‹ Hélène (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · LA VALLÉE DE VAUCLD8E · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DE VAUCLD8E

Lorsque Mlle de BlanquefoH s'éveilla le lendemain dans sa petite chambre tapissée d'un papier rose vermicelle de blanc , et qu'elle \ entrevit une faible clarté à travers les rideaux de soie des fenêtres, elle regarda, un peu inquiète, la pendule en rocaille qui ■ornait la cheminée; car elle pensa qu'çUe avait dormi trop longtemps, et que sa mère l'attendait déjà. La pauvre enfant se figurait qu'à la campagne on devait être debout de grand matin, comme dans son couvent. Elle se h&ta de se lever, et courut entr'ouvrir les persiennes. Le jour naissant éclairait la façade de la villa, dont toutes les fenêtres étaient encore closes. On n'entendait rien que le murmure des jets d'eau dans le parterre, et les petits cris joyeux de quelques hirondelles qui voltigeaient au-

ik HfLÊNS.

tour da toit, en saluant les Termeilles clartés de Tanbe.

« Ma mère n'est pas leyée, et tout le monde dort encore ici, > pensa Hélène rassurée.

Puis ramenant avec un geste de- pudeur naïve un coin de son manteau de lit sur ses bras d&tni-nus, elle s'acconda sur la fenêtre et regarda le paysage, qu'elle avait à peine entrevu la veille aux lueurs du crépuscule.

Hélène de Blanquefort avait alors quinze ans; elle était grande comme sa mère, et déjà fort belle. Ses traits purs et calmes, éclairés en quelque sorte par deux grands yeux bruns fendus jusqu'à la tempe et couronnés de grands sourcils, offraient un type frappant de la beauté méridionale ; ainsi que la plupart des femmes qui ont dans les veines du sang de la race celto-romaine, elle avait le port de tête fler, la chevelure épaisse et d'un noir brillant» les formes tout à la fois fines, élégantes et fortes» Son père avait eu peine à la reconnaître en la revoyant api*ès quatre années d*absence ; il ne s'attendait pas à la trouver d'une beauté si accomplie ; cependant il affectait de la traiter toujours comme une enfant, et la veille même il lui avait dit en lui présentant le chevalier de Vernëgues :

« Voici votre cousin, ma chère Hélène, un jaune espiègle qui ne demande pas mieux que de jouer avec vous ; car il se serait peut-être ennuyé ici tout seul avec des personnes raisonnables. »

En ce moment, Hélène considérait d'un regard ravi les campagnes que dominait la villa Marini et le magnifique parterre qui s'étendait devant là ter-

rasse, comme un immense tapis dont les bordures sombres encadraieïit des gerbes de fleursi Le soleil levant répandait des teintes moelleuses sur la vallée que baignera Sorgue, tandis que les rochers de Vaucluse couvraient encore de froides ombres le fond du paysage. L'atmosphère était tiède, tout embaumée de légers parfums, et une sorte de bruissement s'élevait des vastes ombrages qui environnaient le parterre. Ces riantes perspectives charmaient les yeux d'Hélène ; depuis plusieurs années elle n'avait aperçu d'autre point de vue que le jardin du couvent, uri enclos symétriquement planté d'arbres en quinconce et borné de tous côtés par de grandes murailles tapissées de lierre.

Elle joignit les mains avec un naif transport d'admiration et en disant ft haute voix :

« Mon Dieu ! que je suia coiltente d'être ici!... que je suis heureuse I

— Vraiment, ma fille î » ^ît derrière elle une voix douce.

Hélène se retourna vivement et courut vers la comtesse, qui venait d'enlr^ouvrir la porte :

« Vous étiez là, ma mère ! s'écria-t-elle un peu confuse ; il est si matiii, que je n'osais passer dans votre chambre pour vous donner le bonjour et vous présenter mes respects. »

Mme de Blanquefort embrassa Hélène et lui dit affectueusement :

« Je vous ai entendue, ma fille, quand vous avez ouvert la fenêtre , et aussitôt le désir de vous voir m'a ôté l'envie de dormir : il y a si longtemps que je no vous ai vue près de moi, à mon réveil ! »

La comtesse prononça ces mots avec un accent si tendre et si profond, qu'Hélène en fut touchée jusqu'aux larmes.

« Ma mère, dit- elle en lui baisant la main, pourquoi ne m'avez-vous pas gardée toujours auprès de vous ?

— Parce que les filles de condition vont toutes au couvent et que. votre père avait décidé que vous seriez élevée par les dames Bénédictines, répondit simplement la comtesse.

—♦Voilà un usage bien f&cheux, » dit Hélè;ie avec ingénuité.

Puis elle ajouta avec quelque hésitation.

« Me laisserez-vous encore longtemps au couvent, ma mère ?

— Jusqu'à votre mariage, mon enfant, » répondît Mme de Blanquefort avec un soupir.

A ce mot, Hélène rougit beaucoup, et ajouta d'une voix plus basse :

« J'y resterai encore longtemps.

— Peut-être , ma fille , murmura la comtesse. Toute mon envie est que vous réveniez près de moi pour toujours, et je h&terai de tout mon pouvoir le jour où vous me serez rendue. » *

Puis, chajigeant tout à coup de propos, elle reprit :

« La bonne Mme Montarieux vous aime beaucoup, ma fille. Il faut lui rwidre un peu cette amitié.

— De tout mon cœur! répondit spontanément Hélène. Oui, elle est bonne et bien aimable.

— Son fils lui ressemble, ajouta négligemment la comtesse.

— Non, pas de visage, répondit rinndeente pensionnaire : il est très-beau. »

La comtesse sourit en baisant sa fille au front, et reprit avec gaieté :

« Allons, mon cœur, habillez-vous, et venez rendre yos devoirs à votre père ; il doit être levé déjà pour prendre son café. »

En effet, M. de Blanquefort, assis devant la fenêtre de sa chambre, fumait sa longue pipe indienne et buvait à petites gorgées le café noir et brûlant qu*on venait de lui verser dans une tasse du Japon. Il se leva en voyant entrer sa fille, reçut ses coraplimenls, salua la comtesse, et ne se remit dans son fauteuil que lorsque toutes deux furent assises.

« Vous permettez î dit-il ensuite en reprenant son houcca; c^est une mauvaise habitude de marin, pour laquelle je serai continuellement réduit à vous faire mes excuses.

— Je les accepte une fois pour toutes, > répondit la comtesse avec un léger sourire.

Ge mari qui ne prenait pas la liberté d'allumer sa pipe devant elle sans lui en demander la permission, n'eût pas souffert qu'elle . discutât une seule des volontés qu'il lui imposait avec une politesse parfaite.

« Eh bien, ma ûUe, il me sçmble que vous vous trouvez bien ici ? reprit M. de Blanquefort en regardant Hélène avec complaisance ; je vous trouve fort bon visage ce matin ; le grand air vous a rendue vermeille comme une rose.

— Mon père, c'est la joie de m^ voir auprès de vous qui me donne ce visage-là, répondit-elle ; ja-

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mais je ne tn*ê(ais trouyêe si heureuse que ce matin ;

eu m'éveillant. » I

Le comte la cotisidéra encore im moment» puis il dit à sa femme :

< Vous avez eu raison de Tallcr chercher ; il sera . temps bientôt qu'elle sorte tout à fait dû couvent.

— Ah! mon père, déjà! s'écria Hélène en rougissant ; mais elle s'interrompit aussitôt et baissa la tète toute confUse.

— Soyez tranquille, ma fille, rëtiondit le comte, TOUS ire2 encore un peu de temps chez les dames Bénédictines, je vous le promets ; en attendant, divertissez-vous ici, de tout votre cœur, comme une petite pensionnaire que vous êtes ; jouez au volant avec votre cousin, courez après les papillons, et promenez-vous autant que vous voudrez du matin àu soir, je vous en donne la permission. »

Hélène ne profita pas d'abord de celte libei^té : durant les premiers jours, elle était toujours à côté de sa mère et n'osait presque lever les yeux ; mais enfin la joyeuse familiarité du petit chevalier la mit à l'aise.

Geltii-ci prit tout d'abord avec elle le ton de bonne amkié qu'aulorisait leur parenté , il la traitait en camarade et la forçait de rire de ses espiègleries. Lorsqu'elle était gravement assise dans le salon entre sa mère et Mme Montarieux, faisant de la tapisserie et se gardant bien de glisser son rtiot dans la conversation, 11 venait se jeter au travers de ce petit cercle en l'appelant à haute voix, il lui arrachait le canevas des mains et l'cnîratnait en dansant sUr la terrasse ; ou bien, si elle se levait discrètement & l'approche

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d'une personne étrangère, en s'apprèlûnt à se retirer, il cotirait après elle et ne lui laissait ni paix ni trêve qu'elle ne l'eût suivi pdur Jouer au volant ou pour se balancer sur Tesearpolette. Mareellin était toujours en tiers entre ces entonts, et il né manquait ptiS de gronder à voix baèSe le chevalier lorsqu'il s'emparait ainsi de sa cousirie ; mais celle-di prenait son parti et finissait par Hre et se divertir de tout son cœur arec l'étourdi qui la taquinait. Alors le jeune homme s'asseyait À l'écart, son livre à la main, et suivait des yeux cette chartaante personne qui, sa robe trat* nàntc retroussée dans ses poches et la chevelure un peu en désordre , courait et folâtrait comme un enfant dans le jardin.

L'amitié familière qu'Hélène témoignait à son petit cousin ne sernblaît pas s'étendre jusqu'à Marcellin Montarieux : quoiqu'ils fussent presque toute la journée ensemble, elle ne s'enhardissait pas jusqu'à lui adresser la parole, et lui aussi, de son cdté, était avec elle d*une réserve presque sauvage. Pourtant, au fond de son âme, elle trouvait ce beau jeune homme sérieux beaucoup plus aimable que l'étourdi avec lequel elle jouait de si bon cœur- Quant & Marcellin , il avait compris dès le premier jour qu'il devenait épérdument amoureux de celte petite pen^ âlonnaire, et qu'il se trouverait très-malheureux le jour où on la remènerait au couvent. Six semaines environ s'écoulèrent ainsi. Alors Mlle de Blanquefort commença à pleurer en secret, parce que la fin des vacances approchait, et Marcellin devint horriblement triste. Il n'alla plus è la chasse, et fit semblant d'ap-* prendre le reversi, afin d'avoir un prétexte pour pas-

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ser la soirée derrière le fauteuil de Mme de Blanquefort, à deux pas d'Hélène qui brodait sans lever les ye;ix et semblait absorbée par son ouvrage*

Sur ces entrefaites, Mme Montarieux proposa un soir d*aller passer la journée du lendemain dans une ferme située au bord de la Sorgue.

c G*est un endroit tout à fait rustique, dit-elle ; mais il y a de belles eaux, et ces messieurs auront le plaisir de la pèche s'ils ne se soucient pas de chasser. Je réservais cette partie de campagne pour le jour de la Toussaint ; niais il n'y a pas moyen de différer jusque-là , puisque M. le comte veut partir après-demain sans délai ni rémission.

— C'est à mon grand regret, madame, dit M. de Blanquefort ; mais il faut que nous soyons à P.... ces jours-ci, afin de renvoyerle chevalier dansson collège.»

A ceUe déclaration, Hélène changea de couleur et baissa la tête, car elle sentait que les larmes lui venaient aux yeux:

« Voilà donc nos vacan(;es finies ! s'écria le chevalier en se tournant vers le jeune Montarieux avec un long soupir; ah! mon cher Marçellin, vous restez, vous ; que vous êtes heureux !

— Très-heureux, je vous assure, » balbutia <;eluici, sans savoir ce qu'il disait. Et il sortit aussitôt, pour qu'on ne s'aperçût pas de son trouble et de sa douleur.

Le lendemain matin, les dames montèrent en voiture avec le comte et M. Montarieux tandis que les jeunes gens s'en allaient à travers champs, le fusil sur l'épaule; ils avaient promis d'arriver les premiers, pt, lorsque le carrosse s'arrêta devant la ferme, Hé^-

lène les chercha d'abord du regard ; mais ils n'étaient pas encore au rendez-vous.

« La chasse les aura entraînés, dit M. Monlarieux ; ils sont sans doute dans les collines, et Dieu sait à quelle heure *nous les reverroris I »

Hélëûe se détourna en soupirant, et le cœur saisi d'une douleur inexprimable. En ce moment elle comprit que la présence de Marcellin Montarieux entrait pour beaucoup dans le plaisir qu'elle s'était promis de cette partie de campagne. Cette espèce de découverte lui causa une inquiétude mêlée de conrusion. Elle s'assit à l'écart toute rêveuse, et se prit à examiner avec une secrète frayeur ce qui se passait dans son ftme.

Enfin , les jeunes gens reparurent , et le chevalier dit triomphalement , en déposant sa carnassière sur la table rustique où l'on avait dressé le couvert :

« Voilà du gibier enfin ! c'est un lapereau que f ai tué là-bas dans les lavandes. Sans ce beau jeune homme, qui chassait à contre-cœur aujourd'hui, j'aurais abattu aussi quelques oiseaux de passage ; il y a des bécassines là-bas, au bord de l'eau, mais Marcellin n'a pas voulu y aller.

— J'étais impatient d'arriver ici, » dit le jeune Montarieux, en regardant involontairement Hélène.

On dîna en plein air, devant la ferme, sous un des mûriers séculaires plantés par les ordres du ministre d'Henri IV, et que les paysans provençaux appellent encore des Sully. Après le dîner, les grands parents continuèrent à deviser autour de la table, et les jeunes gens allèrent se promener dans la prairie qui descendait jusqu'à la Sorgue. Hélène s'assit au pied d'un

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?i^x saule, et entreprit de tresser un panier avec une poignée de joncs qu'elle venait de couper au* bord de Teau. Le chevalier se tint d'abord tranquillement à côté de sa cousine; mais bientôt, fatigué de son inaction , il se percha sur le tronc d'un peuplier récemment abattu, et.debout à Tune des extrémités, il se divertit à faire la bascule, s^élevant et retombant en cadence , la tète haute et les bras tendus comme un acrobate sur la corde roide. Marcellin» assis sur l'herbe à côté du saule, arrachait des brins de joncs qui croissaient autour de lui, et les présentait sans mot dire Se Hélène*

n Voyez donc le chevalier! dit tout à. coup M. de Btanquefort; le voilà maintenant qui danse au bout d'une perche l G*est le mouvement perpétuel que ce garçon-là, » Puis il ajouta en s'adressant à Mme Montarieux ; « J'aimerais bien mieux dans ma famille un jeune homme posé comme votre fils ^ que ce petit diable vert. »

A ce mot, M, et Mme Montarieux se regardèrent involontairement, le sourire sur les lèvres, et le visage pourpre de satisfaction. Mme de Blanquefopt tourna les yeux vers Marcellin, et dit avçc une intention évidcmte :

« C'est un jeune homme ai;compli, et qui sera l'honneur de sa bmille. »

Le comte offrit alors une prise de tabaë à M. Montarieux, et l'entretien finit là.

. Lopsque le petit chevalier eut suffisamment dansé, il revint vers Hélène et lui dit d'un ton câlin :

« Prêtez-moi ce joli panier, cousine ; je vais en faire un engin pour pécher dans la rivière.

^ Nemii, ma foi, lui répondit-elle; j'aime mieux y mettre des fleura ou des fruiiS.

— Et où les prendrez-vous , s'il voua plaît î répliqua-^t-il; en fait de fleurs et de fruits, je ne vois rien ici que des mûres sauvages ^t les vilaines petites fleurs jaunes qui croissent là-bas dans Therbe.

-rrr Noua avons vu ce matip de plus jolis bouquets , dit aloFS Montarieux.

^ C'est vrai! je l'avais oublié! s'écria le chevalier en battant des mains; oh! cousine, si vous saviez quel joli jardi4 nous avons découvert près dici !

rfr- Près d'ici, dites^vousî fit Montarieux eoBOuriant.

--^ Eh oui ! à deux pas, répliqua le chevalier. J'ai bien

envie d'y retourner ; ma cousine» venez donc avec moi.

<^ Ohl je suis déjà fatiguée, » répondil*-elle avec un petit geste nonchalant; puis elle ajouta en regardant l'horiaon barré de nuages noirs : « II ne faudrait pas s'éloigner d'ailleurs i le temps est à l'orage.

•^ Il ne pleuvra que cette nuit ^ et nous serons de retour bientftt, je vous le jure! s'écria le chevalier en la prenant par la main. Venez, venez, cousine; je vous dis que nous avons découvert le plus joli endroit du monde ; il y a encore beaucoup de fleurs, malgré la saison, des roses de tous les mois, des genêts d'Es^ pagne grands comme des arbres. Venez, nous ferons un beau bouquet.

-^ Je vais demander la permission à ma mère, dit HélènQ, cédant à la tentation. '

•m £t vousj Montarieux, vous viendrez aussi, s'écria le pétulant écolier en courant à son ami.

-r^ Je vous accompagnerai, » répondit celui-ci d'un air presque indifférent, bien que la seule pensée de

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cette promenade, où il allait se trouver à peu près en tête-à-tête avec Mlle de Blanquefort, lui troublât fort le coeur et Timagination.

En e£fet, le chevalier partit en avant conune un trait, lui laissant le soin de conduire sa cousine dans le chemin à peine frayé à travers champs.

' La Sorgue, en cet endroit, coule entre deux chaînes de collines coupées de gorges profondes et sinueuses. Lorsqu'on quitte la fraîche vallée qu'elle arrose, on se trouve , sans transition , dans des terrains arides , entre des rochers d'un gris d'ardoise , dont les immenses parois sont sillonnées de ravines creusées par les eaux pluviales. Le fond de ces vallées étroites est rempli de cailloux et couvert d'une sauvage végétation. Tandis que le chevalier poursuivait sa course désordonnée , sautant comme un bouquetin entre les rochers , et s'amusant à réveiller les échos de ces solitudes, Hélène marchait posément, son parasol de taffetas à la main , *et le panier de jonc qu'elle venait de tresser passé à son bras. Montarieux la précédait sans lui parler, sans tgurner la tète , et avec l'allure distraite d'un poëte.qui se promène en cherchant des rimes. Pourtant, si quelque ronce jetait ses rameaux hérissés d*aiguillons à travers le sentier, si quelque plante épineuse se trouvait sur le passage d'Hélène, il ne manquait pas de les abattre avec sa canne. Mlle de Blanquefort s'apercevait de sa sollicitude , et elle en éprouvait une "Sensible reconnaissance ; mais elle se serait bien gardée de lui adresser un seul mot de remercîment , et elle avait grand soin de s'arrêter chaque fois qu'il s'arrêtait lui-même ; de manière qu'il y avait toujours entre eux la distance d'une vingtaine

dcpas. De temps "en temps, le chevalier reparaissait dans réloi^emeht, et criait en faisant le porte- voix avec ses mains : « Avancez donc, cousine! nous y voilà ! . . . nous y sommes ! »

Ce ne fut pourtant qu'au bout de trois quarts d'heure qu'ils arrivèrent enfin au but de leur promenade. Le vallon, fort resserré en cet endroit, était dominé par des rochers d'une configuration singulière; ces blocs immenses, brusquement écartés par quelque révolution géologique, formaient une espèce d'entonnoir où la terre végétale s'était accumulée comme, dans un vase. Il n'y avait pas trace d'habitation aux environs; pourtant des plantes et des arbustes qui ne viennent pas à l'état sauvage s'étaient propagés sur ce terrain riche et profond; la rose à cent feuilles, le lilas de Perse , y croissaient à côté des espèces indigènes. Évidemment la main de l'homme avait cultivé jadis ce coin de terre; mais c'était à une époque si reculée que tous les autres vestiges du travail humain avaient disparu ; peut-être , lorsque ces pentes arides et dénudées étaient couvertes de forêts à travers lesquelles les Romains frayaient des routes et construisaient des aqueducs, y avait-il en ce lieu quelque villa isolée; peut-être les rejetons qui s'y multipliaient encore venaient-ils des rosiers de Pœstum, transplantés dans les Gaules. Sur un des côtés démette enceinte naturelle, le roc faisait une saillie et formait en surplombant une espèce de grotte ; près de là coulait un lilct d'eau cristalline qui murmurait sous l'herbe et tombait en cascade dans le ravin.

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