LIBRAIRIE DE L HACHETTE ÏT C
.BOB PIEBdE-SARBAZIR, H* 14
Croit de traduction t4b9ty4
DEUX FAMILLES D'AUTBEFOIS.
Vers la fin du dernier siècle, il existait à P..., dans le comtat Venaissin, une ifamille noble dont rdrigine était si ancienne que son arbre généalogique prenait racine dans les traditions obscures du martyrologe provençal ; selon la légende , elle descendait du bienheureux saint Véran de Cavaillon, lequel était contemporain de Gharlemagne.
tFn fait moins contestable , c'est qu'elle était déjà illustre à l'époque de la première croisade : le nom
des Blanquefort était mentionné dans une charte du xi^ siècle, et ce document authentique attestait qu'Albéric de Blanquefort, surnommé le Géant, était allé avec Godefroid de Bouillon à la conquête du saint sépulcre.
Mais, dans \s^ s\iite ^^s tepips^cettç grande maison était tombée en décadence ; quelques années avant la Révolution, elle était réduite à une médiocre fortune, et ne subsistait plus qu'en la personne d'un brave officier de marine appelé le comte de Blanquefort. Ce gentilhomme, qui avait fait les guerres de rinde sous les ordres du bailli de Suffren, s'était marié dans l'intervalle de ses campagnes avec une deioioiselle noble qui ne lui avait pas apporté de grands biens, mais qui était sage , avenante et parfaitement jolie.
Mme de Blanquefort n'avait point de proches parents, et elle se trouvait entièrement isolée durant les longues absences de son mari. Qucâqu'il y eût à cet le époque assez bonne société dans la petite ville de P..., elle n'allait pas dans le monde et recevait fort peu de* visites. Un sentiment rigoureux des convenances t peut- être aussi une sage défiance d'elle-même, l'avaient portée à s'entourer exclusivement de personnes dont les assiduités étaient au->de88us de tout danger, de toute critique et de tout soupçon. Sa maison n'était guère flréquentée que par une fomille de la bonne bourgeoisie, avec laquelle elle s'était liée dès les premiers temps de son mariage. Ces braves gens étaient aussi connus dans le pays que les Blanquefort ; ils exploitaient de père en fils, depuis deux siècles, des fabriques de soierie] qui les avaient consi-
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dérablement enrichis, et Topulénce des Montarieux était proverbiale dans le comtat Yenaissin.
M. Montarieux s*était retiré du commerce après avoir épousé la veuve d'un avocat au parlement de Paris. Cette jeune femme avait vécu dans un certain monde ; elle joignait à une amabilité naturelle des manières de grande dame, et était infiniment supérieure à toutes les femmes qui composaient la bonne société de P.... Sa figure n'était point jolie ; mais elle avait si bon air, elle avait tant d'esprit dans la physionomie et de grâce dans le maintien, qu'elle se faisait aisément pardonner ce que les femmes qui lui portaient envie appelaient sa laideur. La comtesse de Blanquefort démêla bientôt le mérite de cette aimable personne, et, icialgré la différence du rang, comme on disait alors, elle n^hésita pas à se lier étroitement avec elle. Le comte était en mer quand cette intimité commença. A son retour^ deux ou trois douairières de la haujte société hasardèrent en sa présence quelques observations sur cette liaison ; mais il répliqua fièrement que la comtesse de 'Blanquefort élevait jusqu'à elle quiconque était honoré de son estime» et qu*il l'approuvait d'avoir fait amitié avec Mme Montarieux. Dès le lendemain-, il se montra au café et à là promenade en compagnie de M. Montarieux j ce dont le riche bourgeois ne fut pas médiocrement satisfait et reconnaissant ; car les gentilshommes de sa petite ville, entichés des mêmes idées que leurs femmes, le tenaient fort à distance et l'appelaient par dérision le marquld de Garabas.
Les deux maisons vécurent dès lors dans une véritable intimité. On se voyait journellement; on faisait
chaque soir le reTersi ensemble, et l'on s'invitait mutuellement pour fêter certains anniyersaires. Ea famille patricienne mettait dans ces rapports une familiarité atTectueuse, et la famiUe plébéienne une déférence extrême avec quelque nuance de respect. Les deux dames s'aimaient sincèrement et vivaient tout à fait d'égale à ^ale.
Mme Montarieux avait un esprit solide, un caractère affectueux et enjoué; sa société était infiniment précieuse à Mme de Blanquefort , qui avait besoin de l'amitié sûre et consolante d'une telle personne pour supporter la solitude où la laissaient les absences prolongées de son mari. Elle était loin d'avoir la même sympathie pour M. Montarieux; mais elle lui pardonnait volontiers sa nullité en faveur de sa bonhomie , et le recevait avec plaisir parce qu'il ne se présentait jamais devant elle sans amener sa femme.
Les Montarieux habitaient la plus belle maison de P.... C'était un édifice moderne, situé sur la place principale. La fagade était enjolivée d'ornements sculptés, et les fenêtres -du premier étage s'ouvraient sur un grand balcon de fer doré qui excitait fort l'admiration des paysans assemblés sur la place les jours de foire ou de marché. Cette longue balustrade, dont les barreaux reluisants ressemblaient à des lingots , était pour ces braves gens comme l'enseigne et la. preuve de la prodigieuse fortune des Montarieux, au nom patronymique desquels ils avaient ajouté un sobriquet, et qu'ils appelaient Montarieux Grille-d'Or.
L'intérieur répondait au dehors : les tapisseries, les beaux meubles et la vaisselle d'argent y foisonnaient. Le salon où se tenait habituellement Mme Montarieux
était tendu d'un damas rouge et orné de glaces où Ton se mirait des pieds à la tète. Il y avait sur la cheminée une pendule monumentale de Lepaute , et sur les consoles des bergerettes en biscuit de Sèvres qui souriaient, la bouche en cœur, en face de petits bergers*audacieux. La riche bourgeoise recevait les visites , assise sur un canapé de velours et dans une toilette assortie ay luxe qui l'entourait; son linge était garni de magnifiques dentelles, et, selon la mode d'alors, elle portait, même dans un demi-négligé , des perles et des pierreries. Lorsqu'elle était en robe de tatTetas d'été , ses bras nus jusques au coude étaient ornés de larges bracelets de rubans, fermés par une boucle en diamants, et des pendeloques à la Mirza scintillaient entre les mèches poudrées de sa chevelure. Bien que ses voitures fussent sans armoiries et ses laquais sans livrée , elle avait un train de maison splendide et des équipages que les gentillâtres , accoutumés à se carrosser dans leurs vieux berlingots, ne pouvaient voir sans indignation.
Le train de maison des Blanquefort était beaucoup plus modeste : l'antique logis qu'ils habitaient avait été bâti par un des ancêtres de la comtesse et faisait partie de sa dot. Depuis des siècles , on n'avait rien changé aux dispositions intérieures de cet édifice , qui était situé dans un quartier retiré , près d'une des portes de la ville. Le vestibule, peu spacieux, précédait une antichaipbre au delà de laquelle il y avait un grand salon, moins magnifique que celui de Mme Montarieux, mais meublé cependant avec un certain luxe solide qui ne se retrouve guère que dans
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les vieilles maisons habitées par d'anciennes familles. Cette pièce s'ouvrait sur un jardin si vaste, si frais et si ombragé, qu'on potivait, en regardant de ce côté, se croire & la campagne.
Mme de Blanquefbrt évitait toute espèce de repré>sentation; un domestique âgé et deux vieilles ser^ vantes composaient toute sa livrée; elle était fort sédentaire» et c'était chez elle qu'on se réunissait tous les soifs pour faire d'interminables parties de reversi, ou bien pour causer autour jle la cheminée, tandis que les dames faisaient de la tapisserie.
Mme Montàrieux avait un fils unique , et Mme de Blanquefort une fille moins âgée de cinq ou six ans < que ce riche héritier. Les deux enfants , malgré la ditférence d'âge, avaient joué ensemble jusqu'au moment où le petit Marcellln était allé commencer son éducation dans un des grands collèges de Paris. Bien des gens pensaient que l'intimité des deux familles amènerait une alliance entre les roturiers opulents et la noblesse plus riche d'honneur que de terres au soleil. Pendant que les caquets de la loea^ lité arrangeaient ce mariage, Marcellin Montarieox continuait ses classes; Mlle de Blanquefort était au couvent chez lès dames Bénédictines d'Avignon , et tous deux avaient à peu près oublié leur amitié d'enfance. L'écolier se rappelait bien mieux les camarades avec lesquels il faisait de si belles parties de barres, que cette petite fille qu'il était obligé de promener par la main dans le parterre tandis que sa mère et la comtesse causaient assises sur la terrasse en les suivant du regard.
Hélène de Blan({uefort ne songeait guère non plus
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à bet écolier turbulent et tnutih qUi cassait toutes ses t)dUpêes, et le souvenir lë plus yif qti*eUe conservât de leurs relations enfabtihes était delui des dragées ^*il8 ihatigeaietil ensemble att jour de Tatii
Bien des àiitléës s'écoulèrent ainsi ^ et un jour enOh il se trouva que le jeilhe Montarieux Venait dé terminer ses études y que le comte allait prendre sa retraite^ et que les deux atnies étaient tout doucement devenues des personnes d*un âge respectable*
Marcellin Montarieux retourna & P.... avëë son diplôme de bachelier es lettrés , et tout chargé de laurierâ tUliversitaires; C'était iin beau jeune homme d'une physionomie 'calme et sérieuse , tin peu trop grave peUt-étre potir ses tingt aiis , mais i^ns aucune tiuance de morgue otl de pédaiiterie. ^ présence fit sensatioti ; oti s'occupa de lui dans la tioblesse et dans la bourgeoisie : le fils unique d'un tnillionnaire ne semble jamais Un pérsôlUlage nul et indifférent. Là curiosité qU'il iUspiràît n'était peut-être pas toujours bienveillante ; mais chacun le recherchait $ et il ii'eût tenu qu'à lui d'être reçu chez les dames les plus qualifiées du pays comme dans la bonne bdurgeôisiôi Bientôt cependatit on put s'apercevoir qu'il ne sortait pas VobUtiers du petit cercle où l'avait présenté sa mère, et qu'il Ue manifestait aucune euvie de former d'autrës relations. Alors tout le monde ittt d'avis que c'était un garçon bizarre et tout à fait iUsoeiable ; à l'appui de cette ophiion^ on TaccUsa d'une fôUle de choses excentriques , entre autres de faire des vers qu'il ne montrait à personne» de se promener à pied tandis qu'il pouvait aller en carrosse , de porter Un chapeau rond , de pencher
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vers les doctrines philosophiques , etc. , etc. Le fait est qu'il trouvait ses jeunes compatriotes d'assez mauvaise société; que. les dames de P.... lui semblaient fort maniérées ; que la bourgeoisie vaine et tracassière qui lui faisait tant d'avances lui déplaisait beaucoup , et qu'il s'ennuyait horriblement dans sa petite ville.
Peu de temps après, le comte de Blanquefort arriva aussi à P...; il avait définitivement quitté le service, et rentrait pour toujours dans ses foyers. C'était, à cette époque, un homme d'environ cinquante ans, d'une physionomie dure et d'une tournure tout à fait militaire. Il n^avait pas cependant la brusquerie proverbiale des gens de sa profession , et la sévérité de sa figure était tempérée par des manières extrêmement calmes et polies.
Dès le lendemain de son arrivée , il alla faire sa visite à Mme Montarieux , et se promena dans la ville bras dessus bras dessous avec M. Montarieux, lequel s'épanouissait dans son habit mordoré et saluait avec orgueil tous les hobereaux qui étaient obligés de faire la révérence à M. de Blanquefort. Celui-ci ne parût pas s'apercevoir de l'espèce de scandale que cette intimité, ainsi affichée, causait parmi ses pareils ; mais le même soir, comme il entrait au cercle où les gentilshommes de la localité venaient lire la gazette et faire leur partie de boston , un de ces' messieurs, son ancien camarade, vint droit à lui et lui dit d'un ton moitié gogu^pnard , moitié sérieux :
« Ah çà , mon cher Blanquefort , tu n'^s pas abordable, ainsi flanqué de ce gros Montarieux tout court ! Prends gardp avec ces petites geps ! . . .
— Garde à quoi , s'il te plaît , mon cher Saint- Yicloria? demanda le comte du mètne ton.
— Eh mais , dé t'encanailler, » répondit Saint- Viclorin.
A ce mot, M. de Blanquefort haussa les épaules, et, regardant le gentilhomme en face , il lui dit dédaigneusement :
« Je concevrais cette crainte chez toi , mon cher. Les Saint-Yictorin ne datent pas de loin , et ils ont besoin d'être scrupuleux dans le choix de leurs compagnies; mais nous autres, qui avons de la noblesse * à revendre, nous ne sommes pas obligés d'y regarder de si près. Nous ne faisons pas grande différence entre un noble d'hier et un bourgeois d'aujourd'hui ; nous hantons qui nous plait, et, sache^le bien, un de nos plus beaux privilèges , c'est de pouvoir fréquenter tout le monde $ans déroger. »
M. de Blanquefort avait amené avec lui à P.... le fils d'un arrière-cousin, son ancien compagnon d'armes, mort depuis quelques années dans ime de nos colonies des Indes. Ce petit jeune homme était encore sur les bancs du collège ; mais on le nommait déjà le chevalier de Vernègues , parce qu'il était destiné à l'ordre de Malte. Quoiqu'il fût allié aux Blanquefort à un degré si éloigné qu'il était difficile d'établir clairement celte parenté, le comte l'appelait son neveu et le traitait comme un membre de la faznille. C'était un gentil écolier, tout plein d'espièglerie, de franchise et de vivacité. Malgré la différence d'âge et d'humeur, Marcellin Montarieux fit volontiers amitié avec lui, et bientôt ils devinrent inséparables.
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On était au commencement de septembre.
Mme Montarieux convia M\ et Mme de Blanquefort à passer le temps des vendanges dans une terre que son mari venait d'acquérir aux environs de la fontaine de Yaucluse, et, dès le lendemain, les deux familles se mirent en route. Pendant ce voyage d'une demi-journée, les jeunes gens firent beaucoup de projets. Marcellin Montarieux- emportait un attirail de chasse complet, et le chevalier, coiffé d'un 'Idtge feutre gt*is doublé de vert, emmenait un grand chien braque qu'il appelait Phédor, et qu'il sifflait à chaque instant.
Le nouveau domaine des Montarieux avait appartenu à un des derniers vice-légats du pape à Avignon, et on l'appelait encore la villa Marini. Aucun droit seigneurial n'était attaché à cette magnifique propriété ; elle ne conférait pas la noblesse comme ces petits arriére-fiefs, ceints d'un mur crénelé et couronnés d'un pigeonnier en guise de tour, conune le chAteau de M. Sainl-Victorin ; mais il y avait, par compensation, de bonnes rentes solidement établies sur plusieurs grandes fermes, et Tagrément de pouvoir chasser en tout temps dans la plus belle réserve du pays^
La villa, bâtie par le vice-légat Mgr Marini, quelque trente ans auparavant , était encore meublée comme au temps de cette Éminence ; on y retrouvait à chaque pas le luxe coquet et maniéré de l'époque où l'on avait inventé la rocaille et mis à la mode le craquelé : tout y était joli, bizarre, élégant et assez commode.
Le premier soir, tandis que les grands parents
HÉLÈNE. a
jouaient aux cartes dans un salon à l'italienne peint en grisaille, et que les jeunes gens étaient en train d'arranger une partie de chasse pour le lendemain, Mme de Blanquefort dit en soupirant :
« Il n'y a que cette pauvre Hélène qui ne prend pas ses vacances !
— Eh, bon Dieu ! madame, qu'est-ce qui s'y oppose? s'écria la bonne Mme Montarieux; donneznous donc la joie de la posséder ici tout le temps que vous nous ferez l'honneur d'y rester vouî^même.
— Vous êtes bien bonne, chère madame : la chose ne me parait pas tout à fait impossible, » répondit la comtesse sans discontinuer de donner les cartes ; ef, se retournant vers son mari, elle reprit : « Qu'en dites-vous, monsieur ?
— Je disi nâadame, que je le trouve bon, » répondit-il en relevant son jeu.
La comtesse ne, s^était pas attendue à cette condescendance ; elle en eut les larmes aux yeux, et dit avec joie :
c En ce cas, je pars demain pour aller chercher ma fille ; je ne m'arrête qu'un jour pour la faire sortir du couvent, et je vous l'amène sur la fm de la semaine, au plus tard. •
Le dimanche suivant, en effet, les deux dames arrivèrent h la villa Marinî.