L URNE
Je veux qu'il creuse là ta fosse solitaire ;
Dans l'urne inattendue où ne luit aucun nom,
250 « Ta cendre va dormir au pied du Parthénon. Dans ce vase de mort, teint d'une antique rouille, On ne versa jamais plus lugubre dépouille, Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors, N'ont jamais affligé ses funéraires bords.
255 Et certes cette gloire au moins nous est bien due, D'avoir de tout malheur dépassé l'étendue. — Ni l'homme d'aujourd'hui, ni la postérité N'oseront te sonder jusqu'à la vérité.
Jeune cendre ; et des maux de ce jour de misères
260 La moitié suffirait aux désespoirs vulgaires.
Quand un passant viendra chercher, en se courbant,
se ressemblent, la situation nest pas la même, et les sentiments sont différents. Les adieux mélancoliques de Mora à la jeune fille qu'il aime encore, malgré la souillure involontaire qu'elle a avouée en mourant, n'ont rien de commun avec les serments passionnés que la haine dicte à la veuve de Pompée. Mais est-ce trop prétendre que de retrouver, dans certains vers de cette longue tirade, quelque chose de 1 âme. de l'accent et du style même de Corneille ? Mora s'enorgueillit de l'excès de son malheur, comme fait le jeune Horace ; comme Rodrigue et comme Chiméne, il repousse l'idée d'un bonheur qu'il eût fallu acheter par le sacrifice de cet honneur si cher aux héros cornéliens ; il s'indigne comme eux et se gourmande de ne pas « vouloir en assurance » ; il analyse son cas avec la subtilité que le vieux poète communique volontiers à ses personnages :
Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie...
et les antithèses viennent d'elles-mêmes se placer sur ses lèvTes :
Dans ce vase de mort, teint d'une antique rouille. On ne versa jamais plus lugubre dépouille; Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors. N'ont jamais affligé ses funéraires bords, etc.
Quelques vieux noms de morts déro}3és au turban, Il trouvera cette urne, et, déterrant sa proie, Rassasiera de nous sa curieuse joie;
265 II tournera long-temps ce bronze, et, pour jamais, Dispersera dans l'air la beauté que j'aimais. El si son cœur tressaille à l'aspect de sa cendre, Si dans des maux passés il consent à descendre ; Que pourra sa pitié ? Ce que toujours on vit,
270 Plaindre non l'être mort, mais l'être qui survit ; Moi-même j'ai bien cru que la mort d'une amante Etait leplus grand mal dont l'enfer nous tourmente. Ah ! que ne puis-je en paix savourer ce malheur ! Il serait peu de chose auprès de ma douleur.
275 Dans son temps virginal que ne l'ai-je perdue? A se la rappeler ma tristesse assidue La pleurerait sans tache, et distillant mon fiel, Je n'aurais qu'à gémir et maudire le Ciel ! Je dirais : Héléna ! que n'es-tu sur la terre ?
280 Tu laisses après toi ton ami solitaire.
Renais ! Que ta beauté, belle de ta vertu, Vienne au jour, et le rende à mon cœur abattu. Mais de pareils regrets la douceur m'est ravie. Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie ;
285 Et si ces restes froids cédaient à mon amour. J'hésiterais peut-être à lui rendre le jour. Malheur ! je ne puis rien vouloir en assurance. Et dédaigne le bien qui fut mon espérance ! Tléléna, nous n'aurions qu'un amour sans honneur:
290 VaSjj aime mieux tacendre encorqu'untelbonheur.
l'urne G9
Descends, descends en paix ; attends ici ma gloire, En te la rapportant après notre victoire, Je la mépriserai pour le pleurer toujours, 294 Et, ton urne à la main, je compterai mes jours. »