir méconnu la loi du travail. Tai passé comme lui et plus longtemps que lui par les tribulations de la vie manouvrière, et je puis rendre au poëte calomnié ce témoignage posthume : il n'était pas trempé pour une pareille lutte! Il était trop de son époque, ses vers trahissent une précocité de talent, une finesse d'organisation, une sensibilité de cœur , une puissance d'idéal, un besoin de l'élégance et aussi de volupté, qui, dès le ventre de sa mère, la fortune manquant, le vouaient à la mort ; son Myosotis est une lamentation funèbre , la poésie le tenait comme un tubercule au poumon; malgré tous ses efforts, et il en fit d'héroïques, il fallait qu'il succombât! Il n'y a pas de courage contre la consomption de l'âme, pas plus que contre celle du corps... Qui sait si je n'eusse pas sauvé un grand poëte f

HBGBSIPPB MORS AU. 101

II ne lui fallait qu'un ami fort, je Teusse aimé de passion et j'aurais eu de la force pour deux. » Mais Moreau répétait toujours :

Pour gagner^ il faut avoir. C'est un axiome qui mène à Vhôpital : pour se consoler de cette idée noire, on écrit par caprice, délassement et fantaisie. C'est à cet état d'âme que nous devons les plus belles inspirations du poète : Fieschi, la princesse Marie, la Voulzie, la Carte à payer et Merlin de Thionville,

Il écrivit ses Contes dans ces saisons de son imagination , et c'était chez lui une vocation aussi naïve, aussi sincère, aussi ardente de conter que de chanter. On ne saurait dire combien il a inventé de ces légendes dont le Gui de chêne est le sourire, la joie et l'immortalité. Moreau préférait un conte en novembre aux doux murmures du printemps. 11 aimait, comme Charles Nodier, La Fontaine et Perrault , à rire des hommes avec les hommes. Il courait les baraques eu plein vent, il admirait les parades, il y trou-

102 HÉGÏSIPPE aORKAU.

yait, avec sa générosité , plus d'éloquence qu'à r Académie; il allait même jusqu'à se faire tirer la bonne aventure , et voici comment il rapporte, dans une nouvelle inédite, une entrevue avec un devin de la barrière Saint-Jacques :

— Monsieur, me dit-il, après avoir consulté ses cartes, il est évident que vous adorez les marionuetles et que vous détestez les commissaires.

— :Maître, repris-je, vous n'avez pas eu, entre nous, beaucoup de peine à deviner cela. Il y a là-bas certaine baraque de bateleurs devant laquelle vous avez pu me voir»

comme tout le monde, faire éclater ma grande admiration pour les prouesses de Polichinelle, et ma grande joie quand il assomme le commissaire.

Le devin poursuivit sans se déconcerter :

-!— Vous êtes républicain et amoureux?

—Maître, vous devez savoir, vous qui savez tout, que, dans le Pays Latin oii j'ai droit de bourgeoisie^ je m'en vante, tout le

HÉGÉSIPPE MORBAU. 103

monde est amoureui et républicain à la rage : c'est reffet du climat , comme disait Shakspeare.

— Je puis, monsieur, si vous le désirez, TOUS donner le signalement de votre objet.

— Quel objet ?

— Dame ! puisque vous êtes amoureux.

— Ab ! c'est juste. Pardon, je n'avais pas

compris d'abord. Voyons : parlez-moi de cet objet.

— La particulière, monsieur, est trèspetite, trèsrbrune, très-pâle et très-sage.

Pour le coup, je perdis l'envie de plaisanter, caria particulièreétait exactement tout cela. »

Dans ce petit dialogue vif et pénétrant, on reconnaît de suite ce qui fait les conteurs naïfs, sincères et toujours jeunes. Voilà l'œuvre de Moreau ; quoique inacbevée, elle semble complète , tant est puissant le lien d'unité morale qui l'étreint. Cette œuvre vivra toujours parce qu'elle fut composée à l'école du cœur^ entre les anciens et les modernes, loin des partis extrêmes, près de la

104 HÉGESIPPB MOREAU.

vérité qui réside dans le sentiment et ayec le calme et la dignité qui président aux ouvrages que l'avenir couronne.

Fidèle à ses traditions les plus divines, la Gloire, déesse au pied léger, a recueilli précieusement les fleurs du Myosotis,

Le conseil municipal de Provins, « considérant que la postérité a déjà commencé pour Hégésippe Moreau , dont les poésies ont illustré sa patrie d'adoption, a décidé, que son nom serait donné à Tune des rues les plus fréquentées de la ville, » et quand, après avoir passé le petit pont du débarcadère , jeté sur la Voulzie, on se dirige vers les ruines romaines (ï Agendicum, ce nom-là le premier étincelle aux regards.

Il me semble que le conseil municipal de Paris ferait une œuvre de justice et de raison en donnant le nom du poète à une des voies nouvelles qu'on ouvre dans le Pays Latin, le pays qu'habita de préférence Hégésippe Moreau. C'est une récompense qu*on doit au Travail, à la Poésie et à l'Honneur.

HBGBSIPPB MORBAU. 105

Hégésippe Moreau est enterré au cimetière Montparnasse. Ses funérailles, je l'ai déjà dit, furent une manifestation. Les restes mortels du poëte, déposés dans un terrain provisoire, devaient être exhumés en grande pompe ; le National Tavait annoneé. On avait projeté un monument, et un statuaire, m'assure-ton, reçut même de l'argent pour faire un buste du poëte, qui n'a jamais paru. Deux ans se passèrent ainsi , et Moreau n'avait pas encore de sépulture. «Par une froide matinée d'hiver, dit Sainte-Marie Marcotte, deux

106 HB6BSIPPB MOREAU.

jeunes gens suivaient tête nue le cercueil d*Hégésîppe Moreau, qu^on transportait à sa dernière demeure. > Ces paroles cachaient un mystère qui n'a pas encore été dévoilé. On ne m'en voudra pas d'avoir fouillé les archives delà Seine pour savoir si, dans ces deux jeunes gens, ne se trouvait pas M. Alexandre Dumas, rédacteur en chef du Mousquetaire^ qui ouvrit plus tard si fructueusement une souscription pour le tombeau du poète. Or^ je lus : « Terrain acquis à titre conditionnel, suivant arrêté du 32 janvier 4840, n» 8, par M. Ssûnte-Marie Marcotte demeurant à Paris, rue Duguay-Trouin , 3, pour Hégésippe Moreau, décédé le 49 décembre 4 838. On a versé immédiatement 400 fr. pour la ville, 25 fr. pour l'assistance publique et le complément jusqu'à concurrence de 375 fr., dont 200 fr. ponr la ville et 75 fî*. pour l'assistance publique, a été versé par le même Sainte-Marie Marcotte, le 29 décembre 1 853, sous le n« 44 5 »

Je fus étonné de cette révélation que

HB6ÉS1PPB lilOREAU. 107

Sainte-Marie Marcotte ne fit jamais pressentir. Mais les amis s'aiment dans la tombe !

Quand on releva Moreau de la fosse provisoire où il reposait depuis deux ans, on ouvrit son cercueil, et les deux personnes qui assistaieni seules avec le commissaire des morts à cette exhumation reconnurent encore le cher poète dans son linceul blanc. Embaumé par les soins de M . Gannal, tm savant qui fit preuve alors de désintéressement, le cadavre n'était que desséché^ et la tête d'Hégésippe Moreau, si forte, si puissante, s'élaitrétrécie. Cependant ou y retrouva tous les traits qu'un artiste, M. Guy**, avait moulés dans un plâtre quelques heures après le décès du poète, et on recouvrit de son linceul ce mort que la Postérité veillait dans sa fosse. Puis, le cercueil primitif, qui avait soufiPert de Ihumidité, fut replacé dans un cercuil neuf en chêne, et les restes mortels de Moreau furent remis en terre- Je doute qu'aujourd'hui, si on fouillait sa fosse, les enfants retrouvassent quelques-uns de ses os blancs

106 HSGÉSIPPB HO&BAU.

pour abattre les noix du cimetière. Cependant c*esi UB pèlerinage; la modeste et mince pierre de Caen, qui recouvre ses cendres, est entourée d'une respectueuse vénération. Les tombes d'Hégésipp^Moreau, des quatre sergents de la Rochelle, du représentant du peuple Domès et du grand artiste républicain Bocage, sont les tombes du cimetière Montparnasse; mais celle du poëte du Myosotis est aujourd'hui la plus mystérieuse^ la plus cherchée et la plus fleurie. On trouve dans des couronnes de buis et d'immortelles ou dans des palmes jetées sur la pierre des improvisations poétiques quelquefois touchantes.

Le 20 décembre, anmversaire des funérailles, les amis de Iforeau se réunissent autour de la fosse, et, après y avoir jeté quelques fleurs , Tun d*eux improvise quelques vers. G*est ainsi qu*est née cette pièce de Pierre Dupont :

Passant, sons la piem qvi s'ose

BÉGÉSIPPB MORBAU. 109

Aax baisers de l'air et de l'ean.

Lisez on nom cher à la Muse ;

Hégésippe Moreau I

Une autre fois, c*est M. Lachambeaudie :

Salut à TOtu, fleur de saphir, De l'aourar gracieux embldine, Doaee compagne dv Zéfthyr, ^ Pins je vous vois, plas je vons aime.

Avant MM. Lachambeaudie et Pierre Dupont, Destigny (de Gaen) , un satirique éloquent^ dont la popularité a passé trop vite, avait trouvé sur la tombe d'Hégésippe Moreau ses plus hautes inspirations :

Ton large front pesait sur ta frôle charpente,

II en absorbait la vigoeur ; Et, quand la Charité voulut t'ouvrir sa tente,

Tu n'avais plus que tète et co3nr.

Auprès de ces fiers accents ^ je veux rap« peler un souvenir.

G*était au mois de mai 4860. J*allai avec

110 HÉaÉBIPPB MORBAU.

plusieurs de mes amis acheter quelques couromies de buis aux fleuristes funéraires du boulevard de Montrouge. Il était trois heures du soir. Les tombes qui avoisinent celle da poète avaient été ràtissées, ornées de plantes printanières ; celle de Moreau se trouvait cachée dans les feuillages, et nous avions de la peine à la retrouver, quand tout à coup, sur notre tète, dans un cyprès ombreux , nous entendîmes une fauvette jetant ses notes plaintives au cimetière^ Nous fûmes étonnés et religieusement surpris; mais la fauvette, à mesure que nous approchions de la tombe de Moreau, pleurait plus fort ; puis tout i coup elle voleta autour de nous et alla se cacher dans deux couronnes d'immortelles blauches. L* oiseau tremblait^ jetait sur nous des regards pleins de douleur et de miséricorde. Aussi, nous ne fûmes pas cruels, nous approchâmes cependant de la colonne brisée, symbole d'une jeunesse éteinte, qu^ornaient ces deux couronnes d'immortelles, et nous aperçûmes dans un léger nid de mousse trois

HÉGÉSIPPB MORBAU. 111

petits qui battaient de Taileet semblaient s'essayer pour le prochain soleil levant. Le spiritisme n*eût pas tu ce fait avec indifférence , il Teût expliqué avec sa philosophie la plus souriante; mais nous, nous ne pensâmes qu'à la fauvette du Calvaire :

Une binrette pëleriiie Pour consoler Jésns se posa snr son front.

Nous demandâmes quelques renseignements à un jardinier du cimetière qui nous dit qu'il était défendu de détruire les nids^ et que tous les mois de mai, depuis vingt ans,* une fauvette bâtissait le sien auprès de la tombe du poète. Je me rappelle encore aujourd'hui le chant de l'inoffensif et timide oiseau, il était perlé et vibrant ; il me toucha : c'était un dernier écho du Myosotis I

Gomme tous les cultes, celui d'Hégésippe Moreau commence à s'entourer de légendes.

Populaire dans les ateliers typographiques^ sa mémoire y reflète les couleurs d'un

lis HBGisiPPB ICORSAU.

martyr de la liberté et da travail; adorée des amis de la poésie, son âme semble planer maintenant dans le ciel poétique de la France, et je né sais pas d'inspiré qui n'ait eu pour lui quelques chants : sanctifiée par tant d'offrandes, de couronnes et de souveyenirs, sa tombe est un pèlerinage béni.

Pour trouver cette jnerre modeste du cimetière Montparnasse, il faut suivre l'allée centrale. On arrive au rond -point, vis-à-yis du monument d'Orfila, on tourne à gauche ; k premier sentier, à trente pas, que Ton rencontre, mène dans un petit fouillis de cypr^ et de saules pleureurs sous lesquels e§^cachéela sépulture d'Hégésîppe Moreau.

Gomme jalons, je relèverai les inscriptions gravées sur les deux pierres funéraires qui la gardent de droite et de gauche. On y reconnaîtra, je crois, la parole de Dieu : « Les deorniers en ce monde seront les premiers dans l'autre. »

i D'un côté se trouve l'épitaphe d'un « ancien courtier de commerce, mort trop tôt

HÉGÉSIPPS MORE A"^. 113

peur le bonhdtir de sa famille, » et de Taulre 01 Ht:

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MaItBB des CÉRBMONIBS DB8 ORDRES DU ROI,

MBMBRB DB L*ACADBII1B FRANÇAISB,

COMMAND. DB L'ORDRB ROTALDBIA l£0I0N d'BOMN.,

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IL SÇUT COMME MAGISTRAT, COMME DEPUTé,

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