Article cité, p
INTRODUCTION XXIX
à infliger un démenti à Alfred de Vigny? J'ai déjà dit que cette raison ne me paraissait pas suffisante.
Elle le paraîtra moins encore si l'on considère l'intérêt que pouvait avoir Vigny à repousser la date de son poème à la période de ses premiers essais poétiques. On sait combien il s'est toujours montré susceptible et jaloux dans les questions de priorité littéraire. Aristocrate, délicat et secret, « le moins propre des hommes », comme ce Byron qu'il a tant aimé, « à faire bande avec les hommes ^ », il lui déplaisait d'être « de la suite », et il a tenu, en toute occasion, à marquer qu'il était venu le premier. Aurait-il volontiers rempli ce rôle de chef du romantisme français, que Victor Hugo assume de plus en plus après 1827 ? Je ne sais : il était bien froid et bien « supérieur », et s'il a peut-être pris ombrage de le voir tenu par son rival -, il ne s'ensuit pas qu'il ait désiré pour lui-même d'en être investi. Mais il prétendait qu'on lui en réservât un autre qui convenait mieux à sa nature, celui de précurseur et d'initiateur. Dans la préface de 1829, il le revendique expressément. « Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles presque toujours une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique... Ces poèmes portent chacun leur date : cette date peut être à la fois un titre pour tous et une excuse pour plusieurs, car, dans cette
1. « The most unfit of men to herd with men. » {Childe Harold, m, 12.)
2. Voir sur ce point l'article de M. Ernest Dupuy, dans la Jeunesse des Romantiques : Alfred de Vigny et Victor Hugo, notammfînt pp. 253-
XXX INTRODUCTION
route d'innovations, l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier. » Que, dans la pensée de Vigny, la date d'Héléna fût aussi un mérite — « le seul mérite » même, disait-il — pour son poème, nous en avons la preuve par la lettre à Paul Foucher '. L'auteur tient à spécifier que son œuvre est une des toutes premières manifestations du philhellénisme littéraire, au moins contemporaine des plus anciens ouvrages du même genre : Ode aux Grecs de Guiraud, Epitre sur V insurrection des Grecs de Gaspard de Pons, Nouvelles Messéniennes de Casimir Delavigne, parus en 1822 -, — antérieure en tous cas à l'époque où l'intérêt pour les Hellènes était devenu une mode, c'est-à-dire à la période de 1824 à 1828 ^. Cette date, reculée encore plus loin, ne pouvait-elle pas devenir aussi une « excuse » ? et n'y avait-il pas des raisons pour que Vigny s'efforçât, — instinctivement peut-être et sans qu'on puisse l'accuser, à proprement parler, de supercherie littéraire, — ■ de rejeter au delà de 1821 et jusqu'aux