LE DIOGENE
Hégésippe Moreau est sans contredit une des physionomies littéraires les plus sympathiques, comme il fut l'un des poètes les mieux doués
de la première moitié de ce siècle ; il se trouve ainsi du petit nombre des privilégiés dont le nom doit rester, bien que ses œuvres ne dépassent pas les limites d'un modeste volume.
Celui qu'on a appelé le poète de Provins, le chantre de la Voulzie, était né à Paris le 8 avril 1810 (i).
I . Né rue Saint-Placide, n° 9, il a été inscrit le lendemain de sa naissance à la mairie du 10^ arrondissement, sous les noms de Pierre-Jacques Roulliot, fils de Marie-Philibert Roulliot, née à Cluny, âgée de trente-six ans; on le baptisa aussitôt, le 9 avril 1810, à l'église Saint-François-Xavier, rue du Bac. Dans l'acte de baptême, le nom est orthographié Rouillot.
Hégésippe n'était qu'un pseudonyme, que le poète prit seulement en publiant ses premiers vers, à Paris, en 1829. Quant
Enfant naturel, orphelin de bonne heure, il fut élevé à Provins; c'est là qu'il a chanté, qu'il a trouvé des
au nom de Moreau, sous lequel il fut connu dès son enfance, c'était celui de son père naturel, Claude-François Moreau, professeur de quatrième au collège de Provins.
Ce dernier reconnut-il l'enfant, après sa naissance, en épousant Marie Roulliot? Peutêtre. En tout cas, le mariage n'eut pas lieu à Provins, où les parents du jeune Moreau étaient considérés comme mariés, au moment de leur installation dans cette ville.
Claude-François Moreau. père, natif de Poligny, est mort à l'hôtel-Dieu de Provins le 15 mai 1814, à cinquante-huit ans.
Marie Roulliot, femmede cœur, au dire des Provinois qui l'ont connue^ d'un caractère élevé et délicat, se trouva réduite à entrer au service de .Madame Favier, en qualité de femme de chambre; elle mourut à son tour à l'hôtel-Dieu, le 5 février 1823. L'acte dressé à son décès, à la mairie de Provins.
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cœurs amis qui constituèrent pour lui une famille nouvelle, composée de notables habitants de sa ville d'a-
l'appelle Jeanne Reuillot; il constate qu'elle est âgée de quarante-neuf ans, fille de feu Pierre-Antoine et Anne Tranchelot, et veuve de François Moreau.
Ces variantes dans le nom de la mère du poète exigeaient un éclaircissement. S'appelaitclle Marie-Philibert ou Jeanne RouUiot, Rouillot ou Reuillot ? Les archives de l'état civil, à la mairie de Cluny (Saône-et-Loire), lèvent le doute : elle se nommait Jeanne-Marie Rouillot, était née dans cette ville, paroisse Saint- Mayeul, le 12 mars 1774, et fille de Pierre Rouillot et d'Anne Lancelot.
Ainsi, l'acte de décès dressé à Provins en 1823 contient autant d'erreurs ou d'omissions que de noms : leanne Reuillot (pour Jeanne- Marie Rouillot), née à Cluny. Haute-Saône (pour Saône-et-Loire). fille de Pierre-Antoine (pour Pierre) et de Anne Tranchelot (pour Lancelot), veuve de François Moreau /pour
doption, dont le souvenir ne saurait être séparé du sien.
En 1863, après avoir publié quelques productions inédites de Moreau (et elles sont rares!) (0, Armand
François-Claude). L'indication de Tàge pourtant est exacte : pourrait-on affirmer que la qualification de veuve le fût également ?
Enfin, faisons remarquer tout de suite que l'acte de décès du poète (lo^ arrondissement de Paris), daté du 20 décembre 1838. porte : « Le jour d'hier, à une heure du matin, est décédé rue Jacob. 45. He'gcsippe Moreau, âgé de vingt-huit ans. correcteur, né à Paris, y demeurant rue de Vaugirard. 36. »
I . Il a lui-même imprimé de mémoire quelques-unes de ses poésies ; d'autres récitées à ses amis ont été recueillies et transcrites par eux, sans que l'auteur ait songé à les écrire.
Le 13 mai 1863, M. Alphonse Fourtier adressait de Lons-le-SauInier des renseignements à Armand Lebailly : « Moreau, dit-il,
Lebailly, mort aussi depuis à la fleur de l'âge, dans une salle de l'hôpital Necker, a donné une intéressante étude sur la vie et les œuvres du poète, dont il s'était épris sans l'avoir connu personnellement. Je n'ai pas l'intention de refaire ce petit livre ; il s'agit simplement ici de raconter un épisode de la vie littéraire
composait souvent, sans écrire un mot, deux ou trois cents vers. Que de fois il m'en a dit de sa voix harmonieuse en nous promenant sous les grands arbres de nos remparts de Provins, ou bien sur les quais de Paris, qu'il aimait le soir! J'habitais alors quai Voltaire, n° 21 . En fumant une pipe, que nous croyions toujours être la dernière du jour, il montait chez moi : il dictait, j'écrivais; il emportait le tout, et moi, ne croyant pas à une disparition si prompte et si fatale du poète, je ne gardais ni ne cherchais à revoir les vers. »
d'Hégésippe Moreau et de fournir, d'après un dossier que j'ai eu sous les yeux, quelques détails nouveaux relatifs à la publication du Diogène, son œuvre capitale.
L'intérêt qu'excite tout ce qui rappelle ce poète gracieux et hardi à la fois, mort avant trente ans, épuisé par la misère autant que consumé par la phthisie, s'étendra peut-être aux notes qui vont suivre ; elles ont, à défautd'autremérite, celui d'être inédites et parfaitement authentiques.
On y verra les difficultés qu'a rencontrées sur sa route l'auteur du Diogène, lorsque, isolé, maladif, recueilli tour à tour par ses amis de Provins et de Paris, il tenta de se créer
■»X 14 ^^ quelques ressources en imprimant ses vers.
Les vers étaient satiriques, mordants, quelquefois patriotiques; vigoureusement frappés, ils méritaient le succès, qui bientôt sembla répondre à l'attente du poète ; mais celui-ci se piquait de libéralisme et entrevoyait la république comme une forme de gouvernement possible, souhaitable. Il avait compté sans l'administration ombrageuse, qui allait guetter au passage chacune de ses productions. Le T>iogcne ne devait pas vivre plus de quelques mois.
Si ce modeste croquis, pris sur le vif, ne donne pas une haute idée de l'emploi des rouages administratifs
'^ '5 ^ il y a bientôt un demi-siècle, à qui la faute?
Il est juste toutefois, avant d'entrer en matière, de prémunir le lecteur contre toute prévention. Le sous-préfet de Provins en 1833, obligé par sa position de mettre un certain zèle à surveiller le Dïogène, ne faisait que suivre la routine de ses devanciers. M. Simon appartenait à une honorable famille locale ; avocat et ancien notaire (1), il avait compté, sous la Restauration, dans les rangs de l'opposition et il a laissé
I. Né à Provins le 3 décembre 1785, mort le 23 juillet 1839. ^"^ '^^ 5^s sœurs avait épousé M. Eo'jy de La Chapelle, qui fut préfet de Seine-et-Marne de 1 830 à 1 83 2 .
une réputation estimable. Tel qui, par ses idées, serait réactionnaire aujourd'liui, était un libéral de 1 830 : le temps a marché. C'est aussi beaucoup moins aux hommes eux-mêmes qu'on doit attribuer les mesquineries administratives d'autrefois qu'au système imposé aux fonctionnaires sous les divers gouvernements qui se sont succédé.
Un notable progrès s'est accompli aujourd'hui sous ce rapport, comme sous tant d'autres.
« Sans famille et sans fortune, a dit M. Félix Bourquelot, dans son Histoire de Provins (t. II, p. 362), Moreau passa des bancs du collège dans une imprimerie, où l'état de
compositeur fournissait à ses premiers besoins, et sous la Restauration quelques vers remarquables firent connaître ce génie ignoré qui avait peine à se prêter aux exigences d'une profession mécanique. Après la révolution de Juillet, dont il fut l'un des héros, encouragé par l'intérêt que lui montraient les Provinois, il publia, sous le titre de Diogène, quelques feuilles d'une satire hebdomadaire qui rivalise souvent de verve et d'imagination avec la Némésis de Barthélémy. Mais le cercle où il se trouvait renfermé était trop petit pour l'ouvrier-poéte : il vint à Paris. Fatale déception ! il ne trouva que l'indigence dans cette grande
cité qui avait méconnu Escousse et Malfilàtre, et souvent le pain lui manqua. Enfin quelques journaux lui ouvrirent leurs colonnes ; il semblait que ses malheurs fussent finis, et la publication d'un recueil de nouvelles et de poésies, intitulé Myosotis, avait heureusement commencé sa réputation. Cependant, en décembre 1838, Moreau est mort d'épuisement et de misère ; Moreau est mort à l'hôpital de la Charité. 11 était à peine âgé de vingt-huit ans ! »
Le soir même (19 décembre), le National insérait la note suivante :
« Un grand poète vient de s'éteindre sur un grabat d'hôpital.
M. Hégésippe Moreau, l'auteur du
Myosotis, est mort ce matin à l'hospice de la Charité, à l'âge de vingt-huit ans, à la suite d'une longue maladie, fruit d'une longue misère. Hégésippe Moreau est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur un lit d'amphithéâtre. Pauvre et modeste travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses, précieux héritage que l'amitié est allée soigneusement recueillir sous son chevet mortuaire. Nous invitons les amis d'Hégésippe Moreau, les jeunes gens des écoles, les ouvriers typographes dont il était le collègue, en un mot, tous les patriotes à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes ob-
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sèques. Il est bien digne de funérailles populaires, l'humble et simple génie dont, en 1838, le convoi sortira par une porte d'hôpital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Le lendemain trois mille personnes suivaient le cercueil du poète au cimetière Montparnasse ; en tête, marchaient son ami Sainte-Marie Marcotte, alors étudiant en droit à Paris, Béranger, Félix Pyat, Armand Marrast, Berthaud (du National).
Berthaud (i) prononça un discours
1. L. A. Berthaud, l'auteur de l'Homme Rouge, satire hebdomadaire 1835-34. — Sainte-Marie Marcotte, fils du receveur général de Troyes, est décédé en 1855.
d'adieu, plein d'une émotion qu'il sut répandre dans la foule : il raconta la vie de Moreau, ses espérances, ses découragements, ses souffrances, sa lente et triste agonie.
Tout enfant, Hégésippe Moreau avait essayé ses forces. C'était au petit séminaire de Meaux, où des personnes bienveillantes l'avaient placé (i) ; il avait douze ans et ri-
I. A dix ans, il était en pension à Provins; à la distribution des prix du 17 août 1820
fut plusieurs fois couronné et obtint, entre autres, le prix d'écriture. La première de ses .ettres, publiées par Lebailly, est adressée à Madame Emile Guérard, — l'une de ses bienfaitrices, — pour la prier d'assister à cette distribution de prix.
Emile Guérard était le père du fermier de- Saint-Martin-Chennetron, dont le nom revient
mait une ode sur la mort du duc de Berry. Avant vingt ans, ses premiers vers étaient imprimés. De 1830 à 1832, il écrivait à Paris, sans les signer le plus souvent, de petites nouvelles, légères, soignées, charmantes,
dra plus d'une fois dans cette notice ; auteur de quelques recherches sur les origines de Provins, d'une brochure sur 1815 et d'un mémoire sur l'antiquité de la civilisation et les dernières révolutions de la terre, il est mort le 26 novembre 1822.
A l'âge de douze ans^ — en 1822, — Hégésippe Moreau était placé au petit séminaire de Meaux, d'où il passa à celui d'Avon, près Fontainebleau, installé l'année suivante. On n'obtint pas une bourse pour lui, — comme on l'a dit, — sa pension fut payée par Madame Favier, qui avait sa mère pour femme de chambre. Cette dame espérait voir entrer Moreau dans les ordres, mais la vocation n'était pas là. A seize ans, l'élève, a3'ant achevé sa rhétorique.
dans la Mode, le Follet, le Caprice, la Psyché, le Petit Courrier des dames ou \e Journal des demoiselles.
Étant donnée la faiblesse de sa santé, avec son naturel rêveur et distrait, le métier de compositeur d'imprimerie, qu'il avait appris tant bien que mal (0, lui convenait peu ; l'ate-
quitta le séminaire pour apprendre le métier de compositeur dans l'imprimerie de M. Théodore Lebeau père, à Provins. A dix-neuf ans, il partait pour Paris et débutait dans les ateliers Didot, qu'il délaissa bientôt pour entrer chez M. J. A. Decourchant, un ancien habitant de Provins, établi depuis quelques années imprimeur dans la capitale.
I. « ... Madame Favier n'ignorait pas, en n'envoyant à Paris, que mon peu d'habileté dans mon état m'obligerait plusieurs fois à subir des secours étrangers pour subvenir à mes besoins... » (Lettre de Moreau à M. et
lier l'étouffait. Le soleil et les champs ont tant d'attraits pour le poète !
Par une fraîche matinée de printemps, sans s'inquiéter des besoins matériels de l'existence, il part de la capitale, à pied, la bourse vide, et reprend le chemin de Provins, qu'il avait quitté à regret. Il arrive fatigué, souffrant encore d'une maladie qui l'avait retenu pendant deux mois à l'hôpital; mais ses protecteurs et ses amis sont là , dans la vieille ville des comtes de Champagne et à l'entour, àChamp-Benoist, à Saint-JVlar-
Madame Guérard , du 3 septembre 1830.) Cette lettre nous apprend, de plus, que Madame Favier faisait alors à Moreau une petite pension de 300 francs.
tin-Chennetron ; il retrouve M. Lebeau, son maître d'apprentissage, et Mademoiselle Louise Lebeau , qu'il appelait si tendrement sa sœur, Madame Favier et sa fille Madame Camille Guérard (i), qui tous l'aiment comme un enfant gâté. Là aussi il revoit Alphonse Fourtier, Armand
I. Petite-fille de M. Laval, ancien maire de Provins Elle avait épousé M. Camille- Nicolas Guérard, fermier, puis maire de Saint-Martin-Chennetron, canton de Villiers- Saint-Georges. Né en 1792, M. G. Guérard a été président de la Société d'agriculture de Provins et est mort en 1839, après avoir publié des Recherches sur /Agendicum des Commentaires de César et sur les zcies romaines dans l'arrondissement de Provins; Provins, Lebeau, 1853, in -8°. Sa veuve est décédée dans cette ville, le II octobre 1863, à soixante-six ans.
Opoix, son ancien condisciple, le docteur Michelin et tant d'autres!
Il vient d'ailleurs pour satisfaire à la loi du recrutement, ayant été omis à vingt ans sur les listes du tirage au sort (1) . Peut-être aussi l'amour-
I. N'est-il pas singulier de se trouver si souvent en présence d'erreurs dans les documents authentiques auxquels recourent naturellement les biographes, lorsqu'ils tiennent à l'exactitude ! A mesure qu'on découvre un renseignement nouveau touchant l 'état civil d'Hégésippe Moreau, il semble qu'on doive aussi rencontrer une énigme nouvelle à résoudre.
Ainsi, le poète n'a pas tiré au sort à vingt ans, — en dépit de la loi. Inscrit au registre des naissances sous le nom de Pierre-Jacques Roulliot. et connu de tous sous celui d'Hégésippe Moreau, il ne fut porté ni à Provins, ni à Paris, sur les listes de conscription, à ceque raconte A. Lebailly. Ce n'est pas tout à fait exact: Moreau a tiré au sort; mais non dans les
propre d'auteur était-il pour quelque chose dans ce voyage de Provins.
Hégésippe avait fait connaissance de quelques artistes parisiens qui , sous la direction de Théodore Chauloux, allaient représenter dans cette localité un vaudeville de sa façon :
L'amour à la hussarde. La pièce fut
conditions ordinaires, et seulement en 1833.
J'ai relevé cette mention sur le registre du tirage des jeunes gens appartenant à la classe de 1832, pour le canton de Provins (Archives de Seine-et-Marne, I R. 504) :
« N" 84, Moreau (Pierre-Jacques-Égésippe). né le 7 avril 1807, à Paris, résidant à Provins, fils de feus Claude-François et Jeanne Bouillot; — prote, taille i m. 70 c. Bon pour le service. Omis de la classe de 1827; s'était présenté pour se faire inscrire sur le tableau, mais ne l'a pas été. »
Lors des opérations du conseil de revi-
jouée, en effet, dès l'arrivée de l'auteur, le 3 avril 1833 ; elle était gaie, amusante et réussit à merveille. Le jeune écrivain , épris du théâtre , voulut lui-même essayer ses forces comme acteur de circonstance ; c'est là un détail absolument inédit, mais très authentique. Moreau se mit à
sion, le contingent fut complété avec le numéro 53 ; le nom de Moreau ne figure donc plus sur la liste définitive des jeunes soldats, close le II septembre 1833.
Maintenant, que signifie cette date de naissance, 7 avril 1S07, et la mention qu'il eût dû faire partie de la classe 1827? En présence de l'acte de naissance et de l'acte de baptême de 1810, c'est évidemment une erreur de scribe, aussi bien que le nom de sa mère, écrit ici Bouillot pour Rouillot.
Les registres de l'état civil de Paris ayant été détruits en 1871 , l'acte de naissance
étudier un rôle , non pas un rôle secondaire et effacé : il aborda le principal personnage dans une comédie des Français, montée alors à Provins par la troupe de Théodore Chauloux , et il se fit applaudir dans Shakespeare amoureux, le jeudi II juillet 1833. Trois jours
rapporté par Armand Lebailly ne peut plus être contrôlé ; mais je me suis procuré le second, qu'il est bon de reproduire textuellement :
« Paroisse Saint-François-Xavier. — Extrait du registre des actes de baptême.
« L'an mil huit cent dix, le neuf avril, a été baptisé Pierre-Jacques, né le huit avril même année, fils de Marie-Philibert Rouillot, demeurant 9, rue Saint-Placide. Le parrain a été Pierre-Jacques Gouelle, joaillier, demeurant rue de Harlay, n" 4; la marraine a été Claire Tilloi, femme Schmitt, demeurant 9, rue
après, il paraissait dans ce même rôle de Shakespeare sur le théâtre de Nogent-sur-Seine.
Le poète ne semble pas cependant avoir poussé au delà son enthousiasme passager pour la carrière dramatique.
Une autre entreprise le préoccupait.
11 n'avait que vingt-trois ans, mais les souffrances l'avaient vieilli déjà.
Son âme honnête, vive, indépen-
Saint-PIacide, lesquels ont signé avec nous.» N'a-t-on pas encore l'acte de décès de Moreau, dressé au io« arrondissement de Paris, le 20 décembre 1838, qui lui donne vingthuit ans? Enfin, n'a-t-il pas lui-même daté de 1828 la pièce qui commence le Mvosolis : « J'ai dix-huit ans?»
dante, se révoltait en face de certaines exigences de société et d'abus qui devaient lui survivre ; il se permettait de juger de haut les hommes et les choses : le trait satirique ne se fit pas attendre.
Dès son arrivée à Provins, il avait conçu le projet de publier un journal en vers, non pas précisément hebdomadaire, comme le dit M. Félix Bourquelot : sa muse capricieuse exigeait plus de liberté ; son journal devait paraître à des époques indéterminées, plusieurs fois chaque mois autant que possible, et par fas- . cicules de 8 ou de i6 pages.
L'idée était originale , elle plut ; d'honorables habitants encoura-
gèrent l'auteur. M. Boby de la Chapelle, M. Gervais, notaire et plus tard député, le docteur Maximilien Michelin, le bibliothécaire Chardon, l'académicien P. Lebrun, Christophe Opoix, l'abbé Grabut, s'inscrivirent à la tète des souscripteurs; quatrevingts adhésions furent ainsi réunies, sans sortir de Provins, sans un mot de réclame.
Le 8 j uillet 1 83 3 , M . Lebeau , ty pographe, adressait au préfet de Seineet-Marne la déclaration prescrite par la loi : il va imprimer, « pour le compte de M. Moreau, Diogène , fantaisies poétiques, i" livraison, une feuille in-4° »; cette brochure « sera tirée à 200 exemplaires, et
suivie de livraisons semblables à des époques plus ou moins rapprochées».
Le II juillet, le jour même où Moreau débutait sur le théâtre de Provins dans le rôle de Shakespeare, la première livraison parut, et le lendemain les 200 exemplaires étaient enlevés, — début encourageant dont l'auteur devait garder bon souvenir :
« Hélas ! j'ai préludé sous de riants auspices Tout semblait à mon vol offrir des cieux propices.»
Mais ces feuillets d'essai parviennent au premier magistrat du département, le baron de Saint-Didier, ancien officier (i), rigide dans le ser-
1. Né à Versailles en 1778, il avait été secrétaire général de l'intendance de l'armée en 18 12 et 1813. 11 devint préfet de l'Aube en quittant la préfecture de Seine-et-Marne
vice, sévère avec les principes. La police de la presse a toujours été chose grave; on rendit compte au ministre du Commerce de la naissance du Diogène, en faisant observer qu'une publication de cette nature n'avait aucun droit à l'exception prévue par l'article 3 de la loi du lojuillet 1828, et que l'auteur aurait dû verser un cautionnement.
Cette formalité avait été négligée, — et pour cause.
« Pour savoir, ajoute le préfet, si cet ouvrage, écrit dans un mauvais esprit et sans falent, doit être rangé dans la classe des écrits politiques et par conséquent passible de poursuites pour fausse déclaration et
inexécution des formalités légales, il est prudent d'attendre les numéros subséquents. »
Voilà déjà la muse à l'index, mais le sans talent est vraiment de trop. Le baron de Saint-Didier d'ailleurs n'avait pas de prétention à l'infaillibilité; il s'aperçoit que sa lettre a été expédiée par erreur au ministre du Commerce, et en transmet, le 14 juillet, un duplicata au ministre de l'Intérieur, chargé de la police de la presse. Néanmoins, M. Thiers, qui tenait alors le portefeuille du Commerce, examine l'affaire : « Diogcnc, répond-il, est un écrit périodique, parce que, ne se composant pas d'un nombre de
volumes déterminé, on peut en prolonger indéfiniment la publication. Il est sujet à la déclaration prescrite par l'article 6 de la loi du iSjuillet 1828 et au cautionnement... Il y aurait lieu de provoquer des poursuites ; attendons pourtant que plusieurs numéros aient paru, afin de mettre le tribunal à même de mieux apprécier la nature de l'écrit et de motiver sa détermination. »
Le 20 juillet, la seconde livraison du Diogène parait; la troisième est distribuée le 27.
Le sous-préfet de Provins avait reçu la paraphrase de la dépêche ministérielle, à laquelle M. de Saint- Didier avait ajouté cette petite fi-
^ 37 ^ nale : « On m'assure que vous portez de l'intérêt à M. Moreau : je dois vous prévenir confidentiellement qu'il s'expose à des poursuites;... engagez le jeune écrivain à la modération et à se tenir dans les bornes de la sagesse... »
De son côté, l'imprimeur est l'objet de représentations officieuses ; il dépose le 7 août la quatrième livraison du T>iogène à la sous-préfecture et se concerte avec l'auteur, qu'on essaye de décourager. Des conseils aux menaces, il n'y avait eu qu'un pas.
On voulait mettre fm à la publication, très recherchée non seulement dans la ville de Provins, mais dans le voisinage, et dont le succès pouvait grandir et s'étendre.
« Et des officieux, en grimaçant d'effroi,
Me parlèrent tout bas du procureur du roi.. »
Quelques vers malicieux avaient mis IVloreau en butte tout à coup à de nouvelles difficultés avec plusieurs personnages de la ville :
« Un magistrat, dit-on, par l'un est bafoué, L'autre frappe un notaire, et l'autre un avoué ; L'autre un bourgeois du lieu, colossal d'importance, Dont toi Seul n'avais pas soupçonné l'existence. Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours, Sur quelque front obscur ils ricochent toujours ; A la face des rois jettes-tu de la boue, Un maire et deux adjoints vont s'essuyer la joue. »
Autant pour la tranquillité de M. Lebeau que pour lui-même, le poète se décida à recourir aux presses parisiennes. Quinze jours plus tard, M. Simon écrit à son chef que l'imprimeur n'a pas voulu continuer le recueil du « jeune étourdi », lequel
part et sans doute en restera là. « Les abonnés, ajoute-t-il familièrement, en seront pour leur argent. »> Moreau ne l'entend pas ainsi :
« Créanciers de mes vers, pour acquitter ma dette |e serai, s'il le faut, et manœuvre et poète. »
Nouvelle alerte. Une poésie sur les journées des 5 et 6 juin 1832, imprimée à Paris, chez Locquin, rue N. D. des Victoires, n° 16, est distribuée à Provins; vite, l'autorité locale taille sa plume et signale les idées subversives de l'auteur, qui «considère comme martyrs de la liberté les combattants de Saint-Merry, traite fort mal les amis de l'ordre et appelle la république de tous ses vœux » .
Le poète appréciait à leur valeur
ces frayeurs plus ou moins factices, il connaissait ces gens timorés voyant partout l'ombre d'un spectre rouge :
«Venez, gens du pouvoir, dans son nouveau refuge, Relancer et traquer l'insolent qui vous juge. Comme un épouvantai! dressez-vous devant moi. Je suis plus fort que vous, c'est pour vous qu'est
[l'effroi I »
Quelques jours après, une chanson circule encore dans la ville de Provins ; cette fois la pièce est manuscrite; mais comme le roi y est maltraité, on l'attribue naturellement à Hégésippe Moreau. Quelques-uns pourtant pensent qu'elle peut être d'un nommé Naret, de La Ferté-Gaucher.
Cette chanson, nous l'avons retrouvée, et on ne sera peut-être pas fâché de la voir reproduite ici :
HALTE DANS LA BOUE (i).
Air : du Vaudeville du Charlatanisme.
Vous qui jadis vengiez vos droits, Bons Parisiens, mes camarades, Qu'est deveHue, après huit mois, La gloire de vos barricades ?
Quoi ! brisant un joug détesté, Un grand peuple qui se dévoue Pour marcher vers la liberté, A d'Orléans s'est arrêté !
C'est une halte dans la boue.
Sur le Rhin nous comptions, joyeux.
Relever la France et sa gloire.
Brûlant des traités odieux Sous le canon de la victoire.
Maint despote pâlit d'effroi Et de Metternich fit la moue ; Mais à ses sujets notre roi
I . C'était l'expression du général Lamarque, au sujet des traités de 1814 et 1 8 1 5 .
Dit: « Groupez-vous autour de moi.
Et faisons halte dans la boue.
« Cessez de rêver chaque jour A de criminelles conquêtes; Suivez l'exemple de ma cour, Dansez au signal de mes fêtes.
Dans Praga s il croit des lauriers, J'aime mieux nos bals, je l'avoue :
N'allons pas, en preux chevaliers.
Dans le sang gâter nos souliers, iMais faisons halte dans la boue. »
Du czar, implorant le pardon, Philippe à deux gencux se traîne, Et, par votre lâche abandon, La France est remise à la chaîne.
Sitôt qu'on lui donne un soufflet, Il lui faut offrir l'autre joue :
Oh ! pauvres pavés de Juillet, Pauvres soldats de Rambouillet, Vous faites halte dans la boue
La correspondance administrative ne chôme pas. « On ne tardera pas à prendre M. Moreau en faute, écrit le sous-préfet ; gardons-nous de lui donner plus d'importance qu'il n'en a, n'allons pas le grandir. Ces écrivains ne demandent qu'une cour d'assises... On attend une nouvelle livraison du Diogène, on la dit forte ; comme souscripteur, je la recevrai sans doute et nous aviserons. » Les prudentes réserves du sous-préfet allaient être justifiées.
Le 6 septembre, le cinquième numéro du Diogène est distribué. Celuici était imprimé chez Locquin, qui fit également le sixième. «Je l'ai lu, écrit alors le sous-préfet, sans rien
•^. 44 ■'^ trouver qui puisse donner lieu à une saisie. Le conventionnel auquel une pièce de vers est adressée est M . Opoi x père, âgé de 89 ans, qui depuis la Convention est resté totalement étranger aux affaires (1). Dans une note, l'auteur signale des chicanesadministratives, je n'en connais pas...» Sur cette naïveté, un rapport est expédié au ministre de l'Intérieur, qui répond dès le 10 septembre :
«Locquin, interrogé, reconnaît avoir imprimé Dtogène et les couplets inti-
I . Christophe Opoix, chimiste, historien de Provins, littérateur, né dans cette ville le 28 février 1745, mort le 12 août 1840, entouré de l'estime publique.
Une rue de Provins porte son nom ; une autre a reçu depuis celui d'HégésippeMoreau.
tulés Les ^ et 6 juin, mais il n'en a plus d'exemplaires. » Sans le corps du délit, comment poursuivre? Le ministre d'Argout réclame avec insistance l'envoi des brochures devenues introuvables.
Hégésippe avait dû, une fois encore, se mettre à la recherche d'un nouvel imprimeur. C'est Everat, rue du Cadran, qui se chargea des septième et huitième livraisons, portant en sous-titre, non plus Fantaisies poétiques, mais Boutades cyniques, ainsi que de la neuvième intitulée simplement Poésies.
Au septième numéro, le souspréfet avait éprouvé un sentiment de satisfaction ; l'auteur faisait ses
adieux aux lecteurs. Vain espoir!
Les Iracasseries continuent; loin de le rebuter, lui, si insouciant par nature, si facile à décourager, elles relèvent son courage et excitent sa verve :
«Qu'importe qu'on m'enlève une presse, qu'importe Que l'hospitalité ferme sur moi sa porte :
Qu'on m'enchaine, ma voix est libre, c'est assez, Il faudra qu'on m'entende ...
J'ameuterai le peuple à mes vérités crues, Je prophétiserai sur le trépied des rues; Chaque mur, placardé d'un vers républicain, Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin. »
« Après tout, écrit alors M. Simon, le républicain Moreau n'est pas à craindre; il n'a pas, je pense, d'opinion arrêtée : l'an dernier, il faisait des vers pour un journal littéraire dont les vues étaient tout à fait
•^ 47 >^ contraires au républicanisme. »
Hégésippe eût bien ri d'entendre dire qu'à la Psyché ou au Courrier d&s dcmoàelles, on professait des opinions politiques anti-républicaines!
« Le superbe dédain de M. Moreau, dit encore le sous-préfet, est par trop ridicule ; sa position sociale est nulle (il n'était pas électeur censitaire!) : c'est un ouvrier sans fortune, qui se serait fait estimer par son talent s'il ne se fût jeté à corps perdu dans la débauche et les cabarets. C'est ce qu'on appelle un mauvais sujet de bas lieu (i). »
Malheureux poète ! ne pouvant te poursuivre, on te calomnie!