‹ Hégésippe Moreau et son DiogèneChapitre 2 sur 9 · I. Lettre du 15 octobre · texte numérisé non relu

I. Lettre du 15 octobre

Sur ces entrefaites, Hégésippe Moreau rend visite à un huissier de Villiers-Saint-Georges, son ancien condisciple, qu'on fait surveiller. A Villiers, le poète corrige l'épreuve d'une feuille du Diogène; on apprend même qu'à la sollicitation de l'imprimeur, il a supprimé deux vers un peu durs pour Louis-Philippe.

Sa santé est fortement ébranlée.

11 se repose tour à tour à Provins, puis à Saint-Martin-Chennetron chez Madame Guérard. Le 6 novembre, quand paraît la livraison nouvelle, le sous-préfet n'y voit rien de répréhensible; faute de mieux, on accuse encore l'auteur « de ruiner sa santé en excès et de rechercher ses inspi-

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rations dans les fumées du tabac et du punch ».

A Paris, un commissaire de police se présente chez l'imprimeur, — toujours trop tard ; le ballot vient d'être expédié par le roulage de la rue Thévenot. Le 12 novembre, le ministre donne de nouveaux ordres :

« Le poète Henri JVloreau est clerc de notaire à Provins ; concertez-vous avec le ministère public, pour la saisie, s'il y a lieu. »

La muse l'avait pressenti :

« A chaque livraison, un jury menafant

Donnera la torture au poème innocent :

Il flairera partout des délits et des crimes,

Ainsi qu'un or suspect, contrôlera les rimes,

Et les fera sonner tour à tour, à dessein

D'en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin 1 »

La pièce intitulée Henri V venait de paraître ; jugée inoffensive, elle passa comme les précédentes et l'auteur put sans encombre regagner la capitale, où Chateaubriand lui écrit :

« Vous avez été touché de la langue de feu. »

Le préfet se borne à faire observer au ministre que ses renseignements sur le poète sont inexacts, queMoreau ne s'appelle pas Henri et qu'il n'a jamais été clerc de notaire. « Il est ouvrier typographe, a travaillé à Paris, puis est revenu à Provins cette année, dans un état de détresse auquel a pu contribuer sa passion pour le vin. Lancé dans la satire, il a écrit Diogène, qui a trouvé

une trentaine d'abonnés. Sur le point d'être déféré au procureur du roi, pour avoir négligé les formalités imposées à la presse périodique, il eut recours aux imprimeurs de Paris. On trouve dans ses écrits la preuve d'un mauvais esprit, dont les écarts cependant ne paraissent pas assez graves pour autoriser des poursuites. La livraison de Henri V est sans doute plus répréhensible que les autres ; mais il est douteux que M. le procureur du roi, vieillard respectable, magistrat instruit et difficile à émouvoir (0, prenne l'initiative

1 M. Louis Foureau, né à Jouy-le-Châtel en 1761, mort président honoraire du tribunal de Provins en septembre 1841, est encore

de la poursuite... Moreau est chez son oncle (?) à Saint-Martin-Chennetron; il va rentrer à Paris. Ce jeune homme n'est pas très dangereux; mais son goût pour les liqueurs fortes le peut mettre à la disposition des malveillants, et sous ce rapport, autant que par ses propres opinions, il mérite une active surveillance. »

N'est-il pas étrange de voir sans cesse revenir ce reproche gratuit d'ivrognerie? La mémoire du poète n'en saurait être touchée. « Qu'on s'abstienne, a dit un de ses amis, Sainte-Marie Marcotte^ d'outrager

cité dans la contrée comme un magistrat plein (Je sens, de fermeté et de droiture.

■^ 53 ^ son caractère, il tenait à l'estime parce qu'il la méritait. »

Laissant de côté toute réflexion désobligeante, contentons-nous de remarquer une fois de plus que l'autorité puise souvent ses informations à des sources douteuses, et que, s'en rapportant à des subalternes dévoués sans doute, mais encore plus maladroits, elle court risque trop souvent d'être fort mal renseignée.

Ceux qui ont connu Moreau, ce buveur d'eau et de lait, dont l'âme fière et attristée se débattait dans des alternatives d'élans enflammés et de mortelles défaillances, soutenant une lutte au-dessus de ses forces, — ceux-là savent s'il eut jamais la

'^ 54 '^^ passion du vin et si ce fut un mauvais sujet de bas lieu. Ne pouvant méconnaître l'esprit du poète malheureux, on lui prêtait des vices ; plus tard on chercha à présenter comme un vaniteux, comme un orgueilleux ridicule, celui qui écrivait à sa sœur : «Je ne suis pas un grand poète, tant s'en faut, mais je suis un vrai poète, et malheureusement je nesuisque cela.»

Avec cela, ajoute son biographe Armand Lebailly, on peut compter ur l'ironie de ses contemporains.

Trop heureux si l'on en est quitte avec l'ironie.

Sainte-Beuve lui-même, tout en lui rendant justice, regrette d'avoir vu Moreau se lancer sur le terrain poli-

■^ 55 ^ tique. Bien des hommes, sans doute, ont vécu de 1829 à 1838 sans être libéraux ni réactionnaires, royalistes ni républicains; mais le poète n'avait pas un cœur de glace ! Ses pensées généreuses, son attachement constant à la cause de la liberté, étaientils sincères ? Tout est là. On l'a dit avec raison, s'il eût manqué de foi politique, aurions-nous son livre?

Sans convictions, il se fût bien gardé d'écrire la plupart des pièces du Diogène, les plus accentuées et les plus naturelles, « parce que le poète y a mis son lyrisme et sa raison ».

N'oublions pas que les sentiments d'indépendance non intéressés sont rares de tout temps ; que Moreau s'est

attaqué au despotisme, quelle que soit sa forme, qu'il a lancé à la face des nations indignes de la liberté, qui veulent absolument un maitre, cette dédaigneuse apostrophe : « Peuples qui mendiez des rois, Dieu vous bénisse ! »

En fallait-il davantage pour soulever contre lui les séides de toutes les monarchies? Mais, en vérité, il est grand temps de faire justice des appréciations officielles, des préjugés de ses contemporains qui l'ont méconnu, et d'effacer les erreurs semées par ceux qui n'avaient pu faire capituler sa conscience.

M. Vallery-Radot, qui avait beaucoup connu Hégésippe Moreau, nous

■^\ 57 ^ a laissé sur lui des notes intéressantes et a cité aussi de touchants exemples de sa détresse. Voici le portrait qu'il fait de l'homme :

« La taille médiocre, le buste assez fort, mais les extrémités menues; les mains d'une délicatesse aristocratique, ces mains qu'il lui a plu plus tard de peindre calleuses ; le visage régulier, un beau front, l'œil spirituel, la bouche fine, la peau blanche et les cheveux bruns ; une physionomie très douce et des mœurs aussi douces que sa physionomie ; la simplicité, souvent même le rire ingénu d'un enfant : voilà les principaux traits sous lesquels je le retrouve dans ma pensée. >»

Revenons aux tribulations de Moreau — et en même temps à celles de la police, à propos du Dïogène.

Le préfet de police Gisquet, toujours en quêta de renseignements, crut un jour avoir fait une découverte. Il écrit au ministre : « Egésippe-Henri Moreau est orphelin, il a été élevé par le beau -père du sieur Henry, commis de la maison de roulage Guyot, rue Thévenot, n" 12, et il a été compositeur d'imprimerie à Provins ; après une querelle avec le maître imprimeur, il a eu un duel au pistolet (0, et son

I. Moreau avait été, en effet, provoqué en duel à Provins, par un clerc d'avoué, à propos de quelques vers imprudents; mais l'im-

^59^ Dt'ogèm a dû être ensuite imprimé à Paris. Ce journal, ayant paru sans timbre et sans cautionnement, vient de changer de titre pour éviter toute formalité; mais la précaution est inutile , le manque de fonds ne permettra pas de publier le 5* numéro.»

Cette lettre est datée du 13 novembre 1833. Il y a au moins un point exact : l'auteur du Diogène manquait d'argent. Pour la seconde fois il essayait du rude métier de maitre d'étude, en attendant des temps meilleurs. Hélas! ces temps ne vinrent pas (i). Mais le Diogène avait

primeur n"était pour rien dans la querelle.

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