La mort de Pompée, acte V, Se. i
Vers 1-12. Cet appel aux armes débute à la manière du chant de guerre albanais que Byron a inséré au ne chant de Childe Harold, à la suite de la stance 72. « Tambourgi I Tambourgi ! ta musique guerrière annonce les combats et remplit les braves d'espérance... » Il est à remarquer qu'il est question de Phylé (le moderne Viglakastron) dans la stance 74 du 11"= chant de Childe Harold : « Génie de la liberté ! Lorsque tu accompagnas Thrasybule et ses fidèles Athéniens sur les hauteurs de Phylé, pouvais-tu prévoir la honte et les malheurs qui flétrissent aujourd'hui tous les charmes des plaines verdoyantes de l'Attique? » Vigny semble prendre la petite citadelle d'où Thrasj^bule marcha sur Athènes pour une forteresse turque. Peut-être avait-il lu un peu rapidement une des notes mises par B3Ton à son poème : « Du fort de Phylé, dont il reste encore beaucoup de ruines, l'on voit tout à la fois la plaine d'Athènes, le mont Pentelicus, l'Hymète, l'Acropolis et la mer Egée, etc » (Trad Pichot, IP éd , III, p. 127.) — Il se mêle sans doute à ces réminiscences des souvenirs du Coran, que Vigny indique plus loin comme une de ses sources.
l'urne 51
<( A confondre bientôt leurs crânes révoltés (( Aux cendres des aïeux qui les ont exaltés. (( Poursuivons des vils Grecs le misérable reste,
10 (( Abandonnez ces vins que Mabomet déteste,
(( Et ces femmes en pleurs qui meurent dans les cris, (( Indignes des guerriers qu'attendent les bouris ! » Ainsi criait l'Emir, et dans sa main sanglante S'agitait de Damas la lame étincelante ;
15 Son cbeval bondissant écumait sous le mords, Et ses fers indignés glissaient au sang des morts, Quand le maitre animait sa bennissante boucbe, Et d'un large étrier pressait son flanc faroucbe. Eveillés à ses cris, ses soldats basanés
20 S'avancent d'un pas ivre et les yeux étonnés.
Quand le tigre indolent sorti de sa mollesse, De ses flancs tacbetés'déployant la souplesse, A saisi dans ses bonds le cbevreuil innocent, Longtemps après sa mort illècbeencor son sang, 25 II disperse sa cbair d'un ongle plein de joie.
Vers 21-26. « Ainsi repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis ; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l'odeur du carnage; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu'embai'rassent des flocons de laine; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa crinière, humectée d une rosée de sang, retombe des deux côtés de son cou ; il croise ses griffes puissantes ; il allouge ia tête sur ses ongles, et, les jeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui «(Chateaubriand, Martyrs, \i\. YI ; Œuvres, t. IV, p. 95.) Rapprochez la phrase célèbre du Génie du Christianisme, !'■'-' partie, liv. VI, chap. ii : « Le tigre déchire sa proie, et doi-t; l'homme devient homicide, et veille ». [Œuvres, t. II, p. 12G.)
Roule en broyant les os et s'endort sur sa proie. Non moins lâche et cruel, le Musulman trompeur Se venge sur les morts d'avoir senti la peur ; H demande la paix, il l'obtient par la feinte ;
30 Puis, la tête ennemie, olTerte à lui sans crainte, Tombe, et lui sert de coupe à ce même festin Qu'avait, pour le traité, préparé le matin. En de telles horreurs Athène était plongée, Et tant de cris sortaient d'une foule égorgée,
35 Que, si j'osais conter d'une imprudente voix Ces attentats, un jour le repentir des rois, Le guerrier briserait son impuissante épée Dans son élan vengeur par le devoir trompée, La mère, des chrétiens accusant la lenteur,
40 Regardant vers le seuil, sur son sein protecteur Presserait son enfant ; et la Vierge innocente ('acherait dans ses mains sa tête rougissante. Au bruit de la timbale et des clairons d'airain Les coursiers se cabrant font résonner le frein ;
45 Leurs frontsjettentl'éeumeetleurspiedsla poussière, Du sultan de Stamboul éfevant la bannière
Vers i3-AS. Comparez Byi'on, Siège de Corinthe, xxii : « Les tambours et les trompettes i-etentissent, les bannières se déployent avec bruit et flottent au bout de leurs piques ; on entend le hennissement des coursiers, le tumulte de l'armée et les cris : « Aux armes ! aux armes! » Les étendards des pachas sont portés à la tête de leurs troupes ; les sabres sont tirés du fourreau ; l'armée est rangée en bataille et n'attend plus que le signal. Tartares, Spahis, Turcomans, accourez à l'avant-garde... Les coursiers mordent leurs freins en frémissant ; ils relèvent lièrement leur crinière flottante ; le mors est couvert dune blanche écume. )) (Trad. Pichot, II'' éd., t. I, p. 176.)
l'urne 53
Le Pacha vient, on part. Les Spahis en marchant Règlent leur pas sonore anx mots sacrés du chant :
Allah prépare leur défaite ; 50 Priez, chantez: Dieu seul est Dieu,
Et Mahomet est son Prophète.
Vers 49-oS. La maxime arabe par laquelle débute cette strophe est bien connue, et Vigny, au surplus, n'a eu qu'à feuilleter le Coran pour l'y retrouver. Mais les détails de la fin ont été empruntés au Giaour. (( Mais toi, perfide assassin, tu seras livré à la fausse vengeresse de Monkir, et tu n'échapperas aux tortures qu'il te prépare que pour errer autour du trône à'Eblis. Un feu dévorant consumera éternellement ton cœur, aucune langue ne pourrait exprimer les affreux tourments qui en feront un véritable enfer ! » (Trad. Pichot, IJe éd., t II, p. 30.1 Byron ajoute en note : " Monkir et Nekir sont les inquisiteurs des morts qui font, en leur présence, une espèce de noviciat, et reçoivent un avant-goût des tourments desdamnés. Si lesréponses que donne le coupable à ces deux génies de l'enfer ne sont pas telles qu'il les désire, il est tiré en haut avec une faux et repoussé avec une massue de fer rouge » {Ibidem, p. 54.) Il avait lui-même puisé ces détails dans une note de Vathek, le conte de Beckford, auquel il renvoie. « Monkir et Nekir, deux anges noirs dont la fonction est d'examiner tous les objets concernant la foi. Quiconque ne leur rend pas un compte satisfaisant est certain d'être assommé avec des massues de fer rouge, et d'être tourmenté au delà de toute expression. » {Vafhek, conte arabe, Paris, 1787, p. 188.) Le texte du Coran ne contient pas les noms de Monkir et de Nekir. Dans les Préliminaires de Sale, dont la version française sert d'introduction à la traduction du Coran par du Ryer (Amsterdam, 1770, t. 1, p. 155) comme dans les notes de la traduction de Savary (Paris, 1783, t. I, p. 186), les deux anges examinateurs sont appelés Monker et Nakir. Quant aux trois derniers vers, je ne sais d où Vigny en a emprunté la substance, à moins qu'il n'ait assez librement interprété ces passages des Préliminaires de Sale : « Ils (les anges examinateurs) ordonnent au défunt de se tenir sur son séant, tandis qu'ils l'examinent sur sa foi... S'il répond d'une manière satisfaisante, ces deux anges permettent que le corps repose en paix et soit rafraîchi par l'air du Paradis; mais s'il répond mal, ils le frappent sur
HKLENA
Le Koran gouverne ce lieu ; Que leGiaour tombe et meure.
Dans la flamboyante demeure 55 Par Monkir ^ il sera jeté.
La terre brûlera l'impie, Car sa tombe sera sans pluie Sous les dards plombés de l'été.
Le Croyant superbe s'avance ; GO II est brave ; il sait que son sort
Avec lui marche, écrit d'avance