‹ Hei Hsiang =Chapitre 15 sur 18 · PAROLES, A GENOUX · texte numérisé non relu

PAROLES, A GENOUX

Ah, laisse moi rêver quand tu sors de la mer, Et que l'ardent soleil t'a séché sur la plage, Ah, laisse moi rêver, et faire un beau voyage... Ton corps est un coffret mystérieux et clair...

Je fermerai les yeux en le humant dans l'air : Il contient les parfums des terres tropicales, L'encens de Bénarès autour de tes paupières. Les jasmins cinghalais sur ton torse d'opale...

Le benjoin de Moukden, jaillissante cymbale. Réveille mes baisers endormis dans ton cou Pour qu'ils aillent prier le long des cuisses pâles... ... Odeur de frangipane au fond d'un temple hindou

40 HEIHSIANG

Mais après le sachet de tes lèvres, si doux Que tous les mangoustans et toutes les vanilles S'évoquent sous le ciel alangui des Antilles, Mais, après ton haleine... O vertige plus fou,

— Voyage inoubliable entre les beaux voyages, —

Ardeur de m'étourdir sur l'unique encensoir, Je saurai respirer le lotus qui distille Le fauve relent d'amour! Et penché, pour l'avoir, Sur son pistil de feu qui sent la sapotille,

Comme un homme grisé par Pacte qu'il osa. Je resterai — ayant perdu toute mémoire... — Et la mort peut crisper mon col de sa main noire. J'irai, parmi les Dieux, m'étendre au Nirvanah!

Pareil au sacristain très humble, qui s'en va Installer le missel et remplir les burettes, Qui promène sa flamme aux cierges les plus bas Et prie à deux genoux l'hostie en sa secrète,

Je suis votre servant à la messe d'amour. J'invente vos frissons et j'inscris vos caresses Sur la page voulue au rituel du jour, Et vos baisers ont eu naissance en mon ivresse...

Mais ce qui me console et ce dont je suis sûr, C'est que ma passion est si forte et si belle Mais si divinement désespérée — Qu'elle N'aura de lendemains ni amers ni impurs;

Et que tout en sachant vos étreintes profondes, Vos vertiges à deux fait d'un unique oubli. Je resterai tout seul à pleurer dans mon lit En étreignant un Rêve à la place d'un Monde !

Vos yeux bleus sont pareils à une île, la nuit. Votre nez est semblable à la flûte d'un pâtre. Votre bouche d'enfant s'ouvre comme un glaïeul, Et vos oreilles d'or ont l'air de coquillages.

Votre cou, la colonne unique d'un beau marbre; Vos deux seins, le porche frais de la mosquée Où Ton va réciter les versets du Prophète... Et vos deux bras, deux jets d'eau — inépuisables...

Vos pieds clairs sont ailés comme ceux d'Ilvarheuz ; Vos jambes, dirait-on la porte de Baghdad Conduisant,, o mon Bey, à l'oreiller soyeux Où ma folie repose au pied du cyprès pur.

Mais de tous ces trésors rassemblés par un Dieu, Celui que je recherche et que tu me dérobes C'est ton âme, effendi, c'est ton âme lointaine, C'est ton âme future et ce cœur inconnu !

Cellini, ton David a vaincu Goliath, Mais point seul. Érigeant sa très jeune souplesse Dans un geste fiévreux dont la volupté blesse, Il nous a tous, mourant d'ardeur immédiate.

Et nos larmes d'amour, comme celles du mort.

Couleront à jamais (et sans qu'on les devine)

D'avoir reçu la pierre en plein dans la poitrine.

Là, juste où notre cœur plus qu'un front saigne encore.

Adorable despote avec un beau visage !

Pareil à ces Romains qu'Elagabal aimait. Tu m'as fait tant souffrir par ton galbe parfait. Tu m'as rendu si pâle et si lourd de présages.

Si fort de certitude et rêveur de demains. Que moi aussi, ma tête, avec une blessure. Mais pleurant à tes pieds et t'aimant, je t'assure, N'attend que ton baiser pour revivre soudain...

Brun gamin ciselé dans du bronze d'argent, Le Primatice aurait aimé ton fin visage : Et ces yeux ingénus en face des images Du monde, et ton rire ironique et changeant.

Mantegna eût dépeint la grâce de tes gestes A quelque Scaliger trop fatigué d'amour... Mais Bazzi sur les murs Siennois, dans la cour D'un vieux couvent de Parme, ou pour la villa d'Esté

Se devine si grave, épris de ta langueur.

Que, frémissant, grisé par ce désir qui lève.

Il sculpte à coups fougeux de pinceau son grand Rêve

Te voici Sébastien enchantant la douleur !

Et ces flèches de fer dont le sang pur ruisselle Deviennent un symbole à nos yeux prosternés... Symbole d'ardeur étrange et d'augure étonné. Où nous mourons martyrs, blessés par tes prunelles.

Vï

Le jour où mon baiser frémira sur tes lèvres, Et te mordra, vainqueur, jusqu'à faire crier; Le jour où dans mes bras, comme un enfant pillé Tu seras bien petit et bien rempli de fièvre.

Le jour où ton visage abandonné au mien,

Tes yeux tout chavirés sous le vent des caresses

Me diront que j'ai su diriger ta faiblesse

Vers mon désir de mâle et vers ce fort soutien,

A mon tour, je serai si joyeux et si grave. Si jaloux de t'avoir, mais si frileux d'effroi En pensant à te perdre un jour, mon petit roi. Qu'à me croire un vainqueur, je serai ton esclave.

Et que je dirai : Reste, oh reste encor ! Prie L'Aphrodite étrangère et les Dieux inconnus; Aime qui tu voudras, mais laisse ton corps nu Dormir auprès de moi comme un jade sans prix.

Sois simplement ceci : le bibelot d'ivoire,

La flûte de cristal où se joueront mes mains....

Sois beau; sois dédaigneux; sois cruel; sois humain,

Mais laisse à ma douleur ton sourire illusoire !

Quand viendra la vendange aux flancs du mont Tibère, Et que Gapri, sonore aux arpèges du vent, Se couronnera d'or comme un faune vivant Et que la bacchanale enivrera la terre,

Je veux que tu sois nu, couché sur un grand lit De laine bleu saphir avec des grecques brunes. Saluant l'hypocrite encensoir de la lune.... Et mon front vers tes seins roulera tout pâli...

...Tout pâli par le vœu d'une étreinte immortelle.

Pâli par mon bonheur et par ta volupté.

Pâli par le poème où je t'aurai chanté.

Toi si beau, toi si jeune, et comme entouré d'ailes...

Et tandis que vers nous cinglera le plaisir Venant de la montagne où se refont les noces. Je sentirai monter en moi le doute atroce, Comme la lune au ciel dans le soir à venir !

O Sëlana ! tu mens à nous verser tes larmes : Tu mens, quand de lys purs tu fais fleurir la nuit. Tu mens pour nous griser de tristesse, et tu suis Ton ellipse, implacable à ceux que tu désarmes.

N'as tu donc jamais vu sur les chemins déserts (Lorsque toi tu souris en signe de bonheur) Les pauvres écoliers qu'au fond de son grand cœur Villon avait élus comme amants solitaires?

Il y a dans ta nargue un mépris si profond, Tant d'alcool, tant d'éther, ou tant de cocaïne, Tant d'opium qu'on respire et qui nous assassine, Qu'on est comme un voilier perdu sur les bas fonds :

El que seules, des voix survivent au naufrage. Murmurant : Laissez nous, car nous voulons mourir, Car nous avons connu ceux qui savaient mentir, Mais qui rendent plus beau l'indicible mirage !

Une arabesque, de Debussy.

Un matin sur la mer, de Ravel.

Les Goyescas, de Granados.

— Albeniz? — Et puis c*est tout.

Un Charles Quint, de Velasquez.

Quelque Duchesse, de Romney.

Des pommes vertes, par Manet.

— Picasso? — Et puis encore?

Le geste de la reine Matasou.

Un Gakya Mouni d'Angkhor.

L'Ange au sourire de Reims.

— Bourdelle? — Bonsoir, vous autres,

Notre Dame de Paris.

L'escalier du palais Sung.

Les lanternes de Nara.

Et ce visage qu'on aima...

— ? — r.hut. Taisez vous. Bonsoir î

Luca délia Robbia, dis moi qu'il était beau Et que tu l'eusses pris pour modèle à tes glaises... Je le vois sur du bleu, chantant, à la cimaise, L'air extatique et froid, près du bord d'un tombeau.

Enfant de chœur presqu'ange, ou saint Georges enfantin, Ce sont ces mêmes yeux voluptueux et vierges Et ce geste charmant à supporter un cierge, K Avec la bouche ouverte et qui sent bon le thym...

Mais si je l'embrassais, o Luca, sous mes lèvres Ardentes, le baiser, trop frissonnant de fièvre, Ne trouverait que glace en place de soupir...

Ainsi n'ais-je adoré tes bas reliefs si tendres

Qu'avec un doute en moi, pour ne me point méprendre

En admirant trop fort qui me ferait souffrir.

Les vagues de la mer m'ont parlé dans la nuit En émouvant mon cœur de leur rumeur profonde. Elles ont dit : L'amour n'est pas si grand au monde Qu'il fasse à la beauté un trône sur l'esprit.

C'est vous, pauvres rêveurs, qui créez le royaume

Où vit de vos baisers l'avril d'adolescence...

C'est vous qui leur servez, à ces pages, l'encens...

Mais votre voix s'écoute — et eux, quels vains fantômes ?

Si leur âme est petite et mesquin leur orgueil,

Qu'importe ce matin où riait leur jeunesse?

Un jour seront-ils vieux, et tout près du cercueil.

Et même avant, masqués, sans qu'on les reconnaisse,

Tandis que vos douleurs auront conduit le deuil.

Nous ne nous souviendrons que de vos chants d'ivresse!

O jour qui meurs, o nuit qui nais, o crépuscule, Cendre d'or poudroyant le soir bleu qui recule, Penche toi vers ma bouche où peu se sont penchés... Ciel pur! Tu sais combien j'ai souffert, pour chercher De par le monde un cœur qui comprenne mon âme... Mais ils m'ont couronné d'injures et de flammes... Et je dois vivre tel que tel ils m'ont conçu.

O jour qui meurs, o nuit qui nais, je veux, reçu Dans tes bras émouvants et véritables, dire *^ Avant la fin de mon obscur trop long martyre,

^ Ces simples mots : Que si demain et d'autres jours,

Il me fallait x'efaire un calvaire d'amour — Ce dur chemin de croix coupé de durs silences — Mais où la station est l'Aube qui commence. J'accepterais, les yeux comme un homme qui va Vers l'Inde magnétique ou l'ardente Java, Et sans tourner la tête au souffle des fumées, Renverse et boit encor les lèvres tant aimées!...

Mon orgueil est une île où rêve un palais blanc. Le marbre pur s'érige, entouré par la mer. Et de l'aurore aux nuits, sous son porche désert. Sauvages et royaux, se pavanent des paons.

Leur funèbre cri doux poignarde le silence... Moi, Je reste tout seul, des larmes plein les yeux, Comme quelqu'un qui part et qui dirait adieu. En écoutant mourir un peu plus l'espérance...

Peut être avec un signe que dénierait ce cœur, Abaissant mon idée au niveau des menteurs. Pourrais je retenir une illusion chère...

Mais mieux vaut-il, debout dans le merveilleux soir, Se changer lentement en idole de pierre. Et, ce monde ennemi, le toiser sans le voir.

TOCCA ALLA ROMANZA

Justice Darliug : So you regret to hâve known Mr Oscar Wilde?

Lord Alfred Douglas: Yes, I do. Most einpha-

tically.

(Procès Pembcrton Hilling, Juin 1918)

Ainsi qu'un Roi vainqueur, par un soir de tristesse Où les désirs sont lourds comme certains trophées, Il t'avait vu, il te choisit, il t'attira. Car ta beauté faisait plus vivant son poëme...

Ton corps vierge exhalait un parfum adorable...

Et lui, dont le cœur grave aspirait au cristal Réverbérant tous les adieux de son automne. Malgré la fange obscène autour de lui jetée, Il se pencha vers toi, pensif et doux soudain. Et tu lui fis baiser le bouquet de tes mains...

Tu dansas devant lui, étincelant de grâce. Et tu fus Salomé et Saint Jean tout ensemble.

Tes yeux clairs lui versaient un vertige si fort Qu'agenouillé devant la lyre de ton corps Il commandait au monde avec l'accent d'Hérode... Puis traînant loin de toi sa volupté e.plendide, S'accoudait, taciturne, au balcon de César !

Tout d'un coup, la tempête aboya dans le ciel. Et les serpents visqueux se dressèrent, blafards... De quels stylets subtils, de quels venins mortels. De quelles rauques voix, o nuit blasphématrice. Te servis tu, pour foudroyer l'Appolinien? Du Dieu d'hier surgit une idole de boue...

Bien après la prison d'angoisse, après la roue Sanglante, après l'enfer du moulin de torture Où la morne Angleterre enchaîne ses esclaves. Après le supplice infamant et l'entrave Lorsqu'on le rencontrait, solitaire, à Paris, Transfiguré par le malheur et l'air étrange D'un prophète ou d'un fou dans sa châsse d'oubli, On ne le saluait que d'un rire de fange...

Et je pensais à vous qui sembliez son Ange, Alfred Douglas !

56 H E I II s I A N G

Et je pensais à Wilde abandonné et las,

Je me disais : Poète ! où Saint Denys porta sa tête,

Tu portes l'infamie avec un chant de fête !

L'Amour qu'on a voulu te jeter en insulte

Fera grandir plus beaux les éphèbes futurs.

Tu n'es abandonné que par les seuls indignes;

Il te reste, en la tragique réalité,

Dans ce désert où le bonheur semble douter,

Il te reste à déchoir sur la blancheur d'un cygne!

Lorsque la mort le prit dans ses vieux bras glacés

Pour le bercer.

Lorsque la mort le prit, je vous croyais là bas,

Alfred Douglas, Là bas, à son chevet, dans la gargotte pauvre Où l'Enchanteur s'éteignit...

Et depuis, A mesure qu'un vide auguste et exaltant Planait sur son tombeau de Bagneux, que les ans

Passaient, que le laurier jailli Tordait ses branches d'or autour de son front froid. Je pensais à vous, lord Alfred, toujours à toi. Rose boy d'Oxford qui lui versas du Rêve...

H E I H s I Jl N G 5 /

J'étais heureux que cet amour gardât sa sève,

Que tu lui fus fidèle ainsi que Tommaso

Dei Cavalieri le Fût à Michel Ange :

En rançon des sommets frémissants, en échange

De la flamme mystique et des voix invisibles...

Souvenir! clair Narcisse au miroir du Passé...

Il paraît que vingt ans — même pas — ont glacé

Ce miroir jusqu'au point de vous le rendre horrible.

Il faut tuer encor la mémoire d'Hier,

De l'Hier généreux dont prit source ta vie...

...s'accroupissent déjà les mégères : l'Envie,

Qui, bavant son fiel noir, chuchote à sa sœur Haine...

Vous voici donc, Douglas, railleur de courte haleine.

Vous nous parlez de ce prétoire où 11 parla.

Votre voix qui jadis, sauvage, sût clouer

Un père au pilori et sur la croix un homme,

Vient à présent maudire un spectre : l'Autrefois !

Prenez garde ! Les morts sont partout où nous sommes

Ils écoutent, pâlis d'avoir tant entendu.

Ils comprennent, enfin, le secret de nos âmes.

Ils savent si notre œil disait la vérité.

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Us nous jugent sans pleurs et sans colère, mais Quand de leur cercueil d'ombre ils ont pu nous peser En ce que nous valons, veulerie ou mensonge, Ils hantent notre cœur que leur image ronge, Et vident nos cerveaux de leur ancien Amour !

Hypocrite, niant parce que Ton t'écoute

Et que des clergymen murmurent dans le fond...

Menteur sournois, menteur aveugle et plus félon

Que vain! Maigre histrion sur tréteaux de misère...

Mais, songez vous, Monsieur, que dans Talme lumière

Ce vrai blason royal, ce cœur qu'on couronna

(Jacobite changé en putain de Zola)

Vous l'avez pour toujours maculé par l'opprobre?

Ainsi, c'est ce ferment que cachait ton visage?

Tes vingt ans abandonnés Gomme une grappe ardente aux caresses du mage Ne présageaient ils donc qu'un rufîan éperdu?

...Je songe au Bythinien qui dort au fond du Nil,

Antinous !

Je songe au Bythinien sur son lit de lotus i

Choisissant de mourir en suprême prière

Pour garder, par son acte, un Héros à la terre....

Mais toi, mais toi, mais toi,

Misérable aux abois.

Ami traître ! Renégat de la onzième heure ! Tu resteras piqué au mur, comme un hibou, Comme un vampire au seuil glissant du cimetière. Et lourd de sang, dans les crachats, dans la poussière, Les crapauds de Judas viendront crever sur vous !

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