LE CHOEUR DES GRECS
O jeune fiancée ! 6 belle fugitive !
Les guerriers vont répondre a la vierge plaintive ;
Le dur marin sourit à la faible beauté,
Et son bras est vainqueur quand sa voix a chanté
Regardez, c’est la Grèce ; à regardez! c’est elle ! Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle ! Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux, Et l’or des nations s’arrache tes tombeaux.
O fille du Soleil ! la Force et le Génie |
Ont couronné ton front de gloire et d'harmonie. Les générations avec ton souvenir
Grandissent ; ton passé règle leur avenir.
Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire, De leurs propres aïeux ont perdu la mémoire :
Et quand, las d’un triomphe, il dort dans son repos,
Le cœur des Francs palpite au nom de tes héros.
O terre de Pallas ! contrée au doux langage !
Ton front ouvert sept fois sept fois fit naître un sage. Leur génieen grands motsdansles tempss’est inscrit ; Et Socrate mourant devina Jésus-Christ.
Vers 364. Ici c'est Vigny qui devance Lamartine. Ce vers pourrait servir d’épigraphe à la Mort de Socrate (1823), et la tirade suivante en est comme le commentaire :
Heureux ceux qui naïîtront dans la sainte contrée Que baise avec respect la vague d'Erythrée !
Ils verront les premiers, sur leur pur horizon, Se lever au matin l’astre de la raison.
Amis, vers l’orient tournez votre paupière :
La vérité viendra d’où nous vient la lumière ! Mais qui l’apportera ?... C'est toi, Verbe concu ! Toi qu’à travers les temps mes yeux ont aperçu ; Toi dont par l'avenir la splendeur réfléchie
LE ‘CHOEUR
365 O vous, de qui la voile est proche de nos voiles, Vaisseaux helléniens, oubliez les étoiles | Approchez, écoutez la Vierge aux sons touchans : La Grèce, notre mère, est belle dans ses chants.
O fils des héros d'Homère !
3170 Des temps vous êtes exclus ;
Telle n’est plus votre mère,
Et vos pères ne sont plus.
Chez nous l’Asie indolente
S’endort superbe et sanglante, 319 Et, tranquilles sous ses yeux,
Les esclaves de l’esclave
Vient m'éclairer d'avance au sommet de la vie. Tu viens | tu vis ! tu meurs d’un trépas mérité ! Car la mort est le prix de toute vérité.
Mais ta voix expirante, en ce monde entendue, Comme la mienne au moins ne sera pas perdue, La voix qui vient du ciel n’y remontera pas ; L'univers assoupi t’écoute et fait un pas ; L’énigme du destin se révèle à la terre ! etc.
Vers 376. « Tes lâches habitants, dit Byron en s'adressant à la Grèce, rampent depuis le berceau jusqu’à la tombe, esclaves d’un esclave » (Giaour, début ; trad. Pichot, t. II, p. 11; :
Slaves, — nay the bondsmen of a slave.
Il commente ainsi son vers dansune note : « Athènes estla propriété du Kislar Aga (chef des eunuques noirs du sérail) ; c’est lui qui nomme le wayvode. Un pandar et un eunuque (ces titres sont vrais), s'ils ne sont pas nobles, gouvernent le gouvernement d'Athènes. »
Regardent la mer qui lave L’urne vide des aïeux.
LE CHOEUR
Mais la nuit aura vu ces eaux moins malheureuses 380 Laver avec amour nos poupes généreuses ;
Et ces tombes sans morts, veuves de nos parens,
Regorgeront demain des os de nos tyrans.
Non, des Ajax et des Achilles Vous n’avez gardé que le nom :
389 Vos vaisseaux se cachent aux îles Que cachaient ceux d’Agamemunon ; Mahomet règne dans nos villes, Se baigne dans les Thermopyles, Chaudes encor d’un sang pieux ; 390 Son croissant dans l’air se balance...
Diomède a brisé sa lance :
On n’ose plus frapper les dieux.
LE CHOEUR
L’aubedesangviendra,vousverrezquinoussommes; Vos chants n’oseront plus redemander des hommes.
Vers 391-392. Allusion au chant v de l’Iliade : Diomède, dans la bataille, blesse d’un coup de lance Vénus d’abord, puis Mars luimême.
395 Compagnon mutilé de la mort de Riga Et pirate sans fers, fugitif de Parga, Le marin, rude enfant de l'ile, Loin de ses bords chéris flotte sans l'oublier ; Il sait combattre comme Achille, 100 Et son bras est sans bouclier.
Vers 395. Sur Riga, voir plus haut, chant rer, v. 92 et la note.
Vers 396. Il est question des pirates de Parga dans la strophe 5 de la chanson de guerre albanaise insérée par Byron, à la suite de la stance 72, au ne chant de Childe Harold. Mais l'imagination de Vigny et de ses contemporains avait été surtout frappée par l'héroïque résolution des habitants de la petite ville épirote. Elle avait été occupée en 1815 par les Anglais, puis cédée par eux à Ali-Pacha Les Parganiotes, plutôt que de tomber sous la domination du despote de Tébélen, abandonnèrent leur ville, et émigrèrent dans les îles Ioniennes, après avoir exhumé et brûlé les ossements de leurs ancêtres (10: mai 1819). Les journaux du temps rapportèrent le fait (voir les Débats du 4 juillet 1819) ; de dramatiques récits en furent publiés, en Angleterre, dans PEdinburgkh Review (October 1819); en France, dans la Bibliothèque historique (Notice sur Ali- Vizir, pacha de Janina,.t. IX, 1819, p. 5), dans le Voyage en Grèce de Pouqueville, Paris, 1820-1821 (t.1, pp. 494 et suiv., t. III, pp. 409 et suiv.) et dans une brochure spéciale : Exposé des faits qui ont précédé et suivi la prise de Parga, ouvrage écrit originairement par un Parganiote, et traduit en français par un de ses compa- © triotes, publié par Amaury Duval, membre de l'Institut royal de France, in-80, Paris, 1820. « La cession de Parga aux Turcs par la puissance qui avait pris sous sa protection la ville et son territoire, dit Amaury Duval dans l'Avertissement. est un de ces événements que l’histoire doit consigner dans ses fastes. Ce sera un éternel monument de honte pour le gouvernement anglais. » (P. 5.) J.-P. Abel Rémusat, rendant compte dans les Annales de la littératureet des arts du Voyage de Pouqueville, signale parmi les chapitres les plus intéressants celui qui termine le [e* volume et où l’auteur raconte la chute de Parga. « Cette petite catastrophe, qu’on eût à peine remarquée en d'autres temps, a fait une grande sensation dans le nôtre. » (ve livraison, 1820, t. I, p. 273.) Elle fut chantée la même année par Viennet, dans un poème intitulé Parga.
(Paris, in-8°, 1820 ; 2e éd. en 1821, à la suite des Epitres et Poésies.)
O nous pourrions déjà les entendre crier !
Ces filles, ces enfants, innocentes victimes ;
Vos ennemis rians les foulent sous leurs pas,
Et leur dernier soupir s'étonne de ces crimes 405 Que leur âge ne savait pas.
Vous avez évité ces horribles trépas,
Vous, sœurs de mon destin, plus heureuses compagnes
Votre pudeur tremblante a fui dans les montagnes ; Appelant de leurs mains et plaignant Héléna, 410 Leur troupe poursuivie arrive à Colona ; Puis sur le cap vengeur, l’une à l’autre enlacée Cbanta d’une voix ferme, exempte de sanglots, Et leur bymne de mort, sur le mont commencée, S’éteignit dans les flots.
Vers 406-714. Vigny transpose ici un des faits les plus célèbres de la lutte des Souliotes contre Ali-Pacha (1803). Voir l’Introduction, II. Je rappelle ici celui des récits de l'événement qui se rapproche le plus du passage de Vigny et qui l’a vraisemblablement inspiré. « Ali, forcé de lever le blocus de Parga, ordonne à ses troupes de se porter vers Zalongos afin d’égorger les Souliotes qui venaient à peine de s’y établir. Résistance héroïque de Kitzo Bochari et de Kontzonicas. Courage héroïque de soixante femmes, menacées d’être réduites en esclavage par les Turcs. Elles lancent leurs enfants en guise de pierres sur les assaillants, du haut des rochers où elles se trouvaient ; puis, entonnant leur hymne funébre, et se donnant la main l’une à l’autre, elles se précipitent au fond del abyme, où les cadavres amoncelés de leurs enfants en empéchérent quelques-unes de trouver la mort, objet de leurs vœux. » (Pouqueville, Voyage dans la Grèce, 1'° éd., Paris, 1820- 1821, t. V, p. 185 : Fragments pour servir à l'histoire de Souli.)
LE CHOEUR
O tardive vengeance ! à vengeance sacrée | Par trois cents ans captifs sans espoir implorée, As-tu rempli ta coupe avec ces flots de sang ?
: Quand la verseras-tu sur eux ?
Elle descend.
Voyez-vous sur les monts ces feux patriotiques S’agiter aux sommets de leurs eroupes antiques ? Et Colone, et l’'Hymète, et le Pœcile altier, Que l'olivier brûlant éclaire tout entier ?
Comme aux fils de Léda la flamme est sur leur tête ; Les Grecs les ont parés pour quelque grande fête ; C'est celle de la Grèce et de la liberté ;
Le signal de nos feux à leurs yeux est porté.
Quittez vos trônes d'or, Nations de la terre, Entourez-nous et dépouillez le deuil ;
Votre sœur soulève la pierre
Qui la couvrait dans son cercueil.
A la fois pâle, faible et fière,
Ses deux mains implorent vos mains ; Ses yeux, que du sépulcre aveugle la poussière, Vers ses anciens lauriers demandent leurs chemins.
Vers 420. Indications topographiques vraisemblablement empruntées à l'Jtinéraire. (Œuvres, t. V, p. 177.)
La victoire la rendra belle ; 435 Tendez-lui de vos bras les secours belliqueux, Les dieux combattaient avec elle ; Êtes-vous done plus grandes qu'eux ?
Du moins contre la Grèce, à n’ayez point de haine! Encouragez-la dans l'arène ; 440 Par des cris fraternels secondez ses efforts ; Et, comme autrefois Rome en leur sanglante lutte, De ses gladiateurs jugeait de loin la chute, Que vos oisives mains applaudissent nos morts.
Elle disait. Ses bras, sa tête prophétique
445 Sepenchaient sur les eaux ettendaient vers l’Attique. En foule rassemblés, remplis d'étonnement, Quand pâle, enveloppée en son blanc vêtement, Elle s'élevait seule au sein de l’ombre noire, Les Grecs se rappelaient ces images d'ivoire
450 Qu'aux poupes des vaisseaux consacraientleursaïeux, Pour les mieux assurer de la faveur des dieux.