‹ Héléna: Poème en Trois ChantsChapitre 68 sur 77 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Ils ont, Seigneur, afiligé votre peuple, ils ont opprimé votre héritage.

Ils ont mis à mort la veuve et l’étranger, ils ont tué les orphelins.

(Psaumes !.)

Le téorbe et le luth fils de l'antique lyre, Ne font plus palpiter l’Archipel en délire ; Son flot, triste et rêveur, lui seul émeut les airs, Et la blanche Cyclade a fini ses concerts.

1. L’épigraphe du Ier chant est prise du psaume xcm, versets 5 et6: «€ Populum tuum, Domine, humiliaverunt, et hereditatem tuam vexaverunt. — Viduam et advenam interfecerunt, et pupillos occiderunt. »

Vers 1 et suiv. Le dessin général du début de ce chant {vers 1-60) paraît avoir été suggéré par quelques stances du Ile chant de Childe Harold, où Byron a peint l'esclavage souriant de la Grèce, et opposé à l'insouciance et à la légèreté du peuple en général les regrets et les préoccupations de quelques patriotes. Je transcris ce passage d’après la traduction Pichot, que Vigny a eue certainement entre les mains. Ceci sans préjudice des réminiscences d’autres ouvrages de Byron ou de Chateaubriand, que l’on peut relever dans ces soixante vers et qui seront signalées en leur lieu.

€. Jamais la liberté ne reviendra habiter cette contrée malheureuse, où les esclaves succéderont aux esclaves pendant des siècles de douleurs. Observez cependant la gaîté des Grecs. Les jours de l’abstinence chrétienne approchent.. Mais avant que le repentir se couvre du cilice, il est permis à chacun de se livrer à la joie pendant quelques jours. Le rivage retentit de cris confus ; la musique ne cesse de faire entendre ses sons variés, les rames des barques semblent frapper la

5 On n’entend plus le soir les vierges de Morée, Sur le frêle caïque à la poupe dorée, Unir en double chœur des sons mélodieux.

Elles savaient chanter non les profanes dieux, Apollon, ou Latone à Délos enfermée, 10 Minerve aux yeux d’azur, Flore ou Vénus armée,

mer en cadence, et le choc des vagues a aussi son harmonie. La reine des nuits sourit du haut de son trône céleste à cette fête joyeuse... De légers caïques semblent à peine effleurer la plaine liquide; les jeunes Grecques dansent sur les bords du Bosphore; les danseurs et leurs danseuses oublient également le sommeil et l'heure qui les appelle sous le toit paternel; leurs yeux languissants font entre eux un échange de [doux regards... Mais au milieu de cette troupe joyeuse, n'est-il pas quelques hommes agités de peines secrètes, et qu'un visage contraint trahit à demi? La voix des vagues n’est pour ceux-là qu'un gémissement plaintif sur l’objet de leurs regrets ; pour eux, la gaîté de tout ce qui les entoure n’est qu’une source de pensées mélancoliques, et n'excite qu’un froid dédain. Ils n’écoutent qu'avec peine les chants et les transports tumultueux de ceux qui se livrent à la joie du moment; qu'il leur tarde d'échanger leurs habits de fête pour un lugubre linceul ! » (Childe Harold, IL, st. 77-82, trad. Pichot, Ile édition, 1820, t. III, pp. 94-96.)

Les quatre premiers vers rappellent l’ode du poète grec, qui se trouve au IIT° chant de Don Juan, après la st. 86:

(Iles de la Grèce, îles de la Grèce ! où la brûlante Sapho aima et chanta son amour, patrie de tous les arts, où s’éleva Délos, où naquit Phébus! un éternel été vous embellit encore, mais tout est échipsé, excepté votre soleil.

«La muse de Scio, la muse de Téos, la harpe du héros, le luth de l'amant, ont trouvé la gloire que leur refusent vos rivages ; leur terre natale seule est muette pour des chants que l'écho répète au delà des Iles Fortunées de vos ancêtres. »

Vers 7-10. Réminiscence du Ie" livre des Martyrs : « Cymodocée, à la tête de ses compagnes, entonne l’hymne à Diane : « Formez, formez la danse légère ! Doublez, ramenez le chœur, le chœur sacré ! — Diane, souveraine des forêts, recevez les vœux que vous offrent des vierges choisies, des enfants chastes, instruits par les vers de la

Alliés de la Grèce et de la liberté ;

Mais la Vierge et son fils entre ses bras porté,

Qui calment la tempête et donnent du courage

A ceux que les méchants tiennent en esclavage : 15 Ainsi l'hymne nocturne à l'étoile des mers

Couronnait de repos le soir des jours amers.

Sitôt que de Zéa, de Corinthe et d’Alcime,

Sibylle. Vous naquîtes sous un palmier, dans la flottante Délos. Pour charmer les douleurs de Latone, des cygnes firent sept fois en chantant le tour de l’île harmonieuse. Ce fut en mémoire de leurs chants que votre divin frère inventa les sept cordes de la lyre, etc. » (Œuvres complètes, éd. Garnier, in-80, Paris, 1859, t. IV, p. 20.) L’allusion à Vénus armée, divinité spartiate, a été suggérée sans doute aussi par les Martyrs (p. 189) ou par l’Jtinéraire (ibidem, t V, p. 152), à moins qu'elle ne vienne d'un poème de Millevoye que Vigny connaissait fort

bien, les Adieux d'Hélène :

Ce temple est à Vénus, mais à Vénus armée.

Vers 12-16. Chateaubriand, Martyrs, livre XIX : « Etoile des mers, patronne des navigateurs, le salut de ces infortunés fut un miracle de votre bonté divine! On ne vit point un dieu imaginaire lever la tête au-dessus des vagues et leur commander le silence, mais une lumière surnaturelle entr'ouvrit les nuées : au milieu d’une gloire, on aperçut une femme céleste portant un enfant dans ses bras et calmant les flots par un sourire » (Œuvres complètes, t. IV, p. 270) ; — et Génie du Christianisme, Ile partie, liv. IV, chap. vu : & Déjà l'Océan se creuse pour engloutir les matelots ; déjà les vagues, élevant leurs tristes voix entre les rochers, semblent commencer les chants funèbres; tout à coup un trait de lumière perce la tempête : l'Etoile des mers, Marie, patronne des mariniers, paraît au milieu de la mer. Elle tient son enfant dans les bras et calme les flots par un sourire. » (Ibid , t. II, p. 236.)

Vers 17. Zéa, l’ancienne Céos ; le cap Alcime, promontoire situé à l'entrée du Pirée. Ces noms ont été fournis par l'Itinéraire. (Œuvres complètes, t. V, pp. 198 et 223.)

Vers 17-24 Comparez la page célèbre des Martyrs : «C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point des ténèbres, c'était seule-

La lune large et blanche avait touché la cime,

Et douce aux yeux mortels, de ce ciel tiède et pur 20 Comme une lampe pâle illuminait azur,

Il s'élevait souvent une brise embaumée,

Qui, telle qu’un soupir de l'onde ranimée,

Aux rives de chaque île apportait à la fois

Et l’encens de ses sœurs et leurs lointaines voix. 25 Tout s’éveillait alors : on eût dit que la Grèce

Venait de retrouver son antique allégresse,

Mais que la belle esclave, inquiète du bruit,

N’osait plus confier ses fêtes qu’à la nuit.

Les barques abordaient en des rades secrètes,

ment l'absence de jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et l'on sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète. les promontoires opposés de Colonides et d’Acritas, la mer de Messénie, brillaient de la plus vive lumière. . Le vent de la nuit apportait à Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune... » (Liv. Ier, Œuvres complètes, t. IV, p. 21.) Cette description a été particuliérement admirée desromantiques de 1820. Emile Deschamps l’a versifiée dans ses Etudes françaises et étrangères (4 éd., Paris, 1829 : Une page des Martyrs, p. 273). Vigny paraît avoir eu aussi dans la tête le début du Giaour : « Beau climat! où chaque saison propice sourit à cesiles fertiles que l'œil découvre des hauteurs de Colonna, et dont l'aspect enchante Le cœur et le plonge dans une douce rêverie! C’est là que l'Océan admire la surface à peine soulevée de ses flots sur lesquels se réfléchissent les sommets des monts qui couronnent ces îles fortunées, et si parfois une brise passagère vient faire onduler le cristal azuré de la mer ou sépare une fleur de sa tige, les ailes de ce zéphyr bienfaisant transportent en touslieux les parfums les plus doux. » (Trad. Pichot, t. IL, p. 7.)

Vers 20. « La lune décroissante paraissait au milieu du ciel. comme les lampes demi-circulaires que les premiers fidèles allumaient aux tombeaux des martyrs ». (Chateaubriand, Martyrs, liv, I; Œuvres complètes, t. IV, p. 37.)

30 Puis, des vallons fleuris choisissant les retraites, Des danseurs, agitant le triangle d’airain, Oubliaient le sommeil au son du tambourin, Oubliaient l’esclavage auprès de leurs maïîtresses Qui de leurs blonds cheveux nouaient les longues tresses

35 Avec le laurier-rose, et de moelleux filets,

Et des médailles d’or, et de saints chapelets. On voyait, dans leurs jeux, Ariane abusée

Vers 34-36. Comparez, pour la chute de la phrase, avec André Chénier, l’Aveugle, v. 254-256 ; Elégies, Liv. I, xx, v. 17-20, et la Jeune Tarentine :

Une clef vigilante a pour cette journée

Sous le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,

Et l'or dont au festin ses bras seront parés,

Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.

Les voyageurs du début du xixe siècle décrivent ainsi la coiffure des femmes grecques : « Elles ont ordinairement beaucoup de cheveux ; elles les nattent, les laissent flotter en arrière, et ils tombent quelquefois jusqu’à terre. Il n’est pas rare de voir de jeunes personnes former plus de vingt grosses tresses, sans compter les deux ou trois dont elles ceignent leurs têtes en forme de couronne, et qu’elles ornent de fleurs, de plumets, de perles et de bijoux. » (Chandler, Voyage dans l'Asie- Mineure et en Grèce, trad. Servois et Barbié du Bocage, Paris, 1806, t.I, p. 146.) — « Comme les Juives, elles (les Macédoniennes) cachent leurs cheveux avec un bandeau de mousseline auquel est attaché un bonnet rouge en forme de rescille (sic), garni de sequins et de colifichets, qui tombe au-dessous des reins. » (Pouqueville, Voyage en Grèce. Paris, 1820-1821, t. II, p. 424.) Aucun d’entre eux ne parle de chapelets. Vigny ne se serait-il pas souvenu d'un détail .des Martyrs ? «Eudore prend dans sa main un javelot de frêne ; il suspend à sa main droite une de ces couronnes de grains de corail dont les vierges martyres ornaient leurs cheveux en allant à la mort. » (Œuvres complètes, t. IV,p. 54.) Chateaubriand ajoute en note : « La plupart des Grecs portent encore aujourd’hui un chapelet à la main. Il était assez difficile d'exprimer un chapelet dans le style noble : je ne sais si j'ai réussi. » (1bid., p. 379.) Vigny a été plus audacieux que son modéle.

Vers 37-40. La danse grecque appelée la Candiote a été souvent

Conduire en des détours quelque jeune Thésée, Un Grec, ainsi que l’autre, en ce joyeux moment, 40 Tendre, et bientôt peut-être aussi perfide amant.

Ainsi de l’Archipel souriait l’esclavage ; Tel sous un pâle front que la fièvre ravage, D'une Vierge qui meurt, l'amour vient ranimer

comparée par les voyageurs aux sinuosités du Labyrinthe. Voyez à ce sujet. Guys, Voyage littéraire de la Grèce, Paris, 1776, pp. 181-184 et 187, et dans le même ouvrage la Lettre de Mme Chénier à l'auteur sur les danses grecques, p. 198. Chateaubriand, dans les Martyrs, fait le même rapprochement : « Elle se rappelait lés antiques traditions de l'île fameuse où elle reçut la lumière, le Labyrinthe, dont la danse des jeunes Crétoises imitait encore les détours. » (Œuvres complètes, t. IV, p. 21.) Il ajoute en note : € On croit que la danse crétoise coñnue sous le nom d'Ariane était une imitation des circuits du Labyrynthe. » (Jbid., p. 374.) Pouqueville, dans son Voyage en Morée, la décrit presque dans les mêmes termes que Vigny : « Parmi les danses que j'ai vues, il en est une, appelée la Candiote, que les jeunes filles exécutent de préférence. On imaginerait voir Ariane indiquer les détours du Labyrinthe et en dessiner les routes au perfide Thésée » (Paris, 1805, t. I. p. 274 |

Vers 41-44. L'idée première de cette comparaison paraît être venue à Vigny d'un passage célébre du Giaour, qui a été maintes fois imité par les poètes de la Restauration. (Voir E. Estève, Byron et le Romantisme français, Paris, 1907, pp. 116-117.) « Avez-vous jamais jeté les yeux sur une femme qui vient d’expirer ? Lorsque le premier jour de la mort n'est pas encore écoulé, ce jour où le néant commence, et qui est le dernier du danger et de la douleur, avant que la main du trépas ait flétri ces traits dont la beauté survit encore, avez-vous remarqué cet air calme et angélique, cette douceur ravissante du repos et le coloris faible mais délicat qui se mêle à la pâleur languissante de ces joues paisibles?.. Tel est l'aspect de ce rivage ; c’est la Grèce, mais la Grèce qui ne vit plus: son calme glacé, sa beauté morte, nous font tressaillir.. C’est le dernier rayon d'une clarté mourante, etc. » (Trad. Pichot, t. II, p. 9.) On voit aisément comment la comparaison a été à la fois modifiée et abrégée par le poète français.

Les lèvres que bientôt la mort doit refermer. Mais depuis peu de jours, loin des fêtes nocturnes, On a vu s’écarter, graves et taciturnes,

Sous les verds oliviers qui ceignent les vallons, Des Grecs dont les discours étaient secrets et longs. Ils regrettaient, dit-on, la liberté chérie,

Car on surprit souvent le mot seul de patrie Sortir avec éclat du sein de leurs propos, Comme un beau son des nuits enchante le repos. On a dit que surtout un de ces jeunes hommes, Voyageant d’ile en ile, allant voir sous les chaumes, Dans les antres des monts, sous l’abrides vieux bois, Quels Grecs il trouverait à ranger sous ses lois : Leur faisait entrevoir une nouvelle vie

Libre et fière ; 1l parlait d'Athènes asservie, D’Athènes, son berceau, qu’il voulait secourir, Qu'il y fut fiancé, qu'il y voulait mourir,

Qu'il fallait y trainer tout, la faiblesse et l’âge, Armer leurs bras chrétiens du glaive du Pélage, Et, faisant un faisceau de haines de leurs cœurs, Aux yeux des nations ressusciter vainqueurs,

Ecoutez, écoutez cette cloche isolée,

Elle tinte au sommet de Scio désolée ;

Ases bourdonnemens, pleins d’un sombre transport, Des montagnards armés descendent vers le port, Car les vents sont levés enfin pour la vengeance, Et la nuit, avec eux, monte d'intelligence. L’écarlate des Grecs sur leur front s’arrondit :

Tels, quand la sainte messe à nos autels se dit, Tous les enfans du chœur, d’une pourpre innocente Ont coutume d’orner leur tête adolescente.

Mais à des fronts guerriers ce signe est attaché. Lequel osera fuir ou demeurer caché ?

Une rire enflammée en leurs mains brille et fume ; Comme d’un incendie l’air au loin s’en allume $

Le sable de la mer montre son flane doré,

Et sur le haut des monts le cèdre est éclairé,

Le flot rougit lui-même, et ses glissantes lames Ont répété de l’ile et balancé les flammes.

La foule est sur les bords, son espoir curieux Sur la vague agitée en vain Jetait les yeux, Quand, sous un souffle ami poursuivant son vol sombr Un navire insurgé tout à coup sort de l'ombre. Un étendard de sang claque à ses légers mâts. D’armes et de guerriers un éclatant amas Surchargent ses trois ponts ; l’airain qu'emplit la poudi Par les sabords béans fait retentir sa foudre, Des cris l'ont accueilli, des cris ont répondu ;

De Riga, massacré, l’hymne s’est entendu,

Vers 81-82. Chateaubriand, Génie du Christianisme : « La montagne balance sur les flots ses sommets lumineux et ses arbres de neige » (Œuvres complètes, t. II, P- 119); — et Martyrs, liv. XVII : « Les

colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles. » (Jbidem. t. IV, p. 230.)

Vers 86-87. Comparez Bÿron, Corsaire, I, 3 : « Ce n'est point une prise ; ah ! du moins c’est une voile amie : le pavillon rouge se déroule au souffle du zéphyr » (trad. Pichot, t.I, p. 10) :

The blood red signal glitters in the gale.

Vers 92. L'hymne de Rhigas ou Rigas, comme écrivent les publi-

Et le tocsin hâtif, d’une corde rebelle, Sonne la liberté du haut de la chapelle ;

95 On s’assemble, on s’excite, on s’arme, on est armé, Et des rocs, à ce bruit, l'aigle part alarmé.

« Mais avant de quitter vos antiques murailles,

€ Il convient de prier l’arbitre des batailles, »

Disaïent les caloyers. « Dieu, qui tient dans ses mains 100 «Les peuples, pourra seul éclairer nos chemins,

« Et si dans ce grand jour sa fureur nous pardonne,

cistes français de cette époque, de Riga, selon l’orthographe adoptée par Byron et par Vigny, Aedtes, maidsc my ‘EA]#vwy, a été mis en anglais par l’auteur de Childe Harold, et traduit avec le reste de ses œuvres par Pichot, qui ajoute cette note : & Avant la publication des œuvres de lord Byron, le chant des Grecs n’était pas connu en Europe. » (T. Il, p. 339, n.) Le Conservateur littéraire reproduisit cette traduction dans sa XVIelivraison (juin 1820), en la faisant précéder de ces mots : « Il est encore quelques âmes généreuses en qui se nourrit le désir de voir un jour la Grèce libre et rendue à son ancienne splendeur. Chaque siècle voit s'élever un vengeur, et, jusqu’à présent, la fortune a été injuste. Le dernier des braves qui ont échoué dans cette noble entreprise est le malheureux Riga, poète et guerrier. La dernière livraison des œuvres de lord Byron renferme une ode de ce descendant des anciens Grecs que nous ne pouvons passer sous silence, à cause de l’analogie singulière qui se trouve entre quelquesunes des idées de cette pièce et celles d’une chanson fameuse dans notre sanglante révolution. » Suit la citation, et un court parallèle entre l'hymne grec et la Marseillaise. (T. II, p. 243.) Pouqueville, dans son Histoire de la Régénération de la Grèce, Paris, 1824, se plaint que l'hymne de Rigas, en qui il voit, comme Pichot, une traduction de la Marseillaise, ait été « tronqué et mutilé dans la traduction française de lord Byron ». (T. I, p. 145.) Il semble bien résulter de ces textes que le chant en question n'a pas été connu en France avant que les œuvies de Byron s’y fussent répandues.

« De Moïse à nos pas rallumer la colonne. »

Ils parlaient, et leur voix par de sages propos, Dans cette foule émue amena le repos.

105 T'un s’arrache des bras de son épouse en larmes, L'autre à quitté les soins du départ et des armes, Les cris retentissans, le bruit sourd des adieux, S’éteignent et font place au silence pieux ; Celui de qui les pieds ont déjà fui la rive 110 Revenu lentement, près de l’autel arrive : L'agile matelot aux voiles suspendu S’arrête, et son regard est vers l’ile tendu. Tous ont pour la prière une oreille docile, Et de quelques vieillards c’était l’œuvre facile : 115 Tels, lorsqu’après neuf ans d’inutiles assauts, Impatients d’Argos, couraient à leurs vaisseaux Les Grecs, destraits d’un dieu redoutantle supplice, On vit le vieux Nestor et le prudent Ulysse, Du sceptre et du langage unissant le pouvoir, 120 Les rattacher soumis au saint Joug du devoir.

C'était sur le débris d’un vieux autel d'Homère Où depuis trois mille ans se brise l’onde amère,

Vers 102. Exode, xui, 21. — « Et deduxit eos (Moyses)in nube diei, et tota nocte in illuminatione ignis. » (Psaumes, Lxxvrr, 14.) Le vers de Vigny rappelle celui d'Athalie :

Et de David éteint rallumé le flambeau,

dont l’auteur d'Héléna s'est directement inspiré un peu plus loin. (Voir v. 150.) |

Vers 115-120. Vigny fait allusion à l'épisode bien connu de l’Iliade, ch. II, v. 1-393.

Vers 121-122. Ce détail pittoresque est encore emprunté aux

Qu'un moine, par des Tures chassé du saint couvent,

Offrait, au nom des Grecs, l’hostie au Dieu vivant. 125 Désertant de l’Athos les cimes profanées,

Et courbé sous le poids de ses blanches années,

Révoltant l'ile, au jour par ses desseins marqué

Il avait reparu tel qu’un siècle évoqué.

Les peuples l’écoutaient comme un antique oracle, 130 De son centième hiver admirant le miraëele,

Ils le croyaient béni parmi tous les humains,

Deux prêtres inclinés soutenaient ses deux mains,

Et sa barbe tombante en long fleuve d'ivoire

De sa robe, en parlant, frappait la bure noire. 135 «Le voici, votre Dieu, Dieu qui vous a sauvés »,

S’écriait en pleurant et les bras élevés

Le patriarche saint : Q Il descend, tout s’efface ;

« Ses ennemis troublés fuiront devant sa face,

« Vous les chasserez tous, comme l'effort du vent 140 « Chasse la frêle paille et le sable mouvant,

Martyrs : « Or dans ce temps-là les habitants de la Messénie faisaient élever un temple à Homère. » (Œuvres complètes, t IV, p. 17.) Et en note : « Presque toutes les villes qui se disputaient l'honneur d'avoir donné naissance à Homère lui élevaient un temple. » (Jbidem, p. 337.)

Vers 133-134. Comparez ce portrait du père Aubry : « Les éclairs qui sortaient des yeux du vieillard, sa barbe qui frappait sa poitrine, ses paroles foudroyantes, le rendaient semblable à un dieu. » (Atala ; Œuvres complètes, t. II, p. 52.) ;

Vers 137-138. «Inclinavit cœlos et descendit : et caligo sub pedibus ejus.. Et misit sagittas suas et dissipavit eos : fulgura multiplicavit, et conturbavit eos. » (Psaumes, xvu, 10 et 15.) — « Exsurgat Deus, et dissipentur inimici ejus, et fugiant qui oderunt eum a facie ejus. » (Psaumes, Lxvn, 1.)

Vers 139-140. « Non sic impii, non sie ; sed tanquam pulvis quem

« Leurs 0$, Jetésaux mers,quitterontnoscampagnes,

€ Et l’ombre du Seigneur couvrira nos montagnes.

( Le sang Grec répandu, les sueurs de nos fronts,

« Lessoupirs qu'ont poussésquatresièclesd'affronts, 145 « De la sainte vengeance ont formé le nuage ;

« Et le souffle de Dieu eonduira cet orage.

« Qu'il ne détourne pas son œil saint et puissant

€ Quand nos pieds irrités marcheront dans le sang ;

( Hélas! s’ileût permis qu’un prince ou qu'une reine 150 « Rallumant Constantin ou notre grande Irène,

projiciet ventus a facie terræ. » (Psaumes, 1,5.) — «EF ianttanquam pulvis ante faciem venti. » (Psaumes, xxx1v, 5.) — « Etcomminuam eos ut pulverem ante faciem venti. » (Psaumes, xvu, 43.) —« Deus meus, pone illosut rotam, et sicutstipulamante faciem venti.» (Psaumes,Lxxxn,14.)

Vers 141. « Quoniam Deus dissipavit ossa eorum qui hominibus placent. » (Psaumes, Ln, 6.)

Vers 142. « Sub umbra alarum tuarum protege me, a facie impiorum qui me afflixerunt. » (Psaumes, xvi, 8.) — « Vineam de Ægypto transtulisti : ejecisti gentes et plantasti eam... Operuit montes umbra ejus. » (Psaumes, 1xxix, 9 et 11.)

Vers 143-146. « Ascendit fumus in ira ejus, et ignis a facie ejus exarsit. » (Psaumes, xvn, 9.j — « Sicut ignis quicomburit silvam : et sicut silva comburens montes, ita persequeris illos in tempestate tua, et in ira tua turbabis eos. » (Psaumes, Lxxxn, 15-16.)

Vers 147. «Ne avertas faciem tuam a me. » (Psaumes, XXVI, 14, et passim.)

Vers 148. « Dixit Dominus : Ex Basan convertam, convertam in profundum maris, ut intingatur pes tuus in sanguine. » (Psaumes, LxvU, 23-24.)

Vers 150. L'image est manifestement empruntée, avec une forte ellipse, à Racine (Athalie, I, I) :

Il faut que sur le trône un roi soit élevé Qui se souvienne un jour qu’au rang de ses ancêtres Dieu l’a fait remonter par la main de ses prêtres,

L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau, Et de David éteint ratlumé le flambeau.

« D'un règne légitime eût reposé les droits « Sous les bras protecteurs de l’éternelle Croix, € Jamais de la Morée et de nos belles iles « Le tocsin n’eût troublé les rivages tranquilles. 155 « Libres du janissaire, inconnus au bazar, « Notre main eût porté son tribut à César.

« Mais quel enfant déchu d’une race héroïque « Ne saura pas briser son joug asiatique ?

« Qui, sans mourir de honte, eût plus long-temps souffert 160 « De voir ses jours tremblans mesurés par le fer ; « Chezdesjuges bourreaux, l’or marchander sa tête, « Pour son toit paternel la flamme toujours prête, « De meurtres et de sang son air empoisonné ;. « Au geste dédaigneux d’un soldat couronné, 165 « Les fils noyés au sang des mères massacrées, « Et, sur les frères morts, les sœurs déshonorées ? « Oublierez-vous, Seigneur, qu’ils ont tous profané « Votre héritage pur, comme un gazon fané ?

« Qu'ils ont porté le fer sur votre image sainte ?

Vers 156. Allusion au mot célébre de l'Evangile : « Licet nobis tributum dare Cæsari, an non ?... — Reddite ergo quæ sunt Cæsaris, Cæsari, et quæ sunt Dei, Deo. » (Luce, xx, 22 et 25.)

Vers 157. Ce vers de Vigny rappelle de très près celui que Lamartine adressait à Byron :

Courage, enfant déchu d’une race divine, Tu portes sur ton front ta céleste origine, etc. (Premières Méditations : l'Homme.)

Vers 166-167. C'est la traduction d’un des deux versets du psaume xexur que Vigny a pris pour épigraphe du [er chant d’Héléna « Populum tuum, Domine, humiliaverunt, et hereditatem tuam vexaverunt. — Ils ont, Seigneur, affligé votre peuple, ils ont opprimé votre héritage. » (Voir plus haut.)

« 170 « Que des temples bénis ils ont souillé l'enceinte, « Placé sur vos enfants leurs prêtres endureis, « Et que sur votre autel leurs dieux se sont assis ? « Ils ont dit dans leurs cœurs despotes et serviles : « Exterminons-les tous, et détruisons leurs villes.

175 « Leursjoursnous sont vendus, nous réglerons leur temps

« Comme celui des Tures cesse au gré des sultans ; « Sur les terres du Christ, nations passagères, « Que nous fait l’avenir des cités étrangères ?

€ Passons, mais que nos bras, dans leurs larmes trempés,

180 « Ne laissent rien aux bords où nous étions eampés. « Et vous délaisseriez nos iles alarmées ?

« Non, partezavec nous, Dieu fort, Dieu des armées;

« Avancez de ce pas qui trouble les tyrans ;

Vers 173-174. € Inimici dixerunt mala mihi: quando morietur, et peribit nomen ejus ? » (Psaumes, xL, 6.) — « Dixerunt : Venite, et disperdamus eos de gente, et non memoretur nomen Israel ultra. » (Psaumes, LxxXU, 5.) — « Memor esto, Domine, filiorum Edom, in die Jerusalem, qui dicunt : Exinanite, exinanite usque ad fundamentum in ea. » (Psaumes, GxxxvI, 7.)

Vers 175.«Vendidisti populum tuumsine pretio.» (Psaumes,xLn,13.)

Vers 177-180. « On a dit que les Tures étaient campés en Europe, et cette expression rend avec assez de justesse l'état de ce peuple armé au milieu d'un peuple sans armes, esclave docile et méprisé des maïtres superbes qui, en se servant de lui pour les arts qu'eux-mêmes dédaignent comme de vils métiers, n’ont fait avec lui aucune alliance, n'ont pris de lui ni sa langue, ni sa religion, ni ses mœurs, ni ses usages, et ne lui ont rien donné des leurs, aujourd'hui au même état avec ce peuple conquis que le lendemain de la conquête. C'est là occuper militairement un pays, mais ce n’est pas le posséder en souverains légitimes : ce n’est pas ainsi que les tartares, devenus Chinois, possèdent la Chine devenue Tartare. » (De Bonald, Sur la Turquie, dans les Débats du 20 septembre 1821.)

« Cherchez dans vos trésors la force de nos rangs ; 185 « Doublez à nos vaisseaux la splendeur des étoiles,

« Et que vos chérubins viennent gonfler nos voiles ! »

Il disait, et les Grecs, à ces accents vainqueurs

Crurent sentir un Dieu s’enflammer dans leurs cœurs :

Tous, les bras étendus vers la patrie antique, 190 Iis maudirent trois fois la horde asiatique ; Trois fois la vaste mer à leur voix répondit ; L’Alcyon soupira longuement, et l’on dit Qu’au-dessus de leur tête un fugitif orage En grondant, par trois fois, roula son noir nuage, 195 Où, parmi les feux blancs des rapides éclairs, La Croix de Constantin reparut dans les airs.

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