L URNE
Et le clocher, les murs, les marbres renversés. Les vitraux en éclats, les lambris dispersés, Et les portes de fer, et les cliàsses antiques, Et les lampes dont l'or surchargeait les portiques,
205 Tomlicnt; et dans sa chute ardente, leur grand poids De cette foule écrase et la vie et la voix. Long-temps les flots épais d'une roiîge poussière Du soleil et du ciel étouffent la lumière ; On espère qu'enfin ses voiles dissipés
210 Montreront quelques Grecs au désastre échappés; Mais la flamme bientôt, pure et belle, s'élance Et sur les morts cachés brille et monte en silence.
« Corneille est plus vi'ai et plus décent que Voltaire. Le corps seul est violé, lame est vierge. « (Langlais, Xofes inédites d'A. de Vigny sur Pierre et Thomas Corneille, dans la Revue d histoire littéraire de la France, 1904, p. 471.;
Vers 201 et suiv Comparez, pour le mouvement et la coupe des vers, ce passage de l'Aveugle (244-252) :
Le quadrupède Hélops fuit ; l'agile Crantor, Le bras levé, l'alteint ; Eurjnome l'arrête. D'un érable noueu.\ il va fendre sa tète. Lorsque le fils d'Egée, invincible, sanglant, L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant. Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible. S'élance, va saisir sa chevelure horrible. L'entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec elFort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort ;
pour le fond des choses, cet autre de Bjron : « Soudain Minotti approche sa torche du salpêtre. Le clocher, les voûtes, l'autel, les reliques, les objets précieux du culte, les vainqueurs, les chrétiens, les morts et les vivants sautent avec les débris du temple. La ville est presque renversée de fond en comble ; les murailles s'écroulent : les flots de la mer reculent un moment ; les montagnes sont ébranlées comme par la secousse d'un tremblement de terre. Cette explosion épouvantable a lancé jusqu'au.x cieux mille débris informes au milieu d un immense nuage enflammé. » [Le Siège de Corinthe, xxin, trad. Pichot, 1. 1, p. 186.)
Cependant, vers le soir, les combats apaisés Livrèrent toute Alhène aux vainqueurs reposés.
215 Après l'effroi d'un jour que la flamme et les armes Avaient rempli de sang et de bruit et d'alarmes, Sur les murs dévastés, sur les toits endormis, I^a lune promenait l'or de ses feux amis. Athène sommeillait; mais des clartés errantes,
220 Puis, dansl'ombre, des cris soudains, des voix mourantes, De quelques fugitifs venaient glacer les cœurs ; Ils craignaient les vaincus non moins que les vainqueurs:
Vers 222 et siiiv. D'où a pu venir à Vigny l'idée de mêler, — bien inutilement, semble-t-il, — les juifs d'Athènes à l'action de son poème ? Très vraisemblablement du rôle joué par les Israélites d'Orient dans les massacres et les pillages dont Constantinople et d'autres villes furent le théâtre. Il avait été signalé à plusieurs reprises par les journaux européens. « La ville d'Andrinople a été le théâtre d'une autre scène d'horreur. Le 9 mai, un ex-patriarche de Constantinople y a été pendu avec trois évêques et quarante riches Grecs. Ce sont les juifs qui dénoncent aux Turcs les Grecs qui ont de la fortune... Plusieurs Grecs cherchent à se sauver en achetant le silence des délateurs Israélites ; mais ils sont souvent cruellement trompés par ces misérables. » (Débats du 13 juin 1821.) — « A Bucharest, on voit tous les jours des exécutions. Les juifs, dans l'espoir de s'emparer du commerce, dénoncent tous les Grecs aisés comme partisans d'Ypsilanti. » [Débats du 20 juillet.) — « On a aussi des nouvelles de Constantinople qui peignent l'état des choses avec les couleurs les plus sombres. La destruction de la flotte avait encore exaspéré le sultan et le peuple; les maisons des Grecs furent toutes livrées au pillage, et les juifs servaient d'espions et de guides à la populace. » Débats du 23 juillet.) — « Les troupes turques ont rassemblé plus de mille femmes et vierges des environs de Salonique et les ont envoyées aux bazars de Salonique et de Constantinople pour y être vendues... On assure que des juifs ont encore joué un rôle méprisable en cette occasion ; ils ont fourni aux Turcs les listes des femmes et des filles les plus belles, qu'ils connaissaient par les libres entrées que leur commerce
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Ils étaient Juifs. Surtout en haut de la colline Que du vieux Parthénon couronne la ruine, 225 Dans ses piliers moussus, ses anguleux débris, Ils avaient cru trouver de plus secrets abris. Comme l'humble araignée et sa frêle tenture. Des lambris d'un palais dérobent la sculpture,
leur avait procurées dans les maisons des Grecs. » [Débats du 5 décembre 1821 ) Les Grecs ne se faisaient pas faute d user de représailles. « Dans leur vengeance, les Grecs ne se bornaient pas au massacre des Turcs; ils regardaient les juifs comme des ennemis plus odieux encore. On les vit, à cette époque où le souvenir du rôle affreux que les misérables Israélites de Constantinople jouèrent dans le supplice du patriarche était encore présent, inventer des tourments nouveaux pour venger sur les individus de cette croyance qu'ils pouvaient arrêter ce qu'ils nommaient le crime de tous. A la vérité, les juifs de l'Orient eux-mêmes ne se conduisirent pas très bien, dès le début de la révolution, envers les Grecs, suspects dès lors au gouvernement ; mais ce n'était pas une raison pour outrager en eux la nature et l'humanité. )) (Raffanel, Histoire complète des événements de la Grèce depuis les premiers troubles jusqu'à ce jour, Paris, 1825, t. I, p. 71.) Vignj" ne pouvait évidemment avoir lu cette page en 1821 ; mais elle résume des faits connus de tous ceux qui, dès le début de l'insurrection hellénique, avaient suivi au jour le jour dans les gazettes les nouvelles d'Orient. Même avant le début de la guerre, les voyageurs avaient noté la haine commune et l'égal mépris des mahométans et des chrétiens de Grèce pour les Juifs. Pouqueville raconte un souper en plein air en Albanie : « Comme il n\- avait là que des chrétiens et des mahométans, on damna à l'unanimité tous les Juifs : un docteur turc ajouta, suivant le dogme du Prophète, qu'après leur mort ils étaient métamorphosés en ânes pour porter en enfer les âmes des mauvais islamistes. » (Voyage dans la Grèce, Paris, 1820-1821, t. III, p. 33.) Et plus loin : « A Corfou et dans les villes où les Grecs dominent, les juifs sont souvent avanisés, rançonnés et persécutés sous prétexte de faire passer aux aiguilles des enfants chrétiens qu'ils dérobent, afin de boire leur sang. » T. III, p. 227.)
Vers 227 etsuiv. Ce détail topographique est un souvenir do Cha-
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Une Mosquée, au coin du temple chancelant,
230 Suspendait sa coupole et cachait son front hlanc : C'est là qu'une famille, encor d'effroi trouhlëe. En cercles ténébreux s'était toute assemblée ; Autour d'un candélabre aux autels dérobé, Ilscomptaient l'amasd'or entre leurs mains tombé.
235 Les sabres de Damas que le soldat admire, Et les habits moelleux tissus à Cachemire, Les calices chrétiens, les colliers, les croissans. Ces boucles, de 1 oreille ornements innocens ; Car aux fds de Judas toute chose est permise,
240 Comme dans leurs trésors toute chose est admise. D'avance épouvantés d'images de trépas, Tous ces Juifs ont frémi ; l'on entendait des pas, Le pas d'un homme seul sous la voûte sonore : Il marchait, s'arrêtait, et puis marchait encore.
245 Et l'écho des degrés, en bruits sourds et confus, J^eur renvoya- ces mots vingt fois interrompus :
(( Le sang du fer vengeur s'essuiera dans la terre.
teaubriand : « Nous emplojâmes la matinée entière à visiter la citadelle Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret d'une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à moitié détruit de ce monument. )) {Itinéraire ; Œuvres complètes, 1859, t. V, p. 192.1 Vers 247 et suiv. Ce n'est pas sans raison, j'imagine, que Vigny a donné au dernier chant de son poème une épigraphe empruntée à la Mort de Pompée. Ces trois vers sont tirés de la scène où Cornélie, tenant en sa main l'urne qui renferme les cendres de son époux, adresse la parole à ces « pitoyables restes » et jure sur eux de ne plus vivre que pour la vengeance. Le souvenir de ce dramatique tableau n'est point étranger à l'épilogue d'IIéléna. Sans doute, si les attitudes
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Je veux qu'il creuse là ta fosse solitaire ;
Dans l'urne inattendue où ne luit aucun nom,
250 (( Ta cendre va dormir au pied du Parthénon. Dans ce vase de mort, teint d'une antique rouille, On ne versa jamais plus lugubre dépouille. Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors, N'ont jamais affligé ses funéraires bords.
255 Et certes cette gloire au moins nous est bien due, D'avoir de tout malheur dépassé l'étendue. — Ni l'homme d'aujourd'hui, ni la postérité N'oseront te sonder jusqu'à la vérité.
Jeune cendre ; et des maux de ce jour de misères
260 La moitié suffirait aux désespoirs vulgaires.
Quand unpassantviendra chercher, en se courbant,
se ressemblent, la situation n'est pas la même, et les sentiments sont différents. Les adieux mélancoliques de Mora à la jeune fille qu'il aime encore, malgré la souillure involontaire qu'elle a avouée en mourant, n'ont rien de commun avec les serments passionnés que la haine dicte à la veuve de Pompée. Mais est-ce trop prétendre que de retrouver, dans certains vers de cette longue tirade, quelque chose de l'âme, de l'accent et du stj'le même de Corneille ? Mora s'enorgueillit de l'excès de son malheur, comme fait le jeune Horace; comme Rodrigue et comme Chimène, il repousse l'idée d'un bonheur qu'il eût fallu acheter par le sacrifice de cet honneur si cher aux héros cornéliens ; il s'indigne comme eux et se gourmande de ne pas « vouloir en assurance » ; il analj'se son cas avec la subtilité que le vieux poète communique volontiers à ses personnages :
Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie...
et les antithèses viennent d'elles-mêmes se placer sur ses lèvres :
Dans ce vase de mort, teint d'une antique rouille. On ne versa jamais plus lugubre dépouille ; Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors. N'ont jamais affligé ses funéraires bords, etc.
Quelques vieux noms de morts dérobés au turban, Il trouvera cette urne, et, déterrant sa proie, Rassasiera de nous sa curieuse joie;
265 II tournera long-temps ce bronze, et, pour jamais, Dispersera dans l'air la beauté que j'aimais. El si son cœur tressaille à l'aspect de sa cendre, Si dans des maux passés il consent à descendre ; Que pourra sa pitié ? Ce que toujours on vit,
270 Plaindre non l'être mort, mais l'être qui survit ; Moi-même j'ai bien cru que la mort d'une amante Etait leplus grand mal dont l'enfer nous tourmente. Ab ! que ne puis-je en paix savourer ce malbeur ! Il serait peu de cbose auprès de ma douleur.
275 Dans son temps virginal que ne l'ai-je perdue ? A se la rappeler ma tristesse assidue La pleurerait sans tacbe, et distillant mon fiel, Je n'aurais qu'à gémir et maudire le Ciel ! Je dirais : Héléna I que n'es-tu sur la terre ?
280 Tu laisses après toi ton ami solitaire,
Renais ! Que ta beauté, belle de ta vertu, Vienne au jour, et le rende à mon cœur abattu. Mais de pareils regrets la douceur m'est ravie. Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie ;
285 Et si ces restes froids cédaient à mon amour. J'hésiterais peut-être à lui rendre le jour. Malheur ! je ne puis rien vouloir en assurance. Et dédaigne le bien qui fut mon espérance ! Héléna, nous n'aurions qu'un amour sans honneur:
290 Vas, j'aime mieux ta cendre encor qu'un tel bonheur.
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Descends, descends en paix ; attends ici ma gloire, En te la rapportant après notre victoire, Je la mépriserai pour le pleurer toujours, 294 Et, ton urne à la main, je compterai mes jours. »
FIJV DU TROISIEME ET DERIVIER CHAKT.