L'HOSPICE
Quand le comte reprît connaissance, il fit un mou-vement pour se relerer , jeta un long regard autour de lui» et refer^ia aussitôt les yeux comme pour prolonger une hallucination, un songe agréaÛe au milieu duquel il s'était éveillé. Il lui avait semblé qu'au lieu d*une lugubre salle d'hdpital , il venait d'apercevoir une petite chambre claire et propre , et qu'il était couché sous des rideaux de mousseline blanche dont les plis épais adoucissaient la lumière du jour. Un instant après , il rouvrit ses paupières appesanties , Bi cette fois , tressaillant de surprise et de joie » îl jeta un léger cri : son rêve était une réalité ; il se trouvait dans une petite pièce arrangée avec recherche, et où tout était disposé pour le bien-élre et la tranquillité d'un malade* Le chevalier de Yernègues
était à son cheyet , et il y avait de l'autre côté du lit une femme âgée qui portait l'habit des sœurs hospitalières. Cette femme se pencha vers lui et dit en souriant avec bonté :
c Eh bien ! monsieur le comte, comment tous trouvez-vous ? Très-faible, n'est-ce pas? Avant de me répondre vous allez prendre ceci , s'il vous plaît; c'est un excellent cordial. »
A ces mots, elle approcha du malade la tasse qu'elle avait à la main ; celui-ci but machinalement et murmura, subitement ranimé :
c Merci, ma chère sœur. Ah ! je me sens mieux en effet! Chevalier, j'ai été bien mal, n'est-ce pas?
— Non, monsieur, répondît le jeune homme ; mais vous étiez tombé en faiblesse, et pendant près de deux heures vous n'avez pas donné signe de vie.
— Vous avez beaucoup souffert de la faim , reprit la sœur ; mais grâces au ciel il y a remède à cela; de bons soins vous auront bientôt rétabli. »
Le comte soupira. Il avait la fièvre et un peu d*exal« tation dans les idées. Ses sombres pressentiments l'assaillirent de nouveau, et il commença à parler de sa fille et à désespérer de la revoir jamais.
« Pourquoi vous affliger ainsi, mon cher oncle? lui dit vivement le chevalier ; il ne serait certes pas impossible que ma cousine vint nous rejoindre idi*
— Non, non, il n'y faut pas songer ! s'écria le comte avec une véhémence mêlée d'attendrissement. Ob! ma pauvre chère enfant , j'aime mieux mourir sans avoir le bonheur de la serrer encqre une fois dans mes bras que de l'exposer à la fatigue , aux dangers d'une si longue traversée J je ne la reverrai jamais,
hélas ! Oh ! si du moins j'avais ce portrait que j'cm* portais autrefois dans mes voyages 1 »
Il s'interrompit tout à coup avec un geste d'inex"* primable étomiement, presque d'effroi , et murmura les lèvres tremblantes :
< Ha fille ! je perds la raison l... Il semble en ce moment que je la vois, là l »
Le comte p&lit beaucoup en prononçant ces derniers mots et demeura la main étendue, lès yeux fixés sur le miroir placé en face de son lit.
« C'est ma fille, reprit-il d'une voix étranglée ; elltf pleure.
^ Venez ma cousine» venez ( il vous a vue ! i^ s'écria le chevalier, en soutenant le comte qui se rele** vait d'un air égaré.
lA sceur hospitalière courut vers la porte et amena Hélène. Il y eut quelques moments de silence ; le p^e et la fille s'embrassaient et se serraient les fnain? sans pouvoir parler ; le chevalier était tout hors de lui , et la bonne religieuse pleurait dans son mou* choir à carreaux bleuSé
Ce fut M. de Blanquefort qui se remit le premier.
< Ceci n'est pas un songe, une illusion produite par la fièvre, dit-il en considérant Hélène ; ma fille, c'est bien vous* Mais comment se fait'^il que je vous retrouve ici î
— C'est fort simple , mon père , répondit-elle en souriant ; je me suis embarquée à Bordeaux peu de jours après votre départ de Rochefort; la traversée a été des plus heureuses , et je suis depuis un mois it Gayenne«... depuis un mois j'attends votre arrivée*
•^Ma courageuse enfant l s'écria le comtes tu as
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pensé que ton Yîeux père avait bcsoio de toi et tu es Tcnae.... Ah! qaelle consolation et quelle joie me donne ta seule présence !... A présent tu ne me quitteras plus»... bientôt j'aurai repris la santé, je le sens.... moi qui avais désespéré de vivre.... moi qu'on portait à rbôpital malade et moribond.
^ C'est à rbôpital que vous êtes , en effet, mon* sieur le comte , dit la religieuse avec satisfaction ; ne trouvez-vous pas qu'on n'est point mal dans notre établissement? Votre chère fille y demeure depuis son arrivée ; car il n'y a point d'auberges à Gayennc, et il faut loger chez nous ou bien accepter l'hospitalité créole. Plusieurs babitants sont venus offrir leur maison à Mlle de Blanquefort; mais elle a préféré rester avec nous. Notre société lui a plu tout d'abord, et d'ailleurs elle a trouvé chez nous une ancienne connaissance.
— Une personne que vous avez vue au Rocaberl, ajouta Hélène, un bon prêtre, M. l'abbé Jansenne....
— Il est là, bien impatient sans doute, de vous présenter son respect , reprit la sœur en tournant les yeux vers la porte.
— Qu'il entre ! je serai heureux de le voir ! • s'écria le comte.
L'abbé parut , conduit par le chevalier de Vernegués, et salua d'un air attendri. Le digne prêtre avait toujours la même figure ouverte et placide, la mêwc tenue. On eût dit qu'il descendait tout droit du Roçabert, après avoir dit sa messe.
« Vous ici , monsieur l'abbé ? s'écria M. de Blanquefort en lui tendant la main. Eh [ comment y ële^ vous vçnu î
— J'ai été déporlé, monsieur le comte , répondit-il tranquillement ; depuis environ cinq mois , je suis dans celle colonie , où j'ai, trouvé beaucoup d'autres ecclésiastiques.
— Le Directoire vous a condamné à la déportation, vous prêtre assermenté ! dit M. de Blauquefort. Eh ! qu'a^ez-vous donc fait?,., comment étiez-vous devenu suspect?... qu'est-ce qui a motivé voire exil? »
L'abbé Jansenne rougit un peu, baissa les yeux sur les boucles de ses souliers, et dit d'un air d'ingénuité comique : •
« J'ai refusé de me marier.... »
Tout le monde, la religieuse elle-même , se prit à rire ; l'abbé Jansenne continua sans se déconcerter. « Je ne suis pas fâché d'être venu ici ; c'est un bon pays que la Guyane ; avec peu de moyens il serait facile d'y faire beaucoup de bien. Je regrette mes pauvres paroissiens, pourtant. Enfin , la volonté de Dieu soit faite I
— C'est monsieur l'abbé qui m'a guidée dans tous mes arrangements , dit Hélène , avec un sentiment de reconnaissance ; vous verrez , vous verrez , mon père.
— Oh ! je me fie à vous, ma chère Hélène, répondit-il affectueusement; je ne mlnquiète pas de l'avenir. Pourtant nous aurons à peine de quoi vivre peut-être.
— N'en ayez pas souci ; vous verrez, répéta Hélène en regardant le vieux prêtre d'un air d'intelligence.
— Soit! repartit M. de Blanquefort ; mais, fussé-je réduit à vivre du travail de mes mains , je me trouverais encore heureux. A présent, je ne redoute plus
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un afireax abandon ; ma famille est autour de moi et je retrouve aussi un compatriote, un ami.
— II y a encore ici une autre personne que vous connaissez, dit Mlle de Blanquefort en allant chercher Suzette, qui pleurait d'attendrissement et de joie derrière la porte. L'excellente fille a tout quitté pour me suivre : elle m'a donné des marques sans nombre d'sittacbement : jamais une plaintCi jamais un mouvement de regret. . • . C'est elle qui m'a soutenue quand j'ai désespéré ; je l'ai trouvée calme et résolue dam les plus mauvais moments. Oui, je lui dois beaucoup, mon père ; elle fait désormais partie de la fomilie ; elle est mon amie, ma sœur..,.
~ Embrasse-moi, mon enfant, s'écria le comte; tu es, comme Hélène de Blanquefort» une courageuse et digne créature 1
— A présent, monsieur le comte, nous allons, s'il vous platt, congédier tout le monde, dit la sœur hospitalière en baissant le rideau du lit ; je ne puis vous permettre de parler et de vous agiter ainsi jusqu'à ce soir ; il faut vous reposer un peu.
— Oui, mon père, lâchez de dormir pendant quelques heures , ajouta Hélène ; je ne vous quitte pas. »
L'abbé Jansenne emmena le chevalier ; Suzette les suivit, et la sœur hospitalière s'installa au chevet du lit. Un moment après, le comte reposait tranquillement. Alors Mlle de Blaiiquefort s'approqha sans bruit 4e la fenêtre, qui donnait sur une espèce d'enclos où se promenaient les convalescents ; elle regarda à travers le léger treillis qui faisait office de persiennes» Marcellin Montarieux était là : comme tous les autres
HÉLÈNE, iW
déportés, il avail élé conduit à Tbôpital en çittendant qu'on le transportât à Sinnamari. Hélène attendit que le jeune homme pass&t devant la fenêtre; quand il fut là, elle lui dit rapidement, à ?oix basse :
« Monsieur Montarieux , vous recevrez demain la permission de demeurer chez un habitant; partez sans délai avec un nègre qui se présentera de ma part pour vous servir.... Vous vous embarquerez dans son canot, et il vous conduira à une habitation située à quelques lieues de la ville.... C'est l'endroit le plus salubre de la colonie,... La case appartient à de bonnes gens qui vous recevront avec joie.... Vous
serez bien, je l'espère.... Ayez bon courage et confiance en l'avenir..,. Adieu, maintenant, adieu, monsieur Marcellin. »
Le jeune homme avait appris déjà que Mile de Blanquefort était à Cayenne ; il savait qu*elle habitait un pavillon dépendant de l'hôpital , et depuis le matin il vaguait dans l'enclos avec l'espoir de 1 apercevoir un moment. En entendant cette voix aimée qui depuis si longtemps n'avait pas résonné à son oreille, il sVrêta tout éperdu sous la fenêtre et joignit les mains avec un mouvement passionné de ten-* dresse et de reconnaissance.
< Oh! mademoiselle, s'écria-t-il d'une voix tremblante d'émotion, à Rochefort. ... ici encore, vous vous êtes souvenue de moi!... Je devrais vous en remercier à genoux..,, »
Elle mit un doigt sur ses lèvres, lui jeta un long regard et sje retira en silence : mais il l'avait comprise \ il était certain qu'elle l'aimait toujours«
Environ quinze jours plus lard, la famille de Blanqucfort quitta Cayenne pour aller s'établir sur une habitation située dans le quartier le moins peuplé de la colonie, au bord de la rivière de Kaw. L'abbé Jansenne et dom Massiot l'accompagnaient. Ce dernier était en convalescence ; mais sa santé ne pouvait se raffermir entièrement qu'à condition qu'il quitterait les terres basses où règne une température constamment humide et chaude. Le bon abbé Jansenue, après lui avoir servi de garde-malade l'emmenait avec des précautions infinies , comme un enfant sans volonté, sans force, et dont la débile existence ne tient à ce monde que par un fil.
Dans ce pays sillonné de nombreux cours d'eau et où il n'y a point de routes tracées, tous les voyages se font sur de légères embarcations que des nègres rameurs conduisent avec une adresse singulière dans les passes les plus difficiles. Le canot qui portait la famille exilée vogua tout le jour sur une mer parfaitement calme, et entra aux approches du soir dans les eaux de la rivière.
Le temps était d'une sérénité admirable, et les flots tranquilles, de la Kaw^ reflétaient comme dans un miroir les rives bordées de grands arbres dont les rameaux étaient chargés de longues guirlandes de fleurs. Les tiges souples de cette multitude de lianes suspendues aux arbres séculaires retombaient immobiles entre les branchages, car aucun soufDe ne passait au-dessus de la forêt, et la brise dormait sur les vagues aplanies de l'Océan. Ces arcades fleuries recelaient une foule d'oiseaux qui s'envolaient effarouchés par le chant des nègres qui ramaient en
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cadence pour remonter le courant du fleuve; c'étaient, avec quelquefs singes fauves, les seules créatures vivantes que les voyageurs aperçurent d'abord sur les rives de la Kaw.
Hélène était assise à Favant de l'embarcation auprès de son père, et son regard errait sur ces bords déserts , où l'on ne découvrait encore aucune trace d'habitation. Le comte, frappé d'admiration à la vue de ce paysage riant, si tranquille et si solitaire, dit tout à coup :
« Ma fille, c'est ici qu'il faudrait s'arrêter et planter notre tente : on dirait le pays d'Arcadie , moins les pasteurs. Jamais 1 non jamais en aucun lieu du monde je n'ai trouvé un coin de terre aussi beau que celui-ci ! . .
— Regardez là-bas, mon père ! s'écria Hélène en se levant et passant son bras au bras du comte ; voilà votre case, voilà votre domaine.... »
L'embarcation venait de tourner une espèce de cap formé par les sinuosités de la rivière, qui se repliait en cet endroit jusqu'au pied d'une colline au sommet de laquelle on apercevait une habitation couronnée de grands arbres et environnée de terrains cultivés.
« Gomment, ma fille, tout cela nous appartient? s'écria le comte.
— C'est ma dot que j'ai transportée en Amérique, répondit gaiement Hélène ; ce qui n'empêche pas que nous possédions encore en France une maison et un vieux château, le berceau de notre maison....
— J'y renonce ! dit vivement M. de Blanquefort ; j'y renonce pour me faire planteur à la Guyane...
d'établissement ici. Ce quartier est k peu près désert.
— Nous avons un voisin, pourtant .'•s*écrîa le comte ; ne distinguez-vous pas, de l'autre côté de la rivière, cette case à moitié cachée entre les arbres ? Elle est;, comme celle-ci sur une hauteur, et il y a tout alentour des plantations de café. Voyez-vous, voyez-vous ! il y a du monde devant la case.... Savez-vous qui sont ces gens-là, monsieur Tabbé t
— Une famille créole, • répondit le bon prêtre en regardant Hélène, qui revenait et s'était arrêtée derrière son père, une main appuyée sur l'épaule du vieux gentilhomme.
Après un silence, l'abbé ajouta :
« Ces braves gens ont donné rbospiialité à un déporté ; H. Marcellin Montarieux demeure chez eux.
— Je serai charmé de le voir quelquefois, » répondit simplement le comte.
La main d'Hélène pesa faiblement sur Tépaule de M. de Blanquefort ; ce fut comme un geste imperceptible de tendresse, de reconnaissance vive et spontanée; puis la jeune fille se retira en silence.
Dom Massiot jeta un soupir et^murmura, au grand étonnement de chacun :
« A tout pécheur miséricorde ! »
L'abbé Jansenne leva les mains au ciel avec un mouvement de reconnaissance et de joie, comme pour lui rendre grâce de la plus éclatante conversion; puis, se rapprochant du vieux moine, il lui dit îivec une expression ineffable d'affection et de sollicilude :
« Allons l mon révérend père, venez prendre un
peu de repos ; voici le soir, et on ne doit pas permettre aox convalescents de voir lés étoiles, vous le savez.... Rentrez^ je vous ferai compagnie si vous ne dormez pas. » ^
Dom Hassiot se laissa emmener docilement, et le chevalier de Vemègues, resté seul avec le comte, lui dit avec un profond sentiment de joie :
c Mon cher oncle, c'en est fait, nous voilà au port après la tempête et le naufrage.... Il me semble que vous n'avez rien à regretter désormais.... Quant àmoi, je confesse que je me conforme volontiers à mon sort.... J*aime mieux être planteur à la Guyane que chevalier de Malte...
— J'espérais faire mieux pour vous, mon neveu ; mais vous voyez!... dit le comte avec un faible soupir.
— Je ne regrette rien! répondit vivement le jeune homme. Ne suis-je pas toujours de la famille? f aime Hélène comme ma sœur.
— Ah I tant mieux ! » dit le comte. Puis il ajouta d'un air de satisfaction intime : « Elle est toujours belle, ma fille!...
— Oui, dit le chevalier avec intention, aussi belle que lorsqu'elle était à la villa Marini.
-^ Ces pauvres Montarieux ! » murmura M. deBlanquefort avec une sorte d'attendrissement !
L'histoire de toutes ces personnes éprouvées par de si longues vicissitudes finit là : il n'y a pas lieu de raconter les circonstances fort simples du maria?'?
d'Hélène de Blanqueforl avec Marcellin Montarieux. Uq événegient moins prévu arriva quelques mois plus tard dans cette famille : le chevalier de Yernègues épousa, avec Fagrément de son oncle , la petite Suzetle. À la vérité, ce ne fut point là une mésalliance : grâce à ses cheveux blonds, à son teint de lis, l'humble jeune fille appartenait à la fine fleur de l'arislocralie créole; elle portait, en quelque sorte, ses parchemins sur son visage ; dans les colonies , les titres sont faciles à vérifier; tous les individus de pure race blanche sont nobles de fait et de droit.
Les proscrits vécurent heureux sur ce coin de terre où la Providence les avait jetés. Jamais les passions politiques ne se ravivèrent dans leur âme : les planleurs de la Guyane oublièrent leurs opinions. Pourtant, après la chute de l'Empire , lorsque la nouvelle du retour des Bourbons arriva dans la colonie , le comte de Blanquefort mit une cocarde blanche à son chapeau et porta durant quelques jours sa croix de Saint-Louis. Parfois aussi il disait en s'attendrissant :
« Ah I si dom Massiot vivait encore ! nous ferions ensemble le voyage de France ! mais le digne homme serait mort^de joie en apprenant ces événements miraculeux !
— En France! murmurait Hélène en regardant son mari ; j'y serais volontiers retournée quand ma bonne marraine vivait encore.... mais à présent il n'y a plus personne au Rocahert. ... Restons où nous avons vécu si heureux, restons ici toujours !»